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	<title>ASBL Nicolas-Claude Fabri de Peiresc &#187; Carrefour de la Culture Méditerranéenne</title>
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	<description>A European association for artistic and scientific culture and humanism</description>
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		<title>Peiresc et Gassendi, astronomes et érudits</title>
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		<pubDate>Sat, 10 Jan 2015 12:59:10 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[admin]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Carrefour de la Culture Méditerranéenne]]></category>

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		<description><![CDATA[Texte de Yvon Georgelin, Astronome à l&#8217;observatoire de Marseille, 2 place Le Verrier 13248 Marseille cedex 4 Téléphone 04 95 04 41 28 J&#8217;ai voulu traiter la philosophie d&#8217;une manière qui ne fût point philosophique ; j&#8217;ai tâché de l&#8217;amener à un point où elle ne fût ni trop sèche pour les gens du monde, ni...]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: left;">Texte de Yvon Georgelin,<br />
Astronome à l&#8217;observatoire de Marseille,<br />
2 place Le Verrier<br />
13248 Marseille cedex 4<br />
Téléphone 04 95 04 41 28</p>
<div style="text-align: left;" align="center"></div>
<div style="text-align: left;" align="center">J&#8217;ai voulu traiter la philosophie d&#8217;une manière qui ne fût point philosophique ; j&#8217;ai tâché de l&#8217;amener à un point où elle ne fût ni trop sèche pour les gens du monde, ni trop badine pour les savants.</div>
<div style="text-align: left;" align="center">Préface aux <i>Entretiens sur la pluralité des mondes, </i>1686</div>
<div style="text-align: left;" align="center">Fontenelle</div>
<div style="text-align: left;" align="center"></div>
<div style="text-align: left;" align="center">Pour transmettre la science, il faut être un savant ; pour la faire aimer, il faut être un homme d&#8217;esprit. Or rien de plus rare qu&#8217;un savant spirituel ou qu&#8217;un homme d&#8217;esprit savant. Le savant est, de sa nature, grave et ennuyeux ; l&#8217;homme d&#8217;esprit, ignorant et léger. L&#8217;un fait craindre et fuir la vérité, l&#8217;autre propage l&#8217;erreur ou le mensonge.</div>
<div style="text-align: left;" align="center"><i>conversation  avec Pitre-Chevalier,</i> 1862</div>
<div style="text-align: left;" align="center">François Arago</div>
<div style="text-align: left;" align="center"></div>
<h2 style="text-align: left;" align="center"><span style="color: #000000;">1610 : l&#8217;année des grandes découvertes astronomiques</span></h2>
<div style="text-align: left;">
<p>L&#8217;astronomie renaît de toutes parts : Copernic rétablit le système du monde ; Tycho-Brahé, au haut de sa tour, rappelle la mémoire des antiques observateurs babyloniens ; Képler détermine la forme des orbites planétaires. Mais Dieu confond encore l&#8217;orgueil de l&#8217;homme en accordant aux jeux de l&#8217;innocence ce qu&#8217;il refuse aux recherches de la philosophie : des enfants découvrent la lunette astronomique. Galilée perfectionne l&#8217;instrument nouveau ; alors les chemins de l&#8217;immensité s&#8217;abrègent, le génie de l&#8217;homme abaisse la hauteur des cieux, et les astres descendent pour se faire mesurer.</p>
</div>
<div style="text-align: left;" align="right"><span><i>Génie du Christianisme, </i>1802, </span><span>Chateaubriand</span></div>
<div style="text-align: left;">
<p>&nbsp;</p>
</div>
<div style="text-align: left;" align="left"><b><i>Assassinat de Henri IV et découverte des satellites de Jupiter</i></b><br />
L&#8217;année 1610 marque, pour tous les Français, l&#8217;assassinat du roi Henri IV par Ravaillac. Au mois de mai de cette année-là, alors qu&#8217;il examinait les trésors architecturaux du monastère de Montmajour, Nicolas Fabri de Peiresc, un astronome érudit de Provence, reçoit un courrier lui annonçant <i>&#8221; la mort incroyable et si douloureuse du roi Henri &#8220;,</i> comme nous le rapporte Pierre Gassendi, son ami fidèle. Pourtant, par l&#8217;intermédiaire de Malherbe, poète de la Cour, Peiresc avait averti <i>&#8220;ce grand roi éminemment noble&#8221; </i>de la machination qui se tramait contre lui<i>. &#8220;Cette machination ne pouvait échapper pleinement ni en Espagne ni en Italie, car les ambassadeurs du roi eux-mêmes, et nommément cet excellent homme Jean Bochart de Champigny, qui exerçait à Venise, en avaient averti le roi : il fut prouvé par ailleurs que les marins marseillais, tous ceux qui étaient allés en Espagne dans les deux mois, avaient rapporté que la rumeur s&#8217;était répandue en Espagne annonçant que le roi de France avait été tué ou devait être tué à l&#8217;épée&#8221;. </i>Par le même courrier de mai 1610, Peiresc apprend aussi, par une lettre d&#8217;Italie, <i>&#8220;que Galilée, avec un télescope récemment inventé, avait découvert de grandes choses dans le ciel, des spectacles étonnants d&#8217;étoiles et spécialement quatre nouvelles planètes entourant Jupiter qu&#8217;il avait dénommées Médicis &#8220;</i>.<b><i>La lunette astronomique: belle invention ? ou coup de pouce du hasard ?<br />
</i></b>        Au cours du Moyen-Âge, la nouvelle science de l&#8217;optique fait de grands progrès. Dès le XIe siècle, Ibn al Haytham, souvent désigné sous le nom d&#8217;Alhazen, calcule déjà des tables de réfraction pour l&#8217;eau et pour le verre. Les premières lunettes de vue ou <i>occhiali</i> commencent à apparaître, on attribue cette belle invention à un Florentin, Armati. Dès le XIIIe siècle, les verriers de Venise en fabriquent dans leur île secrète de Murano. En 1305, Gordon, professeur de médecine à Montpellier, fait état de ces lunettes pour corriger la vue :<i>&#8221; ce collyre a une telle vertu qu&#8217;il peut mettre un vieillard en état de lire les caractères les plus fins sans le secours des lunettes &#8220;</i> et en 1363 Guy de Chauliac, toujours à Montpellier, prescrit des bésicles. Le plus ancien portrait connu d&#8217;un personnage portant des lorgnons est celui du cardinal Hugues de Provence que l&#8217;on peut admirer dans une fresque de Thomas de Modène, datée de 1352, à l&#8217;église Saint-Nicolas de Trévise ; ce personnage, occupé à la lecture, est atteint de presbytie et utilise des verres convexes. Les lunettes de vue deviennent un signe de prestige et les riches marchands se font souvent représenter portant ces nouveaux et précieux attributs.<br />
<b>       </b>Nous ne savons pas avec certitude à qui l&#8217;on doit attribuer l&#8217;invention de la lunette astronomique. Dès 1538, un passage de l&#8217;<i>Homocentria</i>  fait penser que Frascator avait remarqué le pouvoir grossissant d&#8217;une combinaison de deux lentilles ; plus tard Jean-Baptiste della Porta, que Peiresc avait rencontré à Naples, en parle aussi dans sa <i>Magie naturelle</i>, mais ces deux opticiens, s&#8217;ils ont pu approcher de la solution, n&#8217;ont pas construit de lunette. On en est sûr, par contre, pour Jean Lippershey un fabriquant de bésicles de Middleburg qui demanda, le 2 octobre 1606, un brevet pour l&#8217;invention d&#8217;un instrument <i>&#8221; servant à faire voir loin &#8220;</i>. En 1608, le brevet lui est refusé, sur la réclamation de Jacques Métius d&#8217;Alcmaar, fils du géomètre Adrien Métius, qui disait avoir construit un tel instrument depuis plus de deux ans. De telles questions de priorité sont toujours délicates. Pour Peiresc, savant érudit de Provence, la question de priorité semble tranchée, dans son cabinet d&#8217;Aix en Provence il expose en bonne place un portrait de Jacques Métius sous lequel il a fait écrire la mention <i>&#8220;Jacob Mutzius, Adriani filius, Algmariensis, Telescopii inventor&#8221;.<br />
</i>       Métius ou Lippershey ! Pour l&#8217;un et pour l&#8217;autre, il semble bien que cette invention de la lunette astronomique &#8211; c&#8217;est-à-dire l&#8217;association à une distance déterminée d&#8217;un objectif convergent et d&#8217;une deuxième lentille oculaire &#8211; soit le fruit du hasard. Les astronomes Arago et Olbers racontent que les enfants de l&#8217;opticien hollandais Lippershey jouant dans la boutique de leur père avec une lentille convexe et une lentille concave les écartèrent à la bonne distance et virent le coq du clocher très agrandi. Jacques Métius également aurait trouvé par hasard cette combinaison de deux lentilles nous précise le savant Gassendi, l&#8217;ami fidèle de Peires.<br />
Dans sa <i>Dioptrique</i>, Descartes écrit : <i>&#8220;À la honte de nos sciences une si admirable invention n&#8217;a premièrement été trouvée que par l&#8217;expérience et la fortune. Il y a environ trente ans qu&#8217;un nommé Jacques Métius, homme qui n&#8217;avait jamais étudié, bien qu&#8217;il eût eu un père et un frère qui ont fait profession de Mathématiques, mais qui prenait plaisir à faire des miroirs et des verres brûlans, ayant à cette occasion des verres de différentes formes, s&#8217;avisa de regarder au travers de deux , dont l&#8217;un était convexe, l&#8217;autre concave ; il les appliqua si heureusement au bout d&#8217;un tuyau, que la première des lunettes dont nous parlons en fut composée&#8221;. </i>Ce texte est révélateur de la philosophie de Descartes selon laquelle l&#8217;esprit humain, seul entre quatre murs, peut accéder à toutes les connaissances. On sait aujourd&#8217;hui que les découvertes scientifiques peuvent être dues à un travail expérimental ardu et collectif comme à un esprit génial ; une part de chance peut aussi intervenir, mais est-ce de la chance ou de la curiosité de chercher les images données par deux lentilles que l&#8217;on écarte progressivement ? Louis Pasteur ne disait-il pas <i>&#8220;le hasard ne favorise que les esprits bien préparés&#8221;</i>.<br />
Huyghens, plus modeste que Descartes, reconnaît dans sa <i>Dioptrique</i> la beauté et la difficulté de cette invention : <i>&#8220;Je mettrais sans hésiter au-dessus de tous les mortels celui qui par ses seules réflexions, celui qui sans le concours du hasard serait arrivé à l&#8217;invention de la lunette astronomique&#8221;.<br />
</i>En pleine époque romantique,dans le <i>Génie du Christianisme</i>, Chateaubriand écrit : <i>&#8220;Mais Dieu confond encore l&#8217;orgueil de l&#8217;homme en accordant aux jeux de l&#8217;innocence ce qu&#8217;il refuse aux recherches de la philosophie : des enfants découvrent la lunette astronomique. Galilée perfectionne l&#8217;instrument nouveau ; alors les chemins de l&#8217;immensité s&#8217;abrègent, le génie de l&#8217;homme abaisse la hauteur des cieux, et les astres descendent pour se faire mesurer&#8221;. </i>La phrase a peut-être un certain ton littéraire mais l&#8217;explication est particulièrement juste : la lunette astronomique donne réellement une image rapprochée des objets, <i>le génie de l&#8217;homme abaisse la hauteur des cieux, et les astres descendent pour se faire mesurer</i>. Chateaubriand devait aussi avoir une bonne culture astronomique pour avoir entendu raconter cette aventure des enfants Lippershey.<br />
Les marins hollandais se servent alors de cette lunette <i>&#8221; pour faire voir loin &#8220;</i>. On en vend à La Haye en 1608, et l&#8217;on en trouve aussi, en avril 1609, chez les lunetiers parisiens et sur le Pont Marchand (aujourd&#8217;hui pont au Change). Dans leur livre <i>Lunettes et télescopes</i>, la bible de tous les constructeurs de télescopes, les astronomes et opticiens Danjon et Couder nous citent certains passages <i>Du mercure François</i> de cette époque : <i>&#8220;en ce mesme mois d&#8217;avril 1609 à Paris, il se veit aux boutiques des lunetiers une nouvelle façon de lunettes et en juin 1609 Galilée fut instruit par son correspondant, Jacques Badouère, de l&#8217;apparition des lunettes hollandaises chez les marchands de Paris ; sans perdre un instant, il en construisit successivement plusieurs qui grossissent successivement de 3 à 33 fois.</i>         Peu importe l&#8217;anecdote, c&#8217;est à Galilée que revient la gloire de braquer, le premier, cette lunette astronomique vers le ciel et d&#8217;y faire tant de découvertes, dès janvier 1610. L&#8217;usage s&#8217;en répand vite en Europe parmi les astronomes avides d&#8217;explorer le ciel. L&#8217;année même, à Aix, Peiresc découvre la nébuleuse d&#8217;Orion avec une lunette.<br />
Pendant que Galilée, Peiresc, Képler, Fabricius commencent la conquête du ciel, beaucoup restent encore sceptiques. Les images que donnent cette curieuse lunette représentent-elles la réalité? Ce n&#8217;est pas évident à l&#8217;époque. Les performances de cette lunette astronomique sont bien modestes devant celles d&#8217;une paire de jumelles d&#8217;aujourd&#8217;hui, mais elle apporte pourtant une vision nouvelle de l&#8217;Univers ; des astres flous et uniformes à l&#8217;œil nu montrent des détails surprenants et inattendus à la lunette. Il faut cependant se méfier des images observées à travers ces verres de mauvaise qualité qui donnent des images troubles, déformées, avec des ombres ou des reflets parasites. Galilée, Képler et les astronomes provençaux, Peiresc et Gassendi, ont toute la prudence scientifique nécessaire, surtout avant d&#8217;annoncer des découvertes mettant en cause les conceptions du monde.<b><i>Les découvertes astronomiques de la &#8220;Grande année&#8221;<br />
</i></b>1606-1608                   Métius et Lippershey inventent la lunette astronomique<br />
1610                            Galilée découvre les phases de Vénus<br />
1610                            Galilée découvre les satellites de Jupiter<br />
1610                            Galilée observe des montagnes et des cratères sur la Lune<br />
1610                            Fabricius observe les taches solaires<br />
1610                            Peiresc découvre la nébuleuse d&#8217;Orion<br />
1610                            Peiresc découvre l&#8217;amas de la Crêche<br />
1610                            Galilée et Peiresc résolvent la Voie Lactée en étoiles<br />
1612                            Mayer découvre la nébuleuse d&#8217;Andromède<br />
1604 et 1618               Képler énonce ses trois lois sur l&#8217;orbite des planètes</p>
<p><b><i>L&#8217;année la plus riche en découvertes astronomiques de tous les siècles<br />
</i></b>         L&#8217;année 1610 est celle des plus grandes et des plus belles découvertes de la longue histoire de l&#8217;astronomie, la plus ancienne des sciences. Galilée découvre quatre lunes, quatre satellites tournant autour de la planète Jupiter ; désormais la Terre n&#8217;est plus la seule à posséder un satellite. Fabricius, un astronome hollandais, découvre la présence de taches sur le Soleil et Galilée observe la présence de montagnes et de cratères sur la Lune ; ainsi, le Soleil et la Lune, considérés jusqu&#8217;alors comme <i>parfaits</i>, présentent des défauts. En décembre 1610, à Aix en Provence, à l&#8217;aide d&#8217;une lunette acquise en quelques semaines, Peiresc découvre la nébuleuse d&#8217;Orion, la première nébuleuse découverte dans un ciel que l&#8217;on croyait jusqu&#8217;alors exclusivement peuplé de planètes &#8211; <i>les astres errants</i> &#8211; et d&#8217;étoiles &#8211; <i>les</i> <i>astres fixes</i>.<br />
Grâce à sa lunette Galilée découvre que la planète Vénus présente des phases c&#8217;est-à-dire que son disque est partiellement éclairé comme la Lune au moment des quartiers. Dans son <i>Histoire des Mathématiques</i>, Montucla nous rapporte que Galilée vérifie ainsi cette prédiction du siècle précédent : <i>&#8220;Copernic avait autrefois dit être nécessaire, sçavoir que Vénus eut des phases semblables à celles de la Lune, le Télescope le démontra à Galilée&#8221;.</i> C&#8217;est la variation d&#8217;éclat de Mars, sensible à l&#8217;œil nu, qui avait fait pencher Copernic en faveur de l&#8217;héliocentrisme : l&#8217;éclat de Mars est <i>intense</i> quand Mars et la Terre se trouvent du même côté du Soleil et côte à côte sur leurs orbites &#8211; comme cela vient de se produire en août 2003 &#8211; mais il est <i>faible</i> quand Mars et la Terre sont de part et d&#8217;autre du Soleil, à l&#8217;opposé sur leur orbite ; ainsi en prenant la distance Soleil-Terre égale à 1 unité astronomique et la distance Soleil-Mars égale à 1,5 unité astronomique, Mars est situé à 0,5 unité astronomique de la Terre dans le premier cas et à 2,5 unité astronomique dans le second cas, bref, 5 fois plus loin, 25 fois plus faible. Avec sa lunette Galilée peut mesurer la variation d&#8217;éclat de Mars et la variation de son diamètre apparent. Ces deux découvertes &#8211; phases de Vénus et variation d&#8217;éclat de Mars &#8211; prouvent la validité de l&#8217;hypothèse héliocentrique. Le modèle héliocentrique de Copernic qui était une hypothèse mathématique devient, grâce à Galilée, une réalité physique vérifiée au télescope.<br />
Dès l&#8217;Antiquité, par des nuits sans Lune, bergers et marins avaient discerné dans le ciel une large bande à l&#8217;aspect laiteux : la <i>Voie lactée</i> ou <i>Galaxie</i>. Cette Voie lactée ceinture toute la sphère céleste, sa partie la plus riche est visible dans l&#8217;hémisphère sud. Depuis l&#8217;antiquité grecque on a toujours associé l&#8217;image de la Voie lactée à celle du lait, dans toutes les civilisations et toutes les langues, <i>Milky Way</i> en anglo-américain. Dans son tableau <i>&#8220;La Voie lactée&#8221; </i>aujourd&#8217;hui au musée du Prado à Madrid, le magistral Rubens, l&#8217;ami et correspondant de Peiresc, représente une giclée de lait jaillissant du sein de sa Vénus, et l&#8217;on voit chaque goutte de lait se transformer en étoile. Exception culturelle, dans les pays de langue d&#8217;oc, la Voie lactée est associée à un appel au voyage vers un autre monde ; les félibres la nomment <i>Lou Camin de San Jacquo</i> car, en été, à l&#8217;aube, elle indiquait aux pélerins la direction de Saint-Jacques de Compostelle. Galilée et Peiresc dirigent leur lunette vers la Voie lactée et apportent la preuve que cette traînée laiteuse dans le ciel est constituée d&#8217;une myriade d&#8217;étoiles faibles comme l&#8217;avait pressenti Démocrite, un philosophe grec. C&#8217;est un bond vers les profondeurs de l&#8217;Univers.<br />
Peu de temps après, en 1612, un astronome allemand Mayer, dit Marius, découvre dans le ciel la nébuleuse d&#8217;Andromède, mais c&#8217;est seulement en 1924 que l&#8217;astronome Edwin Hubble démontrera qu&#8217;il s&#8217;agit d&#8217;une galaxie spirale extérieure à notre Galaxie, elle aussi composée d&#8217;une myriade d&#8217;étoiles et constituant à elle seule un Univers, à l&#8217;égal de la Voie lactée.<br />
A cette époque tout bascule. Képler découvre que les planètes décrivent autour du Soleil non pas des cercles mais des ellipses plus ou moins allongées et qu&#8217;elles parcourent leur orbite avec une vitesse variable qui passe par un maximum à l&#8217;approche du Soleil. Le cercle qui était depuis les Grecs le symbole de la perfection et de la beauté est désormais remplacé par l&#8217;ellipse qui devient un élément de l&#8217;art baroque. Cette élégante figure sera reprise dans le tracé des coupoles, des places et des façades par les grands architectes : Bernin et Borromini à Rome, Le Vau pour l&#8217;Institut de France &#8211; collège des Quatre-Nations sur la Seine &#8211; et Pierre Puget pour le dôme de la chapelle de la Vieille-Charité à Marseille.</p>
<p><b><i>De l&#8217;astrologie à l&#8217;astronomie<br />
</i></b>         Les astronomes provençaux sont à l&#8217;origine de la renaissance de l&#8217;astronomie en France. Ils participent à ce flot de découvertes de l&#8217;année 1610 qui imposent une nouvelle vision de l&#8217;Univers et se heurtent aux trois obstacles majeurs de cette époque : la doctrine d&#8217;Aristote, la vérité révélée par la Bible, la sorcellerie et l&#8217;astrologie alors très répandues. Le Midi de la France échappe à la règle et, gagné par l&#8217;esprit de libre recherche, devient une terre ouverte aux idées nouvelles. Peiresc et Gassendi abandonnent l&#8217;idée d&#8217;Aristote d&#8217;un ciel parfait et immuable. Ils prennent le parti de l&#8217;héliocentrisme et interviendront vigoureusement en faveur de Galilée pourtant lâché par des savants comme Descartes. Ils luttent enfin contre la sorcellerie : sorciers et sorcières avaient acquis un grand pouvoir sur le peuple et empêchaient tout progrès de la société ; l&#8217;historien Jean Sévillia dans <i>Historiquement correct</i> nous rapporte qu&#8217;en moins d&#8217;un siècle, vers le temps d&#8217;Henri IV, on brûla en pays protestants et catholiques quelque 100 000 sorciers et sorcières, 10 fois plus de morts que les guerres de religion en trois siècles. L&#8217;astrologie fascinait énormément, et elle se distinguait mal de l&#8217;astronomie puisque les astronomes comme Tycho Brahé et Képler possédaient les connaissances permettant de prévoir des événements célestes comme les éclipses, non de prédire l&#8217;avenir ; la mère de Képler fut accusée de sorcellerie, et lui-même, traité de <i>fils de sorcière</i>, dut abandonner sa chaire de Linz. C&#8217;est à Gassendi que revient le mérite de mettre fin à l&#8217;astrologie, par le raisonnement. Dans sa <i>Cométographie</i> ou Traité des comètes,Pingré, un astronome du XVIIIe siècle, écrit : <i>&#8220;Mais le plus grand service que Gassendi a rendu à l&#8217;Astronomie-cométaire, a été de la dégager des vaines superstitions, des ridicules visions de l&#8217;Astrologie &amp; de la Cométomantie. L&#8217;erreur étoit ancienne, invétérée, générale. Gassendi la terrassa par des raisonnemens bien simples : si nous n&#8217;étions affligés de la famine, si la mort ne nous enlevoit nos Princes qu&#8217;après l&#8217;apparition de quelque Comète, on pourroit ajouter foi aux prédictions des Astrologues ; mais soit qu&#8217;il paroisse des Comètes, soit qu&#8217;il n&#8217;en paroisse pas, les mêmes évènemens se succèdent. Oui, les Comètes sont réellement effrayantes, mais par notre sottise : nous nous forgeons gratuitement des objets de terreur panique ; &amp; non contens de nos maux réels, nous en accumulons d&#8217;imaginaires&#8221;.<br />
</i><br />
<b><i>Un courant scientifique issu de la Renaissance<br />
</i></b>         En Europe, le renouveau de l&#8217;astronomie est essentiellement limité au Saint-Empire romain germanique avec, au XVIe siècle, Copernic et Tycho Brahé, et, au début du XVIIe siècle, Képler à Prague, Hévélius à Dantzig et Galilée à Florence. En France, personne, si ce n’est Peiresc et Gassendi en Provence. Personne non plus en Angleterre. L&#8217;Europe intellectuelle est très limitée en cette fin de la Renaissance, les universités, imprimeries et centres d&#8217;humanisme sont concentrés sur un axe Leyde-Mayence-Florence reliant les Provinces-Unies à la Lombardie et à la Toscane. Cette carte des foyers intellectuels de la Renaissance coïncide d&#8217;ailleurs avec celle des grands peintres de la fin du XVIe et du début du XVIIe siècle : l&#8217;école italienne avec Véronèse, Tintoret et Caravage, l&#8217;école flamande avec Rubens, Van Dyck et Rembrandt. Cela n&#8217;a rien d&#8217;étonnant. Les peintres, artistes, poètes, astronomes et philosophes sont des érudits qui échangent leurs connaissances et leurs découvertes à travers toute l&#8217;Europe. Léonard de Vinci est un inventeur bien connu. Rubens est un érudit et un fin diplomate. Il vient à deux reprises en Provence rencontrer Peiresc, son ami et fidèle correspondant, pour expertiser des œuvres d&#8217;art qui se trouvent à Saint-Maximin et à Fréjus. Rubens vient aussi visiter la bibliothèque et le cabinet de <i>curiositez</i> et d&#8217;<i>etrangetez</i> de Peiresc à Aix. Plus tard, Rubens s&#8217;en inspirera quand il construira sa demeure, un palais de rêve, riche de trésors. Fidèle en amitié, Peiresc s&#8217;entoure de deux autoportraits de son ami Rubens : l&#8217;un, sur toile, œuvre de Rubens lui-même – cet autoportrait a été retrouvé en 1985 par David Jaffé dans les greniers de l&#8217;<i>Australian National Gallery</i> à Camberra – l&#8217;autre, sur bois, peint par Van Dyck, son élève.<br />
La Provence, restée jusqu&#8217;au XVIe siècle dans la mouvance du Saint-Empire romain germanique, est plus réceptive au nouveau courant scientifique issu de la Renaissance et à la riche érudition italienne de l&#8217;époque des Médicis. Peiresc, savant et érudit universel, est l&#8217;initiateur de cette Renaissance. Il partage sa passion de l&#8217;astronomie et des découvertes avec son ami Gassendi, plus jeune de douze ans. Autour d&#8217;eux se regroupent de dévoués amis de la Science, Joseph Gaultier de la Valette qui, dès 1610, observe les satellites de Jupiter, Godefroy Vendelin qui vient en Provence mesurer l&#8217;obliquité de l&#8217;écliptique, Jean Lombard qui se rend à Malte pour déterminer les longitudes, ainsi que de nombreux pères capucins et dominicains que Peiresc envoie sur les rives de la Méditerranée pour observer des éclipses de Lune en vue de déterminer les longitudes.<b><br clear="ALL" /> </b></p>
</div>
<div style="text-align: left;" align="center">
<h2><span style="color: #000000;">Peiresc, &#8221; le prince des curieux &#8220;</span></h2>
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<p>         Réplique à deux voix, &#8221; Peiresc &#8221; et ses &#8221; nouveaux disciples &#8221; du Centre européen pour la culture et l&#8217;humanisme artistique et scientifique situé au village de Peyresq en Provence :<br />
<i>Il étudiait le ciel, et ils ont leur observatoire;<br />
Il regardait de tous ses sens, la nature, et ils passent des heures, des jours, des nuits parfois à vivre la faune et la flore.<br />
Il avait son riche jardin de Belgentier, et ils ont leur petit carré de terre où se rassemblent plantes et fleurs de l&#8217;endroit.<br />
Il disséquait, analysait et ils ont leur laboratoire d&#8217;écologie.<br />
Il chérissait les choses de l&#8217;art et les artistes. Et ils ont leurs festivals de théâtre, leurs ateliers créatifs de céramique, de poterie, de tissage.<br />
Il était l&#8217;ami de Rubens et de Malherbe, ils accueillent peintres et poètes. Et leur musique parfois brise le silence de la vallée.<br />
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<p>in <i>Nicolas-Claude Fabri de Peiresc</i>, 1980,<br />
Mady Smets-Hennekinne</p>
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<div style="text-align: left;" align="left">         Nicolas-Claude Fabri, seigneur de Peiresc, est originaire d&#8217;une vieille famille descendant de croisés, compagnons de saint Louis. Au cours de la septième croisade, Hugues Fabri, son ancêtre, s&#8217;était illustré à la prise de Damiette. Au retour, en 1254, Louis IX lui confie les rivages de Provence. En 1270, Charles Ier, comte de Provence et roi de Sicile, le nomme bailli d&#8217;Hyères, seigneur des terres de Peiresc, Callas et Valavez. Nicolas Fabri naît en 1580 au château de Belgentier, près d&#8217;Hyères. Il prend assez vite le nom d&#8217;une de ses terres, <i>&#8220;Peyresq&#8221;,</i> village de haute Provence aujourd&#8217;hui restauré et animé par la Fondation Européenne pour la culture et l&#8217;humanisme artistique et scientifique.<br />
Sa mère, Marguerite de Bompar, née à Marseille, est d&#8217;une très grande beauté, <i>&#8220;</i> <i>si belle que la reine Catherine de Médicis, de passage à Aix, la distingua parmi toutes les dames de qualité et n&#8217;embrassa qu&#8217;elle seule</i> <i>&#8220;</i>. Elle meurt bientôt. Peiresc, dès l&#8217;âge de deux ans, est élevé par son oncle et par son père. Il fait de brillantes études au collège des jésuites d&#8217;Avignon, très renommé en Europe. À l&#8217;âge de quinze ans, il vient compléter ses études de philosophie et de théologie à Aix.<b><i>Il voyage et communique avec l&#8217;Europe savante<br />
</i></b>         A 19 ans, déjà auréolé d&#8217;un prestige scientifique, Peiresc entreprend, de 1599 à 1603, le voyage d&#8217;Italie, pérégrination académique et chrétienne. À Florence, il rencontre Pinelli, son modèle et maître spirituel, qui lui ouvre sa bibliothèque d&#8217;érudit, le présente à Galilée et le recommande à tous les savants renommés de Toscane, de Rome et de Venise. À Rome, Peiresc est reçu par le cardinal Bellarmin, général des jésuites, passionné d&#8217;astronomie et grand maître des conclaves. Il rencontre Vendelin, astronome flamand qui viendra s&#8217;installer à Forcalquier, et le cardinal Barberini, futur pape Urbain VIII qui condamnera Galilée. Le 5 octobre 1600, Peiresc assiste à Florence à un événement exceptionnel, le mariage, par procuration, du roi Henri IV et de Marie de Médicis. Peiresc est, paraît-il, ébloui par la beauté de la jeune reine de France, ce jour-là en tout cas, il est charmé par l&#8217;<i>Euridice</i> de Péri, première tentative d&#8217;opéra et événement musical du siècle dont il se fera un fervent propagandiste. Au banquet, il fait la connaissance du jeune peintre Rubens, de trois ans son aîné ; une vaste correspondance témoignera de cette amitié de toute une vie.<br />
De retour à Aix en Provence, en 1604, Peiresc soutient trois thèses de droit selon l&#8217;usage et, nouveau docteur, il est élevé à la dignité et à la charge de conseiller au parlement de Provence. À ce titre, Peiresc se rend en 1606 en Angleterre. Il est reçu par le roi Jacques Ier. Il fait la connaissance du botaniste Lobel, dont le nom sera donné au <i>lobelia</i>, du médecin Harvey, qui découvrit la circulation du sang, et de William Camden, l&#8217;érudit des langues anciennes qui lui apprend qu&#8217;<i>&#8220;Arles se disait en langue celtique d&#8217;une cité établie en lieu marécageux, Toulon d&#8217;une cithare, peut-être à cause d&#8217;un promontoire voisin nommé Citharista</i><i>&#8221; </i>aujourd&#8217;hui Ceyreste. À son retour, Peiresc rencontre en Hollande l&#8217;humaniste Scaliger et le botaniste Charles de Lécluse qui souhaite connaître les plantes de Provence, et notamment l&#8217;astragale de Marseille. Nommé conseiller de Guillaume du Vair, garde des sceaux, Peiresc explore en érudit les bibliothèques et les musées de Paris.<br />
Peiresc partage ses activités entre ses diverses propriétés et d’autres lieux qu’il aime. Au château de Belgentier, il crée un magnifique jardin et une tour-observatoire. A Aix, à l&#8217;hôtel de Callas hérité de son père seigneur de Callas, il constitue une bibliothèque de 5 000 ouvrages et une belle collection de médailles antiques. A Marseille, il transforme <i>la Floride</i>, bastide de son ami Guillaume du Vair, en bureau des longitudes ; il donne aux marins en partance pour le Levant des cartes de navigation et des conseils de route, en échange il leur demande de lui rapporter des livres anciens et des trésors de l&#8217;Antiquité qu&#8217;il achète à un bon prix. Peiresc sait goûter la fraîcheur du vallon des Aygalades, il donne des représentations et organise des ballets de cour qui font l&#8217;admiration et les délices de son ami Malherbe, le poète d&#8217;Henri IV et de Louis XIII.<b><i>Un fin diplomate<br />
</i></b>         Par ses fonctions au parlement de Provence, Peiresc supervise les diverses colonies, comptoirs et missions, ces <i>Échelles du Levant</i> implantées en Méditerranée, particulièrement en Tunisie, en Syrie et en Égypte. Astronome passionné, Peiresc envoie là-bas d&#8217;habiles observateurs du ciel. Archéologue et bibliophile, il organise un véritable réseau de chercheurs l&#8217;informant de toutes les curiosités et découvertes : monuments, objets d&#8217;art, livres anciens. Peiresc réalise ainsi autour d&#8217;Aix et de la Provence un pôle essentiel du patrimoine et de la culture française. Déjà, on l&#8217;a vu, Peiresc avait pu informer Henri IV du complot qui se tramait contre lui. Lors de l&#8217;assassinat du roi, les Provençaux manifestent leur loyalisme mais cela n&#8217;exclut pas la défense vigoureuse des <i>&#8220;libertés du païs&#8221;.</i> Comme le rappelle l&#8217;historien Raymond Lebègue, Peiresc ne manque pas de souligner le caractère frondeur des Aixois, <i>&#8220;les manans de ceste ville qui donne leur advis de toute chose &#8220;</i>cette ville où fleurissent périodiquement<i>&#8221; pasquins séditieux et placards impudents&#8221;</i>. L&#8217;historien Monseigneur Saxer souligne que lors du conflit provoqué par le partage des reliques de Marie Madeleine, Peiresc arbitre avec talent entre l&#8217;émotion compréhensible des Provençaux et des dominicains de l&#8217;abbaye de Saint-Maximin attachés à leurs reliques, et le souhait de Marie de Médicis et du pape Urbain VIII d&#8217;obtenir une part de celles-ci. Dans cette affaire, Peiresc obtient même des lettres patentes de Louis XIII. Mais la Provence est surtout menacée de l&#8217;extérieur par les galères génoises, par les <i>&#8221; razzia turquesques &#8221; </i>sur les îles d&#8217;Hyères, par les huguenots du Languedoc et du Dauphiné. Peiresc fait organiser une défense active sur mer avec galères et corsaires locaux. Sur la fin de sa vie, la dernière joie de Peiresc fut d&#8217;apprendre la <i>&#8220;</i><i>reprise des îles de Lérins sur les Espagnols chassés de noz isles&#8221;</i>. Peiresc sauve l&#8217;identité provençale : ses monuments, son archéologie, ses objets d&#8217;art, ses plantes et même sa langue en écrivant une grammaire de langue d&#8217;oc, une <i>Histoire Abrégée de Provence</i> et une chronique de la vie provençale au début du XVIIe siècle.<br />
Comme historien, Peiresc montre que Jules César n&#8217;est pas parti de Calais pour envahir l&#8217;Angleterre mais de Saint-Omer. Il établit la première généalogie des comtes de Provence et raconte leur odyssée. Il intervient avec vigueur pour dénoncer une imposture, une généalogie truquée par les princes de Habsbourg de la maison d&#8217;Autriche qui prétendent descendre de Pharamond, roi des Francs, dans l&#8217;espoir de faire basculer le royaume de France dans l&#8217;héritage de Charles Quint. Peiresc s&#8217;appuie sur des documents conservés au monastère de Mürren (Suisse) pour prouver que la lignée de cette dynastie est féminine et n&#8217;a pas de droit à la couronne en vertu de la loi salique des Francs.</p>
<p><b><i>Peiresc dépossédé des marbres d&#8217;Arundel<br />
</i>       </b>Les <i>&#8220;marbres d&#8217;Arundel&#8221;</i> sont des plaques gravées qui contiennent la chronique de Paros relatant l&#8217;histoire de la Grèce depuis la fondation d&#8217;Athènes jusqu&#8217;à l&#8217;an 354 environ. Découverts à Paros les marbres furent acquis par le comte d&#8217;Arundel qui les ramena en Angleterre. Gassendi nous raconte comment cette affaire échappa à Peiresc qui le premier avait eu connaissance de cette merveille. Voici l&#8217;extrait de <i>Peiresc le &#8220;Prince des Curieux&#8221; au temps du baroque</i> magnifique livre écrit en latin par Gassendi et traduit par Roger Lassale et Agnès Bresson :<br />
<i>&#8220;Vers le même temps Peiresc reçut un livre d&#8217;or du savant Selden, sur les marbres d&#8217;Arundel, rocs avec inscriptions grecques que le très illustre comte Arundel avait fait transporter d&#8217;Asie en Angleterre, dans ses jardins. Il est équitable de rappeler que ces marbres ont été d&#8217;abord repérés et dégagés par les soins de Peiresc, au prix de cinquante couronnes d&#8217;or, et par l&#8217;intermédiaire d&#8217;un certain Samson qui s&#8217;occupait de ses affaires à Smyrne. Mais, alors qu&#8217;ils allaient être transportés, Samson fut, je ne sais par quel tour des vendeurs, jeté en prison, et les marbres eux-mêmes à cette occasion détournés. Mais il faut ajouter que Peiresc fut grandement réjoui d&#8217;apprendre que ces reliques prestigieuses de l&#8217;Antiquité étaient tombées entre les mains d&#8217;un si grand personnage, et d&#8217;autant plus qu&#8217;il sut que son vieil ami Selden les avait heureusement commentées. Peiresc qui tenait l&#8217;intérêt public comme son unique but, estima qu&#8217;il importait peu que ce fût à sa gloire ou à celle d&#8217;un autre, pourvu que vînt en pleine lumière quelque chose qui s&#8217;inscrivait au profit de la République des Lettres. Il jugea qu&#8217;un trésor incomparable résidait dans ces témoignages, à propos des réalités spécifiques de la Grèce : ils illustrent et rendent familiers non seulement la période historique mais encore la période légendaire, ils décrivent tous les événements mémorables de huit cents ans avant à cinq cent cinquante ans après le début des Olympiades &#8220;.<br />
</i><br />
<b><i>Surf en char à voile sur une plage de Hollande<br />
</i></b>En 1606, en Hollande, Peiresc rencontre Scaliger, grand humaniste français qui s&#8217;était converti au protestantisme après la Saint-Barthélemy. Peiresc interprète pour lui quelques unes de ses pièces de monnaie &#8211; notammment des sicles &#8211; lui parle de son traité de la <i>Quadrature du cercle</i> et discute de la généalogie des princes de Vérone. Il rend ensuite visite au botaniste Charles de l&#8217;Ecluse qui  s&#8217;occupait de l&#8217;impression de son <i>Appendice sur les plantes exotiques,</i> et ce jour-là, justement, de l&#8217;image d&#8217;un champignon coralloïde que Peiresc lui avait envoyé de Provence.<br />
Après être demeuré un temps à La Haye, Peiresc fit un détour par Scheveningue, <i>&#8220;pour observer la mécanique et la vitesse d&#8217;un char inventé quelques années auparavant avec une telle astuce que, voiles déployées, il volait sur le rivage à la manière d&#8217;un vaisseau. Il avait en effet entendu dire qu&#8217;après la victoire de Nieuport le comte Maurice était monté sur l&#8217;un d&#8217;eux, en même temps que François Mendoza fait prisonnier au combat. Dans les deux heures il atteignit la ville de Putte, alors qu&#8217;entre elle et Scheveningue s&#8217;interposent quatorze milliaires horaires. Il voulut, lui aussi, faire l&#8217;expérience, et il se plaisait à rappeler la stupeur dont il avait été saisi, quand, ayant été emporté sous un vent très rapide- il ne le percevait pourtant pas car le char était aussi rapide que le vent &#8211; il se rendit compte de ce que les trous sur son passage étaient survolés ; que les eaux stagnantes, ça et là, étaient seulement frôlées superficiellement ; que, les coureurs qui le précédaient, on les voyait commme s&#8217;efforcer vers l&#8217;arrière ; que ce qui apparaissait comme très distant était dépassé presque à l&#8217;instant&#8221;.<br />
</i><br />
<b><i>Un jardin exotique<br />
</i></b>A Belgentier, au nord d&#8217;Hyères, dans une vallée dont le microclimat est aujourd&#8217;hui apprécié par les pépiniéristes, Peiresc crée un magnifique jardin d’agrément et jardin d’essais, représenté dans un tableau conservé au musée Arbaud d&#8217;Aix. Paysagiste et jardinier lui-même, Peiresc fait venir des espèces rares du Levant et les acclimate. Botaniste, il les décrit, les inventorie et les dessine. Peiresc réalise plus de 500 greffes et tente même des essais téméraires comme la greffe du jasmin sur le myrte, <i>&#8220;</i><i>le myrte sur la vigne apiane, vulgairement dite muscade, afin de voir quel était le vin anciennement appelé vin de myrte&#8221;</i>.<br />
Dans sa <i>Vita Peireskii,</i> Gassendi nous apprend que Peiresc avait comme ami un botaniste expert dans la connaissance des plantes de toute époque. <i>&#8221; A cause de celà Peiresc ne destina pas seulement les plantes à son jardin, mais envoya des racines de beaucoup d&#8217;autres à Charles de L&#8217;Écluse </i>(un très grand botaniste français qui professait alors à Leyde), <i>entre autres de traganthes, d&#8217;aristoloches, d&#8217;asphodèles, et des deux arbousiers. Il signifia en même temps son désir de vouloir retenir de L&#8217;Écluse quelque peu à Belgentier, pour lui montrer un styrax, arbuste semblable au cognassier pour les feuilles, pour les fleurs à l&#8217;oranger ; pour le parfum de son suc, nullement inférieur au styrax syrien. Le styrax naît à mille pas de la ville, et on le cherchait vainement ailleurs. Pour lui montrer aussi un lentisque, qui a cette qualité de suer du mastic, tout autant que celui dont on dit qu&#8217;il naît spécialement dans l&#8217;île de Chio &#8220;</i>. Peiresc montre en effet que le pistachier lentisque que l&#8217;on trouve à l&#8217;état sauvage produit une gomme résine, comme le pistachier de l&#8217;île de Chio, en Grèce on en tire le <i>mastic</i> qu&#8217;on mâche pour parfumer l&#8217;haleine comme dans les harems d&#8217;Arabie. Peiresc cultive aussi le styrax (aliboufier) dont on tire le benjoin, baume d&#8217;odeur vanillée, précieux pour les voies respiratoires.<br />
Dans sa propriété, Peiresc acclimate de nombreuses plantes qu&#8217;il réclame à ses correspondants en Orient. Peiresc cultive à Belgentier <i>&#8220;le Jasmin d&#8217;Inde, arborescent et toujours verdoyant, à fleur safranée, et d&#8217;un parfum très suave&#8221; </i>et le propage ensuite dans les jardins royaux et dans ceux de Barberini ce jasmin ramené à l&#8217;origine de Chine ; en échange le cardinal envoie à Belgentier la Rose de Chine <i>&#8220;dont la beauté compense une surprenante absence d&#8217;odeur&#8221;</i>. Il transmet également au premier intendant des jardins royaux<i>&#8221; le Gingembre, apporté d&#8217;Inde, qui a été répertorié comme prospérant &#8220;</i>.<br />
Peiresc fait aussi ramener de Mécha, <i>&#8220;un Lifa, ou courge de Mécha, dont on peut dire qu&#8217;elle est une plante à soie, parce qu&#8217;elle gonfle en filaments propres à un travail textile analogue au travail de la soie&#8221;</i> ; il en reçoit des graines pour semis, une courge entière à l&#8217;intérieur filamenteux et une toile fabriquée à partir de cette plante. Il veut aussi faire germer et voir si pousse sous notre ciel, <i>&#8220;la Noix d&#8217;Inde qu&#8217;on appelle noix de Coco &#8220;,</i> mais, <i>&#8221; soit inclémence de l&#8217;air, soit qu&#8217;elles n&#8217;eussent pas été assez soignées, elles ne grandirent pas selon ses vœux &#8220;</i>, mais aussi <i>&#8221; du Myrte à larges feuilles et à fleurs amples, du Styrax, du Lentisque d&#8217;où on tire le mastic, du grand Jasmin à fleur rouge (Amérique), à fleur violacée (Perse) ou à fleur large (Arabie), des Anémones (la violette, l&#8217;incarnate et la colombine), de l&#8217;Oranger à fleur rouge, du Lotus jaune du Nil, du Néflier et du Cerisier amer sans pépin &#8220;.<br />
</i>Peiresc examine un figuier d&#8217;Adam, un bananier, et catalogue son fruit comme appartenant à l&#8217;espèce des régimes que des explorateurs ont rapportés de la Terre de Chanaan.<br />
Au cours de ses voyages en Provence, comme à Saint-Cyr la Cadière, Peiresc identifie aussi des espèces rares aux noms pittoresques : arbousier, fenouil, bouffe galine, pételin, mourrenieu, alibouffier, bonnet de capellan, etc.</p>
<p><b><i>L&#8217;alzaron, un cerf à tête de taureau<br />
</i></b>         Par ses correspondants, Peiresc se fait livrer des animaux exotiques qu&#8217;il élève et étudie. Il dessine leur anatomie et se livre à des expériences. Peiresc étudie le flamand rose (<i>phœnicopterus</i> du delta du Nil), le chat d&#8217;Angora et les crocodiles. Dans <i>Peiresc le &#8220;Prince des Curieux&#8221; au temps du Baroque</i>, livre enchanteur, Gassendi nous rapporte maintes anecdotes étonnantes :<br />
<i>&#8220;D&#8217;Afrique Peiresc reçut certains animaux. Le plus grand et le plus beau de ceux-ci, du nom d&#8217;alzaron, rappelait un taureau par le haut de la tête et la queue, pour le reste un cerf. Cornes noires dressées, et promises, selon ce qu&#8217;on disait à une hauteur extraordinaire&#8221;</i>. Peiresc abrite dans sa demeure cet <i>alzaron, </i>gazelle étrange venue de Nubie, animal très doux aujourd&#8217;hui disparu.</p>
<p><b><i>Un éléphant à huit dents<br />
</i></b>         Apprenant qu&#8217;un éléphant avait été amené à Toulon, Peiresc le fait venir à Belgentier, le pèse (4 500 livres de Provence) et démontre la flexibilité de ses pattes. <i>&#8220;Il lui fait préparer des douceurs parce qu&#8217;elles lui étaient très agréables : désormais l&#8217;éléphant le connaissait et le comblait de flatteries. Peiresc gagne donc sa confiance, et, après que le cornac l&#8217;eut précédé dans son geste, il glisse le bras dans sa gueule et lui explore les dents. Il en décèle deux de part et d&#8217;autre sur chaque machoire, si bien qu&#8217;il en existait évidemment huit et pas seulement quatre, commme l&#8217;avait voulu Pline. Peiresc ne se borne pas à tâter les dents, mais avec l&#8217;aide du cornac il lui applique de la cire afin d&#8217;en tirer empreinte de leur taille et de leur forme&#8221;. </i>Yves Coppens, le découvreur de Lucie, professeur au collège de France, qui avait commencé sa carrière en disséquant un éléphant du jardin zoologique et qui étudie aujourd&#8217;hui le mammouth fossile trouvé en Sibérie, nous précise que sur chaque demi-machoire de l&#8217;éléphant se succèdent plusieurs dents au cours de la vie : une nouvelle dent commence à apparaître avant l&#8217;éviction complète de la précédente et ainsi deux dents incomplètes peuvent cohabiter simultanément sur chaque demi-machoire ; suivant l&#8217;époque on a donc quatre dents ou huit demi-dents.</p>
<p><b><i>Des caméléons qui ne passent pas l&#8217;hiver<br />
</i></b>         Les caméléons font aussi son grand bonheur. Peiresc montre que leur changement de couleur n&#8217;est pas due à leur timidité, comme on le croyait, mais à la lumière et à la couleur de leur environnement. Il observe que les yeux du caméléon travaillent alternativement, sans conjonction binoculaire. L&#8217;un se perd dans le vague tandis que l&#8217;autre scrute les alentours. Il montre aussi que le caméléon ne se nourrit pas d&#8217;air comme on le croyait, mais de petits vers qu&#8217;il attrape rapidement avec sa langue : <i>&#8220;Ils se servent normalement de leur langue, longue de presque un pied, comme d&#8217;une trompe qu&#8217;ils projettent à la façon d&#8217;un javelot et avec une si grande vitesse qu&#8217;elle échappe presque à l&#8217;acuité du regard. Cela se produit par l&#8217;office d&#8217;un petit os qui, muni d&#8217;une sorte de fourche, est implanté au fin fond de la gorge à droite et à gauche ; rond par ailleurs, il épouse la largeur de la bouche, sert à enrouler et dérouler la langue, qui est creuse commme un boyau : mais vers le haut, il y a une chair quelque peu gluante qui leur sert à se saisir d&#8217;une proie.&#8221;</i><br />
Malgré ses grands soins et en l&#8217;absence d&#8217;une nourriture appropriée, Peiresc ne parvient pas à maintenir en vie les caméléons pendant l&#8217;hiver. Il ne peut observer la phase d&#8217;éclosion de leurs œufs.<br />
Peiresc s&#8217;intéresse à l&#8217;origine de la luminosité des lucioles et à celle d&#8217;un poisson découvert à Toulon, qu&#8217;il identifie aussitôt au <i>tænia </i>de Pline. Peiresc observe au microscope &#8220;<i>qu&#8217;une bien petite araignée y paraissait grosse comme celles de mer, et avait les jambes barbelues comme les maritimes&#8221; </i>et <i>&#8220;une tête de mouche dont les yeux semblaient recouverts d&#8217;une toile d&#8217;or en forme de gaze ou des rets à prendre poisson&#8221;</i> précise André Bailly dans <i>Défricheurs d&#8217;inconnu</i>.</p>
<p><b><i>La bibliothèque et la correspondance d&#8217;un érudit<br />
</i></b>         De cet ample travail d&#8217;érudition effectué par Peiresc, il reste environ cent manuscrits de quatre cents pages : 86 volumes à la bibliothèque de Carpentras, 14 à Aix, autant à la Bibliothèque nationale. La correspondance de Peiresc, plus de 10 000 lettres, s&#8217;établit avec tous les grands noms de son temps, Galilée, Gassendi, Képler, Hévélius, Mersenne, Snellius, Pinelli, Rubens, Naudé et avec les cours de Rome, de France d&#8217;Angleterre, de Flandres et de Guyenne. Cette correspondance journalière, tâche harassante, puisqu&#8217;il lui arrive d&#8217;écrire jusqu&#8217;à quarante lettres par jour, donne à Peiresc une influence considérable et le renseigne sur l&#8217;ensemble des découvertes scientifiques de son temps.<br />
Au XIXe siècle, Tamisey de Larroque sort de l&#8217;ombre une première partie, en sept volumes, de cette vaste correspondance. Aujourd&#8217;hui encore, les universitaires et érudits des pays européens et de Provence étudient l&#8217;œuvre de Peiresc. En 1980, l’ASBL Nicolas-Claude Fabri de Peiresc, Présidente Madame Smets-Hennekinne publie le beau livre <i>Nicolas-Claude Fabri de Peiresc</i>, écrit par Jacqueline Hellin, préfacé par Maurice Rheims. En 1981 et en 1988, l&#8217;académie du Var sous la direction de Jacques Ferrier publie les <i>Fioretti Fabri de Peiresc</i>. En 1987, le Centre national de la recherche scientifique suscite à Carpentras un colloque <i>Peiresc ou la passion de connaître</i>. En 1992, l&#8217;ASBL Nicolas Fabri de Peiresc de Mady Smets-Hennekinne organise à Bruxelles, à Paris et au village de Peyresq des journées de rencontre de chercheurs du Cnrs sur <i>L&#8217;humanisme triomphant dans la Provence baroque</i>.<br />
L&#8217;historien Jean Bernhardt précise que la bibliothèque de Peiresc contenait 5 402 volumes, nombre hors du commun pour l&#8217;époque et qui montre bien l&#8217;étendue de son érudition et de sa curiosité. Il cite quelques exemples : quatre évangiles écrits en copte et expliqués en arabe qui permettent à Peiresc de les dater, un vocabulaire et une grammaire provençale du temps de Pétrarque, qu&#8217;il utilise pour son <i>Histoire Abrégée de Provence</i>, un dictionnaire de langue celte (le <i>Catholicon</i>, ce premier dictionnaire trilingue qui rattache le français à ses racines latines et celtiques), une Bible en hébreu, un dictionnaire de huron (le Québec vient d&#8217;être découvert), l&#8217;<i>Harmonie universelle</i> de Mersenne, ce grand traité de musicologie du XVIIe siècle qui lui est dédié, un livre d&#8217;Aristarque de Samos sur la grandeur du Soleil et de la Lune, des tables astronomiques du XIIIe siècle du rabbin Azubi de Tarascon, des œuvres d&#8217;Aristote, d&#8217;Averroès, d&#8217;Euclide, d&#8217;Archimède, de Diophante, de Ptolémée, de Galien, de Strabon. Enfin concernant la vie d&#8217;Enoch, ce septième patriarche depuis Adam et père de Mathusalem, le <i>Livre d&#8217;Enoch</i>, un mystérieux manuscrit éthiopien, tant recherché par Peiresc et qu&#8217;il reçoit à la fin de sa vie, comme le rapporte Jacques Ferrier dans <i>Les Fioretti.</i></p>
<p><b><i>Les chants coptes, arméniens et maronites<br />
</i></b>         Le musicologue Joseph Scherpereel rappelle le sens musical de Peiresc et l&#8217;hommage remarquable que lui rendit Marin Mersenne dans la préface de son <i>Harmonie universelle</i>, le plus important traité de musicologie du XVIIe siècle, œuvre à laquelle il collabora. Peiresc s&#8217;intéresse aussi bien à la culture musicale qu&#8217;à la musicologie, aux lois mathématiques et physiques de la musique : les chants grecs, coptes, arméniens et maronites qui utilisent la gamme <i>&#8220;Diatonique, Armonique ou Cromatique&#8221;</i> comme les <i>&#8220;Timbous, Timbales, Musettes et Tambourins utilisés par les musiciens Provençaux</i>&#8221; ou la notation musicale du chant du rossignol.<br />
Ainsi, en 1633 Peiresc écrit au père Théophile Minuti à Alep pour qu&#8217;il prenne contact avec un moine de Saint-Basile nommé Scaffa <i>&#8220;qui a quantité d&#8217;excellents manuscrits Grecs et spécialement sur le sujet de la musique &#8220;</i> et qu&#8217;il obtienne une copie des manuscrits de mathématiques, et <i>&#8220;de ceux qui traitent de la musique de Ptolémée&#8221;</i>. Peiresc le charge également de contacter <i>&#8221; quelqu&#8217;un d&#8217;un peu intelligent de notre musique&#8221;</i>, qui <i>&#8220;allast en Hierusalem dans le Saint Sepulchre, où il y a tant de sortes de Chrestiens, ce serait le vray lieu pour faire marquer la différence des chants des Grecs aux Cophtes, Arméniens, Maronites, Abyssins et autres. Il pourrait mettre en notes de notre musique l&#8217;air du chant différent de tous ces peuples et en transcrire à part les notes de chacun selon leur usage pour les comparer aux nôtres et des unes aux autres&#8221;.</i></p>
<p><b><i>Peiresc et son ami Rubens<br />
</i></b>         Peiresc convainc aussi Marie de Médicis de faire appel à Rubens pour réaliser une grande œuvre à la gloire des Médicis, une série de 21 tableaux de 4 m´3 m. Anne Reinbold qui a analysé les relations de Peiresc avec les peintres de son temps, nous apprend qu&#8217;il débat avec son ami Rubens de l&#8217;habillement des personnages, de leur mise en scène historique et de l&#8217;éclairage des tableaux ; il traite même du prix des tableaux et des droits d&#8217;auteur. Comme nous le précise Jean Mauclère, auteur d&#8217;un <i>Rubens</i>, Peiresc établit lui-même les éléments du <i>Débarquement de la Reine au port de Marseille</i>, mais, très prude, il laisse son ami Rubens découvrir dans les rues de Paris les trois sœurs Capaïo, <i>&#8220;à la chair lumineuse et à la superbe chevelure noire&#8221;</i> qui accepteront de servir de modèle aux trois nymphes qui <i>&#8221; folâtrent dans les flots au devant de la galère &#8220;. </i>Enfin, œuvre plus sereine, le <i>Portrait de vieux savant </i>que Rubens réalise à la fin de sa vie n&#8217;aurait-il pas été directement inspiré par Peiresc lui-même !</p>
<p><b><i>Peiresc, une pièce échappée au naufrage de l&#8217;Antiquité<br />
</i></b>         Peiresc est un érudit universel, le dernier, après Pic de la Mirandole, ce prince florentin du XVe siècle. Comme lui, il est empreint d&#8217;une grande tolérance, signe des grands esprits de la Renaissance. <i>&#8220;De son visage émanait une grande noblesse, propre à son génie, avec un je ne sais quoi de spirituel qu&#8217;il n&#8217;est pas facile de pouvoir rendre en peinture&#8221;,</i> affirme son ami Rubens. Peiresc est un homme exquis, <i>&#8220;</i><i>son affabilité lui épargne bien des déboires que subiront Galilée, d&#8217;un orgueil méprisant, et Descartes, d&#8217;une intransigeance hautaine&#8221; </i>précise le mathématicien Pierre Humbert, l&#8217;un de ses biographes.<br />
Peiresc, juriste et diplomate par sa charge de parlementaire, est un humaniste et un historien avide de connaître toutes les richesses de l&#8217;Antiquité. Passionné des sciences et des arts du passé, il est archéologue, collectionneur, bibliophile, numismate, égyptologue, historien, généalogiste, linguiste, musicologue, expert en art et en poésie. Soucieux de comprendre la nature végétale et animale, il devient botaniste, paysagiste et jardinier. Il étudie aussi l&#8217;anatomie, la zoologie, l&#8217;ichtyologie et l&#8217;entomologie. Tous les phénomènes et curiosités de la terre et du ciel l&#8217;intéressent, il étudie la météorologie, l&#8217;optique atmosphérique, les marées, le magnétisme terrestre, la géologie, la stratigraphie et la cristallographie, il est fasciné par les phénomènes célestes, par le ballet incessant des satellites de Jupiter. Avec perspicacité, Gassendi, son élève et ami, le nomme <i>&#8220;le prince des curieux</i><i>&#8220;</i> et Guez de Balzac, également son contemporain, le qualifie de <i>&#8220;relique du siècle d&#8217;or, une pièce échappée au naufrage de l&#8217;Antiquité &#8220;.<br />
</i><b><i><br />
Le sarcophage découvert à Brignoles et le mystérieux trépied de Fréjus<br />
</i></b>Peiresc est un pionnier de l&#8217;archéologie scientifique, nous précise Marc Gérard dans les <i>Fioretti Fabri de Peiresc</i>. Il relève les mesures sur le site, effectue des moulages et des dessins, contrôle l&#8217;authenticité et l&#8217;environnement. Il utilise ses vastes connaissances de l&#8217;Antiquité et des langues orientales pour déchiffrer les inscriptions sur les monuments et sur les monnaies. Peiresc dégage et sauve un sarcophage découvert à Brignoles. Avec Rubens, il compare les motifs gravés sur le relief de marbre avec ceux des bas-reliefs observés à Rome ; il s&#8217;agit du meurtre de  Clytemnestre et de son amant Égisthe par Oreste, en présence de Pylade.<br />
Un trépied découvert à Fréjus, probablement un vase sacré destiné à la prêtresse d&#8217;Apollon, l&#8217;intrigue et excite son érudition : l&#8217;instabilité structurelle de la vasque a-t-elle une fonction rituelle? Le triangle curviligne et le carré inscrits dans un cercle ont-ils une signification mathématique?</p>
<p><b><i>Le camée de la Sainte-Chapelle<br />
</i></b>         Peiresc est invité à Paris par son ami du Vair, garde des sceaux de Louis XIII et prédécesseur du cardinal de Richelieu, pour examiner le camée de la Sainte-Chapelle, célèbre joyau en agate orientale et sardoine d&#8217;Arabie. Dans cette <i>Apothéose de Germanicus</i> Peiresc reconnaît avec certitude Germanicus, Agrippine, Caligula et Tibère. Il estime que le personnage porté vers les airs ne représente pas Jupiter escorté d&#8217;Enée mais Auguste élevé au ciel par la déesse Rome. Près de Marcellus, l&#8217;amateur de chevaux, Peiresc pense reconnaitre Drusus fils de Tibère, la main tendue vers Jupiter, demandant l&#8217;empire à son père et, assise près de lui, Livilla son épouse.</p>
<p><b><i>L&#8217;épitaphe de Borysthène, cheval de l&#8217;empereur Hadrien<br />
</i></b>         Sur une table de marbre découverte sur le territoire d&#8217;Apt, Peiresc déchiffre l&#8217;épitaphe gravée en caractères fort élégants : <i>&#8220;Borysthenes alanus / Caesareus veredus / Per aequor et paludes</i>(…)<i>&#8220;</i> et montre qu&#8217;il s&#8217;agit du tombeau que l&#8217;empereur Hadrien, premier défenseur des chevaux et des chiens, avait fait élever pour son cheval Borysthène. Dans <i>Lettres de Fabri de Peiresc à Claude Saumaise et à son entourage</i>, Agnès Bresson, chercheur au Cnrs, nous rapporte le récit de cette découverte : <i>&#8220;Ce marbre fust desterré en un lieu nommé Las Torretas sur le grand chemin d&#8217;icy à la ville d&#8217;Apt, à une lieue par delà la dite ville, qui n&#8217;estait pas le chemin le plus frayé des armées romaines. C&#8217;est pourquoi, j&#8217;estime qu&#8217;aux voyages de l&#8217;empereur Hadrien aux Gaules, soit au venir de Rome ou au retour, il affecta vraisemblablement le destour de ce chemin pour aller à la chasse dans les bois de Sault, qui lors se trouvaient encore plus près d&#8217;Apt qu&#8217;ils ne sont à ceste heure. Et parceque ce cheval lui servait principalement à la chasse, il se peut présumer qu&#8217;il y mourut, si tant est qu&#8217;il soit mort sur le lieu où le marbre a été desterré ; car ce n&#8217;est pas le grand chemin aurelian qui traversait ceste province et allait de Rome aboutir à Arles&#8221;.<br />
</i>         Sur des coupes grecques découvertes à Vallauris, Peiresc montre que le nombre de lettres de l&#8217;inscription indique la contenance de la coupe : la <i>naevia</i> a une contenance de 6 cyathes, la <i>justina</i> de 7 cyathes etc.<br />
<b><i><br />
Le tombeau de Lazare, évêque d&#8217;Aix<br />
</i></b>         Comme le raconte l&#8217;helléniste Jean Guyon dans <i>Lazare aux Trois Visages</i>, Peiresc découvre sur une pierre tombale des catacombes de l&#8217;abbaye de Saint-Victor de Marseille l&#8217;épitaphe de Lazare, évêque d&#8217;Aix du IVe siècle : <i>&#8220;</i><i>HIC IACET BONE MM PP LAZAR QUE VIXIT IN TIMOR DIP P.M. AN LXX</i>… <i>&#8220;</i>. Il déchiffre ainsi cette inscription <i>&#8220;Hic iacet bone m(e)m(oriae) p(a)p(a) Lazar(us) que vixit in timor(e) D(e)i p(lus) m(inus) an(nos) </i><i>LXX</i> … <i>&#8220;</i>, ce qui signifie : <i>&#8220;ci-gît de bonne mémoire l&#8217;évêque Lazare qui vécut dans la crainte de Dieu environ soixante-dix ans…</i> <i>&#8220;.</i> Cette pierre tombale a disparu, sans doute sous la Révolution. Il ne reste aujourd&#8217;hui, précieusement conservé à la Bibliothèque nationale, que le relevé de cette inscription soigneusement recueillie et sauvegardée par Peiresc, le 4 septembre 1626.</p>
<p><b><i>La galerie de curiositez et d&#8217;étrangetez de Peiresc<br />
</i></b>        La galerie de <i>&#8220;curiositez, étrangetez et raretez&#8221;</i> constituée par Peiresc regroupe 18 000 pièces de monnaies, camées, intailles, bronzes, vases, pierres rares, céramiques, marbres et fragments d&#8217;inscription. Le numismate Philippe Thiollier cite des monnaies d&#8217;or mérovingiennes, grecques, romaines, puniques, byzantines, un demi-shekel d&#8217;Israël et un sou d&#8217;or de Clotaire. Peiresc constitue lui-même cette collection auprès des grands numismates de son temps et grâce à un réseau de rabatteurs d&#8217;antiquités qui opèrent dans les Échelles du Levant. Très généreux, il sait en faire don. Ses amis soumettent à son jugement beaucoup de pièces rares, nous assure Gassendi.</p>
<p><b><i>Phénix ou cigogne<br />
</i></b>         À propos d&#8217;une monnaie d&#8217;Hadrien, sur laquelle les numismates croyaient voir un phénix, Peiresc, troublé par les proportions des pattes et du cou de l&#8217;animal, affirme qu&#8217;il ne s&#8217;agit pas d&#8217;un aigle mais d&#8217;une cigogne. Il étaye cette affirmation par la présence d&#8217;un serpent entre les pattes de l&#8217;oiseau. On sait en effet que les cigognes mangent des serpents. Dès lors, Peiresc saisit le sens profond de l&#8217;inscription <i>Patri &#8211; </i>au Père &#8211; gravée au revers de la pièce : pour rendre honneur à son père, l&#8217;empereur Hadrien avait choisi la cigogne, symbole de la piété filiale car seul animal qui nourrit ses parents impotents.</p>
<p><b><i>Peiresc démaillote une momie<br />
</i></b>         Les antiquités pharaoniques comme les hiéroglyphes intéressent beaucoup Peiresc, L&#8217;égyptologue Sydney Aufrère souligne qu&#8217;il fit venir un trousseau funéraire égyptien complet avec un sarcophage d&#8217;époque saïte en pierre, un sarcophage de bois peint, un étui momiforme, deux <i>mommyes, </i>des vases canopes, une stèle en fritte émaillée, des amulettes, des statuettes, des talismans et des pierres précieuses. Avec la complicité de marins anglais peu superstitieux et sachant braver les malédictions alors prédites à ceux qui profanent les sépultures, Peiresc se fait rapporter du Levant une momie qu&#8217;il démaillote. Il montre que les Égyptiens ne plaçaient pas une pièce de cuivre dans la bouche des morts. Cette tradition fut introduite plus tard dans les rites funéraires grecs, étrusques et romains. La pièce de cuivre représentait l&#8217;obole destinée à Charon, le passeur des Enfers, qui dans sa barque faisait traverser le Styx aux âmes des morts avant leur entrée au royaume d&#8217;Hadès.<br />
<b><i><br />
Un psautier pentaglotte vers les hiéroglyphes<br />
</i></b>         Le père capucin Agathange de Vendôme envoya à Peiresc un psautier pentaglotte qu&#8217;il avait acheté en 1635 au monastère de Saint-Macaire. Ce psautier en cinq langues, éthiopien, syriaque, copte, arabe et arménien fait l&#8217;enchantement de Peiresc qui connaissait les langues hébraïque, samaritaine, syriaque, arabe et copte. Peiresc, qui avait reçu de Borachias Nephi du Vieux-Caire une version des <i>Hieroglyphica</i> d&#8217;Horapollon, a l&#8217;intuition que le déchiffrement de l&#8217;égyptien ancien passe par la connaissance de la langue copte, et là, Peiresc est un pionnier. Cette découverte sera hélas niée par le père Kircher, le grand spécialiste de l&#8217;époque.<br />
Il faudra attendre le XIXe siècle avec Étienne Quatremère, Thomas Young et surtout Jean-François Champollion pour que les hiéroglyphes soient déchiffrés. Grâce à la pierre de Rosette, Champollion montrera au XIXe siècle que les hiéroglyphes égyptiens sont phonétiques (la lettre A est représentée par un Agneau, etc.) alors que les hiéroglyphes chinois – comme nos chiffres – sont des idéogrammes.</p>
<p><b><i>Archéologie et hydrologie<br />
</i></b>         Peiresc pense aussi que <i>&#8220;les fossiles ne sont pas des fantaisies de la nature&#8221; </i>mais des témoins de l&#8217;histoire. Il montre que l&#8217;habitacle, le moule fossile, s&#8217;est constitué autour de vraies coquilles anciennement vivantes ; des dépôts se sont agglutinés et ont ensuite durci.<br />
Peiresc identifie la source de pétrole découverte à Gabian, près de Béziers. Il étudie le conflit du mistral et du sirocco dans l&#8217;Esterel. Peiresc est persuadé que l&#8217;eau des sources ne vient pas du centre de la terre ni de la mer comme on le croyait depuis Aristote, mais des pluies. L&#8217;hydrologie des eaux de surface est récente, elle date de la Renaissance avec Léonard de Vinci puis Bernard Palissy. Peiresc montre l&#8217;importance de l&#8217;infiltration due à la fonte des neiges et le rôle de l&#8217;argile <i>&#8220;propre à contenir l&#8217;eau&#8221;</i>. Il explique le fonctionnement de la Fontaine de Vaucluse. Il montre aussi que l&#8217;eau de source de l&#8217;île des Embiez, voisine du cap Sicié, possède des vertus diurétiques.</p>
<p><b><i>Peiresc et l&#8217;optique de l&#8217;œil<br />
</i></b>         Dans son livre, <i>Un amateur Peiresc</i>, l&#8217;historien des sciences Pierre Humbert a extrait de la correspondance de Peiresc le récit de ses belles expériences sur les phénomènes optique et sur le mécanisme de la vision. Peiresc, expérimentateur habile et curieux de tout, sait former des images à l&#8217;aide de miroirs concaves et convexes et de lentilles constituées d&#8217;une <i>&#8220;fiole d&#8217;eau&#8221;</i>. Il pratique lui-même de nombreuses vivisections et découvre dans l&#8217;œil la présence d&#8217;humeurs vitreuses cristallines. Il dissèque des yeux de poisson, de chat-huant, d&#8217;aigle et même de baleine qu&#8217;il se fait livrer de l&#8217;Atlantique avec maintes précautions : <i>&#8220;Pour rendre </i>(écrit-il)<i> les pescheurs plus soigneux d&#8217;accourir diligemment à ceste pesche, et d&#8217;y conserver les yeulx de la balene en la blessant, et puis les arracher aussy tost que faire se pourra, l&#8217;on n&#8217;espargneroit pas une bonne douzaine d&#8217;escus et davantage, voire jusques à une vingtaine, si c&#8217;estoit pour avoir quelque gros oeuil, bien fraiz, et sans que devez perdre de temps&#8221;.<br />
</i>         Au cours de ces expériences, Peiresc observe <i>&#8220;</i><i>que la chandelle allumée se peint sur la rétine et se représente à la renverse comme dans un miroir concave&#8221;</i>. Mais Peiresc ne va pas plus loin, on ne peut imaginer à cette époque que c&#8217;est le cerveau qui redresse cette image et permet de voir le haut en haut. Dans le cas de l&#8217;aigle, dont la vue perçante est bien connue, Peiresc remarque que son anatomie révèle <i>&#8220;</i><i>des particularitez auxquelles nous ne nous serions pas attendus&#8221;,</i> par exemple que la grosseur de l&#8217;œil est, chez l&#8217;aigle, <i>&#8220;</i><i>prodigieuse à proportion de toute la teste, car il estoit plus gros que l&#8217;œil d&#8217;un mouton et quasi plus que l&#8217;œil d&#8217;un homme, bien que la teste ne fusse pas plus grosse qu&#8217;une poire médiocre, toute la cervelle n&#8217;occupant pas plus d&#8217;espace qu&#8217;un seul œil&#8221;.<br />
</i>         Peiresc s&#8217;intéresse à la vision des couleurs et à la persistance des images sur la rétine. Le premier, il fait cette expérience qu&#8217;il appelle <i>&#8220;</i><i>du diable vert&#8221;</i> : si l&#8217;œil fixe longtemps la silhouette d&#8217;un diablotin découpée dans du carton de couleur verte, puis que l&#8217;on dirige rapidement l&#8217;œil vers une surface blanche comme le plafond, on voit apparaître la silhouette en rouge, couleur complémentaire. Ces phénomènes de <i>&#8220;rétention dans l&#8217;œil des images colorées&#8221;</i> ont fort stimulé la curiosité de Peiresc.</p>
<p><b><i>La mort de Peiresc<br />
</i></b>         Peiresc meurt en juin 1637. Tuberculeux de longue date et atteint de troubles de la vessie, Peiresc a pris froid une nuit et son état empire depuis plusieurs jours. Il a comme dernière joie, nous rappelle l&#8217;historiographe Pierre Dubois, de recevoir le <i>Livre d&#8217;Enoch</i> tant attendu, <i>&#8220;afin que ce livre qui a été inconnu jusqu&#8217;à cette heure et que j&#8217;ai eu avec tant de peine et dépense ne vienne à se perdre et le public en demeure frustré&#8221;</i>. La veille de sa mort, il apprend que les îles de Lérins viennent d&#8217;être reprises aux Espagnols. Dans l&#8217;après-midi du mardi 21 juin, Peiresc a un moment de rémission. Il fait appeler Gassendi auprès de lui et lui demande <i>&#8220;s&#8217;il a observé la hauteur du soleil au gnomon et si les nombres trouvés en ce jour de solstice sont satisfaisants&#8221;</i>. Il tient à comparer le résultat à la valeur qu&#8217;avait obtenue Pythéas vingt siècles auparavant, puis il entre en agonie et meurt le soir même.<br />
Son éloge funèbre est prononcé à Rome en quarante langues. Peiresc est enterré dans la cathédrale d&#8217;Aix-en-Provence, dans la chapelle de Saint-Mitre. Plus tard, une partie du monument érigé en son honneur sera transféré dans le chœur de l&#8217;église de la Madeleine. Il y reste aujourd&#8217;hui une plaque commémorative. Après sa mort, son ami Gassendi consacre plusieurs années à raconter sa vie en un livre merveilleux <i>Vita Peireskii.<br />
</i>         La <i>Vita Peireskii</i> écrite en 1641 a été traduite pour la première fois en français par Roger Lassalle et Agnès Bresson en 1992, et édité par Belin. Fascinés par le personnage de Peiresc et par l&#8217;œuvre littéraire élaboré par Gassendi à la mémoire de son ami, ils ont su passionner le lecteur pour ces deux personnages ; nous venons de vous présenter ici quelques extraits de ce livre fascinant.</p>
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<div style="text-align: left;" align="center">
<h2><span style="color: #000000;">Gassendi : des collines de Provence au Collège de France<b><br />
</b></span></h2>
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<div style="text-align: left;" align="left">Gassendi commença à observer le ciel en 1618, et ne discontinua pas d&#8217;en suivre les principaux phénomènes jusqu&#8217;à sa dernière maladie. Il était en correspondance avec tous les astronomes, et presque avec tous les savans de son temps, qui l&#8217;estimoient, et le regardoient avec raison comme le premier astronome de son siècle. Son ingénuité, sa modestie, l&#8217;amabilité de son caractère, éclatent de toutes parts dans ses ouvrages, et surtout dans son commerce épistolaire.</div>
<div style="text-align: left;" align="right">
<p><i>Annales célestes du </i><i>XVIIe</i><i> siècle,</i><br />
Alexandre Pingré</p>
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<div style="text-align: left;" align="left">
<p>Pierre Gassend, plus connu sous le nom de Gassendi, génitif qui suivait ou précédait l&#8217;intitulé de ses ouvrages écrits en latin, est né le 22 janvier 1592 d&#8217;une famille paysanne à Champtercier, village voisin de Digne. La légende dit que c&#8217;est en gardant pendant la nuit les troupeaux de ses parents qu&#8217;il commence à se passionner pour les beautés du ciel. Gassendi reste, toute sa vie, modeste et désintéressé. D&#8217;une intelligence claire et pétillante, avec une tendance marquée pour l&#8217;ironie, Gassendi est plutôt un esprit voltairien qu&#8217;un esprit ecclésiastique.<br />
Gassendi, enfant prodige, fait ses études à Digne puis à Aix. A l&#8217;âge de seize ans, il obtient au concours -<i> à la dispute</i> comme on disait alors &#8211; une chaire de rhétorique au collège de Digne. L&#8217;année suivante, Gassendi quitte sa chaire de Digne pour suivre les cours de théologie à Aix ; il étudie l&#8217;Ecriture sainte, la langue grecque, l&#8217;hébreu et la somme théologique de saint Thomas, le Docteur Angélique. A 22 ans Gassendi est nommé chanoine théologal de Digne, poste envié de dignitaire qui lui assure aussi une prébende confortable. Il est ordonné prêtre l&#8217;année suivante à Aix. Dans cette vieille ville universitaire de haute réputation, les deux chaires de philosophie et de théologie sont alors vacantes, il les emporte toutes les deux au concours. Les cours professés par le jeune Gassendi obtiennent le plus grand succès et lui valent l&#8217;intérêt et l&#8217;amitié de Nicolas Claude Fabri de Peiresc et de Joseph Gaultier, prieur de la Valette, tous deux connus pour leurs travaux de mathématiques et d&#8217;astronomie.<br />
Sans résidence permanente, hors sa prévôté de Digne, Gassendi s&#8217;installe à Aix dans la demeure de Fabri de Peiresc véritable bibliothèque et observatoire, et à Paris, il accepte l&#8217;hospitalité de ses amis, François Luillier, maître des Comptes, celle des érudits Saumaise, Guez de Balzac, Bernier et Chapelain, mais aussi celle du père minime Mersenne et du généreux Hubert de Montmor qui réunissait les savants dans ses salons, première Académie des Sciences. Gassendi est l&#8217;ami et le correspondant des astronomes et savants  de son temps Hobbes, Galilée, Képler à Prague, Peiresc à Aix, Riccioli à Bologne, Schikard à Tubingen, Wendelin à Bruxelles, Hortensius à Leyde, Hévélius à Dantzick, Bouillaud à Loudun et Picard à Paris. Dans sa thèse de doctorat ès lettres, Louis Andrieux rappelle que Gassendi était connu des Rois et des Princes éclairés de son temps : Louis XIII, Louis XIV, Anne d&#8217;Autriche, Frédéric II de Danemark, Christine de Suède, de Louis de Valois, des princes de Condé et de Conty, de la duchesse d&#8217;Angoulême, du maréchal d&#8217;Estrées, du duc de Richelieu et de son frère cardinal d&#8217;Aix puis de Lyon, de Mazarin, et du cardinal Barberini à Rome.<br />
Gassendi se rend célèbre en astronomie en réussissant, le premier, à observer le passage de la planète Mercure devant le Soleil, <i>&#8220;observation très difficile et la plus belle de ce siècle&#8221;</i>. C&#8217;est en rade de Marseille que Gassendi effectue la première vérification expérimentale de la loi de la chute des corps prévue par Galilée. Son œuvre est immense. Sa philosophie du monde s&#8217;appuie sur une physique moderne fondée sur l&#8217;existence des atomes et du vide. Toute sa vie, Gassendi observe le ciel avec persévérance tenant des registres d&#8217;observation exemplaires. Avec Peiresc, il est à l&#8217;origine de cette magnifique lignée d&#8217;observateurs français qui ont si puissamment contribué à affermir les fondements de l&#8217;astronomie.<br />
Après plusieurs années de séjour à Aix et à Digne, Gassendi vient à Paris où il se fait une grande réputation. En 1645 le cardinal de Richelieu lui demande d&#8217;accepter la Chaire de Professeur d&#8217;astronomie au Collège Royal, aujourd&#8217;hui Collège de France. L&#8217;astronome Delambre nous précise que <i>&#8221; Gassendi n&#8217;avait accepté la chaire d&#8217;astronomie qu&#8217;à condition d&#8217;interrompre ses leçons quand sa mauvaise santé l&#8217;y forcerait. Ses maux de poitrine l&#8217;ayant forcé en effet à les suspendre assez longtemps, le cardinal avait fait pour lui ce qu&#8217;il ne voulut faire pour aucun autre, et l&#8217;avait dispensé de la résidence, et qu&#8217;il en avait profité pour aller respirer l&#8217;air natal &#8220;</i>. Il y enseigne jusqu&#8217;en 1655, année de sa mort.</p>
<p><b><i>Pour Gassendi, il n&#8217;y a ni feu au centre de la Terre… ni Enfer<br />
</i></b>         Dans son livre <i>Le noyau de la Terre</i>, le géophysicien Jean-Paul Périer nous raconte le mérite de Gassendi qui chassa là encore les idées fausses. Qu&#8217;il s&#8217;agisse du séjour des morts chez les Grecs ou les Latins, ou du séjour des damnés comme l&#8217;Enfer des chrétiens et de Dante, les différentes civilisations situaient l&#8217;Enfer au centre de la Terre, dans les régions inférieures (<i>inferi</i>, lieux bas). Jusqu&#8217;à la Renaissance, les théologiens affirment que le feu de l&#8217;Enfer est réel. Ils assimilent le feu central de la Terre au feu de bois que nous connaissons, avec des flammes. Les arguments contre cette thèse restent de nature théologique et Jérémie Swiden objecte qu&#8217;il n&#8217;y aura jamais assez de place au centre de la Terre pour contenir la foule innombrable des damnés, idée pourtant combattue par saint Thomas d&#8217;Aquin.<br />
Avec des arguments scientifiques, Gassendi porte les premiers coups à cette mythologie : <i>&#8220;</i><i>Le Sens et la Raison nous montrent bien assez qu&#8217;il y a de la chaleur dans la Terre, mais qu&#8217;il y ait aussi des flammes actuelles et effectives </i>(…) <i>c&#8217;est ce que le Sens ne nous fait point voir et que la Raison mesme ne nous permet pas de croire. Car il n&#8217;est possible que la flamme soit engendrée et dure longtemps si l&#8217;Air n&#8217;est libre </i>(…)<i>. C&#8217;est pourquoy cette liberté ne se trouvant pas dans les concavitez souterraines, je ne voy pas comment la flamme puisse y être engendrée ou subsister&#8221;. </i>Mais les idées fausses sont souvent tenaces. Un siècle plus tard, en 1763, un père dominicain, Patuzzi, explique encore : <i>&#8221; il n&#8217;est pas besoin que l&#8217;air pénètre dans les profondeurs pour entretenir le feu central, le souffle de Dieu y suffit, comme l&#8217;avait bien vu le prophète Isaïe &#8220;.<br />
</i>         Heureusement, en 1756, l&#8217;<i>Encyclopédie</i> de Diderot et d&#8217;Alembert vient rendre hommage à la démarche scientifique de Gassendi : <i>&#8220;Quelques physiciens avaient placé au centre de la Terre un feu perpétuel, nommé central, à cause de sa situation prétendue. M. Gassendi a chassé ce feu du poste qu&#8217;on lui avait assigné, en faisant voir qu&#8217;on l&#8217;avait placé sans raison dans un lieu où l&#8217;air et l&#8217;aliment lui manquaient&#8221;.<br />
</i><br />
<b><i>Gassendi démontre le principe d&#8217;inertie sur une galère à Marseille<br />
</i></b>         Depuis Aristote, on expliquait que <i>&#8220;si on lâche un boulet du haut du mât d&#8217;un navire en mouvement, durant la chute du boulet le bateau se déplace et le boulet tombe en arrière du mât&#8221;</i>. Ce raisonnement apparemment logique est incomplet ; il oublie un deuxième phénomène, l&#8217;inertie. Durant sa chute verticale le boulet conserve aussi sa lancée initiale, c&#8217;est-à-dire un déplacement horizontal qui accompagne la vitesse du navire ; en conséquence le boulet tombe au pied du mât. Ce problème, difficile à comprendre, préoccupe beaucoup les savants de cette époque qui se livrent à de longs débats et à de curieuses expériences. Galilée, le premier, a l&#8217;audace de nier cette fausse logique, il affirme que le boulet tombe toujours au pied du mât du navire mais il ne cherche pas à vérifier expérimentalement son affirmation.<br />
En 1641, sur une galère en rade de Marseille, Gassendi effectue l&#8217;expérience en présence de son ami et protecteur Louis-Emmanuel de Valois, comte d&#8217;Alais, duc d&#8217;Amgoulème, gouverneur de Provence, petit-fils de Charles IX par l&#8217;un de ses fils bâtard qui avait épousé Marie Touchet. La démonstration a un grand retentissement populaire et la vérification de ce paradoxe &#8220;aristotélicien &#8220;attire de nombreux curieux.<br />
Voici la description de l&#8217;époque : <i>&#8220;M. Gassendi ayant été toujours si curieux de chercher à justifier par les expériences la vérité des spéculations que la philosophie lui propose, et se trouvant à Marseille en l&#8217;an 1641 fit voir sur une galère qui sortit exprèz en mer par l&#8217;ordre de ce prince, plus illustre par l&#8217;amour et la connaissance qu&#8217;il a des bonnes choses que par la grandeur de sa naissance, qu&#8217;une pierre laschée du plus haut du mast, tandis que la galère vogue avec toute la vitesse possible, ne tombe pas ailleurs qu&#8217;elle ne feroit si la même galère étoit arrêtée et immobile ; si bien que soit qu&#8217;elle aille ou qu&#8217;elle n&#8217;aille pas, la pierre tombe tousiours le long du mast à son pié et de mesme costé. Cette expérience foite en présence de Monseigneur le Comte d&#8217;Allais et d&#8217;un grand nombre de personnes qui y assitoirent, semble tenir quelque chose du paradoxe à beaucoup qui ne l&#8217;avoient point vue ; ce qui fut cause que M. Gassendi composa un traité </i>De motu impresso a motore translato<i> que nous vismes de lui la mesme année en forme de lettre escrite à M. du Puy&#8221;.<br />
</i>         Gassendi se livre encore à d&#8217;autre expériences, étudiant par exemple la trajectoire d&#8217;un objet lancé verticalement ou horizontalement par un cavalier au galop ou sur une barque halée par un cable.<br />
Avec sa clarté habituelle, Gassendi expose dans son traité sur le mouvement des corps tous les raisonnements de Galilée et les étaye par ses expériences. Gassendi est le premier à expliquer que la pierre décrit bien une parabole par rapport à des axes liés à la Terre, mais que la composante horizontale de ce mouvement parabolique n&#8217;est pas observable sur un navire. La vitesse horizontale du boulet (vitesse égale à celle du navire et due à l&#8217;inertie) se conjugue avec la vitesse verticale de la chute (vitesse accélérée) pour donner une trajectoire parabolique dans l&#8217;espace.<br />
Une expérience encore plus pédagogique est ensuite réalisée à Venise, la ville aux nombreux ponts et gondoles. Le mât du navire est adapté à la hauteur d&#8217;un pont spécialement choisi. Deux boulets vont être lachés simultanément, l&#8217;un par un premier matelot perché en haut du mât, l&#8217;autre par un second matelot accroché au parapet du pont, pratiquement à la même hauteur. Le premier boulet qui possède l&#8217;inertie du bateau tombe au pied du mât, le second qui est au repos tombe en arrière du mât.</p>
<p><b><i>Gassendi montre que les sons graves et aigus se propagent à la même vitesse<br />
</i></b>         Depuis Aristote, on pensait que les sons graves se propageaient plus lentement que les sons aigus. Gassendi veut le vérifier. Sa première expérience est décisive, il fait tirer simultanément un coup de canon (son grave) et un coup de fusil (son aigu), et, placé à une grande distance, il perçoit les deux sons en même temps. Ayant ainsi conclut, à juste titre, que les sons graves et les sons aigus se propagent à la même vitesse, Gassendi explique que la différence de sensation sonore entre les aigus et les graves est due à une différence relative du nombre de vibrations, non à leur vitesse de propagation.<br />
Gassendi souhaite alors mesurer cette vitesse de propagation du son, ce qui est difficile à une époque où il n&#8217;y a pas de chronomètre. Gassendi évalue le temps qui se déroule entre l&#8217;éclair sortant de la bouche de l&#8217;arme à feu, de celui où lui parvient le son de la détonation ; de cette expérience Gassendi conclut que le son se propage dans l&#8217;air à la vitesse de 1 473 pieds par seconde, soit 440 m/s (la valeur exacte est 340 m/s). Mersenne, dans son <i>Harmonie Universelle</i>, reprendra la même méthode et obtiendra un meilleur résultat, 412 m/s. Aujourd&#8217;hui selon une méthode inverse, et connaissant la vitesse de propagation du son (340 m/s), on peut calculer la distance à laquelle se produit un orage, par le décalage entre la lumière de l&#8217;éclair qui se propage quasi-instantanément et le son du tonnerre qui parvient à retardement.</p>
<p><b><i>La nature à horreur du vide,<br />
</i></b>         Depuis l&#8217;Antiquité on avait remarqué que l&#8217;on ne pouvait plus plus aspirer l&#8217;eau d&#8217;un puits avec une pompe si le puits avait plus d&#8217;une dizaine de mètres de profondeur. Constatant ce phénomène, sans le comprendre, on conclut que la nature avait <i>horreur du vide</i>. L&#8217;explication scientifique est loin d&#8217;être simple et il fallut tout le génie de Blaise Pascal pour y parvenir et pour convaincre. Galilée, Torricelli, Roberval, Gassendi, Descartes  participèrent à ce débat scientifique, le plus grand du XVIIe siècle.<br />
Il fallait d&#8217;abord comprendre, ce qui n&#8217;est pas intuitif, que l&#8217;air de l&#8217;atmosphère est différent de <i>&#8220;l&#8217;éther&#8221;</i>, ce vide presque parfait qui règne au-delà de l&#8217;atmosphère et qu&#8217;on appelle aujourd&#8217;hui le &#8220;vide interplanétaire&#8221; et le &#8220;vide sidéral&#8221;. Il fallait ensuite le génie de Pascal pour comprendre que l&#8217;air lui-même puisse peser, ce qui est encore moins intuitif. On peut comprendre spontanément qu&#8217;un corps solide pèse, de même pour un liquide, pour une liqueur comme on disait alors. Mais démontrer que l&#8217;air, impalpable et insaisissable, puisse peser, cela nécessitait des preuves irréfutables, ce que Pascal apporta avec son <i>&#8220;Expérience de l&#8217;équilibre des liqueurs&#8221;</i>.</p>
<p><b><i>Pascal et l&#8217;équilibre des liqueurs<br />
</i></b>         Le 15 novembre 1647, Pascal explique à son beau-frère Florin Périer les causes réelles qui limitent la hauteur d&#8217;aspiration des pompes dans les puits, la prétendue <i>&#8220;horreur du vide&#8221;</i>. Dans une langue admirable, la langue de Port-Royal, celle de Racine, Pascal exprime toute sa pensée scientifique. Il explique sa récente expérience <i>&#8220;du vide dans le vide&#8221; </i>prouvant l&#8217;action de la pression atmosphérique et il décrit à Florin Perrier l&#8217;expérience qu&#8217;il doit entreprendre au pied et au sommet du puy de Dôme, avec un tube rempli de <i>&#8220;vif-argent&#8221;</i> que l&#8217;on nomme aujourd&#8217;hui le mercure.<br />
<i>&#8220;Vous savez quel sentiment les philosophes ont eu sur ce sujet ; tous ont tenu pour maxime que la nature abhore le vide. Je travaille maintenant à chercher des expériences qui fassent voir si les effets que l&#8217;on attribue à l&#8217;horreur du vide doivent être véritablement attribués à cette horreur du vide, ou s&#8217;ils doivent l&#8217;être à la pesanteur et pression de l&#8217;air ; car, pour vous ouvrir franchement ma pensée, j&#8217;ai peine à croire que la nature, qui n&#8217;est point animée, ni sensible, soit susceptible d&#8217;horreur, puisque les passions présupposent une âme capable de les ressentir ; et j&#8217;incline bien plus à imputer tous ces effets à la pesanteur et à la pression de l&#8217;air, parceque je ne les comsidère que comme des cas particuliers d&#8217;une proposition universelle de l&#8217;équilibre des liqueurs&#8221;.<br />
</i><br />
<b><i>Pascal et l&#8217;expérience &#8220;du vide dans le vide&#8221;<br />
</i></b>         Pascal rappelle alors à Florin Perrier l&#8217;expérience <i>&#8220;du vide dans le vide&#8221; </i>qu&#8217;il fit devant lui &#8211; avec deux baromètres &#8211; en incluant le plus petit d&#8217;entre eux dans le circuit &#8220;vide&#8221; du plus grand. <i>&#8220;L&#8217;expérience que je fis ces jours passés, en votre présence, avec deux tuyaux l&#8217;un dans l&#8217;autre, montre apparemmment le vide dans le vide. Vous vîtes que le vif-argent du tuyau intérieur demeura suspendu à la hauteur où il se tient par l&#8217;expérience ordinaire, quand il est contre-balancé et pressé par la hauteur de la masse entière de l&#8217;air ; et qu&#8217;au contraire il tomba entièrement sans qu&#8217;il lui restât aucune hauteur ni suspension, lorsque, par le moyen du vide dont il fut environné, il ne fut plus du tout pressé ni contre-balancé d&#8217;aucun air, en ayant été destitué de tous côtés. Vous vîtes ensuite que cette hauteur du vif-argent augmentait ou diminuait à mesure que la pression de l&#8217;air augmentait ou diminuait, et qu&#8217;enfin toutes ces diverses hauteurs de suspension du vif-argent se trouvaient toujours proportionnées à la pression de l&#8217;air. Certainement, après cette expérience, il y avait lieu de se persuader que ce n&#8217;est pas l&#8217;horreur du vide, comme nous estimons, qui cause la suspension du vif-argent dans l&#8217;expérience ordinaire, mais bien la pression de l&#8217;air qui contre-balance la pesanteur du vif-argent&#8221;.<br />
</i><b><i><br />
L&#8217;expérience de Perrier et Pascal au puy de Dôme<br />
</i></b>         Maintes fois décrite l&#8217;expérience exécutée par Florin Perrier selon les directives très précises de Pascal va devenir la méthode type de l&#8217;expérimentation scientifique, rappelons juste un passage. Au pied du puy de Dôme, au couvent des Minimes de Clermont, Perrier remplit de mercure un premier tube-témoin et le retourne sur la cuve de mercure ; il note la hauteur où s&#8217;établit l&#8217;équilibre du mercure et il charge le père Chastin d&#8217;en surveiller le niveau durant toute la journée. Il effectue la même expérience avec un deuxième tube, constate que l&#8217;équilibre s&#8217;établit au même niveau, et commence l&#8217;ascension du puy de Dôme avec ce deuxième tube. <i>Avec l&#8217;autre tuyau et une partie de ce même vif-argent, je fus, avec tous ces messieurs au haut du puy de Dôme, élevé au-dessus du couvent des Minimes environ de 500 toises (975 mètres), où il se trouva qu&#8217;il ne resta plus dans ce tuyau que la hauteur de 23 pouces 2 lignes de vif-argent, au lieu qu&#8217;il s&#8217;en était touvé aux Minimes, dans ce même tuyau, la hauteur de 26 pouces 3 lignes 1/2 , et qu&#8217;ainsi entre les hauteurs du vif-argent de ces deux expériences il y eut 3 pouces 1 ligne1/2 de différence, ce qui nous ravit tous d&#8217;admiration et d&#8217;étonnement, et nous surprit de telle sorte que, pour notre satisfaction propre, nous voulûmes la répéter encore cinq autres fois très exactement en divers endroits du sommet de la montagne.</i> En descendant de la montagne Perrier refait à plusieurs reprises l&#8217;expérience et observe que le niveau du mercure remonte progressivement vers la valeur qu&#8217;il avait au départ, au couvent des Minimes : 26 pouces 3 lignes 1/2. Le lendemain l&#8217;expérience est refaite entre le parvis et le sommet des tours de la cathédrale de Clermont, <i>&#8220;pour éprouver s&#8217;il arriverait de la différence. J&#8217;y trouvai le vif-argent à la hauteur d&#8217;environ 26 pouces une ligne, qui est moindre que celle qui s&#8217;était trouvée au pied de la tour d&#8217;environ deux lignes et demie&#8221;</i>.<br />
Pascal lui-même effectue l&#8217;expérience, il trouve plus de deux lignes de différence (5mm) entre le haut et le bas de la tour Saint-Jacques-de-la-Boucherie, haute de 24 à 25 toises (48 m), et ensuite <i>&#8220;dans une maison particulière, haute de quatre-vingt-dix marches, où je trouvai sensiblement demi-ligne de différence&#8221;</i>.</p>
<p><b><i>Gassendi sur le mont Caume près de Toulon<br />
</i></b>         Dès lors, chacun veut vérifier l&#8217;expérience et se forger sa propre conviction ; c&#8217;est le début de la science expérimentale. Désormais c&#8217;est l&#8217;expérience qui apporte la preuve et non la renommée, le prestige ou le discours de tel ou tel savant. Aujourd&#8217;hui encore, le &#8220;vu à la Télé&#8221; reste un argument publicitaire, non une preuve scientifique, une preuve de Vérité.<br />
Gassendi participe à ce débat, il croît au vide contrairement à Descartes. La méthode expérimentale de Pascal lui plaît. Avec Bernier, Gassendi décide de refaire sur le Mont-Caume, près de Toulon, la belle expérience de Pascal-Perrier au puy de Dôme. Gassendi  se trouve aussi charmé et convaincu par l&#8217;expérience de la vessie de carpe à moitié gonflée : <i>&#8220;elle s&#8217;emfle petit à petit au cours de l&#8217;ascension et elle se dégonfle régulièrement au cours de la descente&#8221;</i>.<br />
Dans les <i>Correspondances du Père Marin Mersenne</i>, Paul Tannery et les historiens du Cnrs ont merveilleusement décrit ces années d&#8217;effervescence scientifique où tous les grands savants européens du XVIIe siècle rivalisent d&#8217;imagination et d&#8217;audace pour résoudre cette énigme. Ces <i>Ephémérides du Vide </i>rapportent ces objections et de nouvelles expériences qui montrent que des souris et des mouches, isolées par une vanne dans la partie &#8221; vide &#8220;du tube à mercure, meurent rapidement en l&#8217;absence d&#8217;air.<br />
L&#8217;expérience de Pascal au puy de Dôme eut une suite heureuse. En 1708, un astronome de Provence, le père Feuillée, la renouvella dans la Cordillère des Andes. A chaque étape de son ascension il dut monter beaucoup plus en altitude pour faire descendre à chaque fois le niveau du mercure d&#8217;une même graduation ; il venait de démontrer que l&#8217;atmosphère s&#8217;élève plus haut en zone équatoriale qu&#8217;à notre latitude et expliquer pourquoi les Indiens des hauts plateaux peuvent vivre à 4 000 mètres d&#8217;altitude plus aisément que nous dans les Alpes.</p>
<p><b><i>La preuve pour les derniers incrédules<br />
</i></b>         Aus incrédules, Pascal répond par de nouvelles expériences, avec un talent extraordinaire comme dans les <i>Provinciales,</i> ses fameuses lettres clandestines sur la Grâce, contre les théologiens jésuites et la cour royale elle-même.<br />
Certains niaient encore l&#8217;existence du vide dans le haut du tube. L&#8217;un des adversaires, niant le vide, affirmait que c&#8217;étaient des vapeurs de mercure qui venaient occuper la partie haute du tube. Pascal lance un défi et annonce qu&#8217;il va remplacer le mercure par de l&#8217;eau dans un premier tube et par de l&#8217;alcool dans un second tube. Il convie à l&#8217;expérience son adversaire, Pierrus, qui affirme que <i>&#8221; le vin étant plus volatil que l&#8217;eau, émettra moins de vapeurs, donc montera dans son tube moins haut que l&#8217;eau &#8220;</i>. L&#8217;expérience est spectaculaire. Pascal remplit d&#8217;eau et de vin l&#8217;un et l&#8217;autre tube de cristal, il retourne ces deux tubes d&#8217;une douzaine de mètres de hauteur sur leurs cuves, sans les casser, prouesse qui épate le public. L&#8217;eau monte à 31 pieds(10,07 m) et le vin à 31 pieds 8 pouces (10,28 m). L&#8217;alcool, de plus faible densité, est monté plus haut. Pierrus bat en retraite, c&#8217;est bien le vide dans le haut des deux tubes et non des vapeurs.</p>
<p><b><i>Gassendi, Cyrano de Bergerac, &#8230; les planètes extrasolaires et l&#8217;infinité de l&#8217;Univers<br />
</i></b>         La comédie héroïque <i>Cyrano de Bergerac</i> écrite en 1897 par Edmond Rostand a rendu populaire ce personnage au nez <i>&#8221; grand comme une péninsule &#8220;</i>, mais le véritable Savinien de Cyrano de Bergerac (1619-1655) a réellement existé. Ce savant, sceptique et libertin, suit en 1641 l&#8217;enseignement de Gassendi. Il adopte ses idées philosophiques sur l&#8217;atomisme et sur l&#8217;Univers. On peut attribuer à Gassendi les conceptions développées par Cyrano sur l&#8217;étendue infinie de l&#8217;Univers et sur les planètes extra-solaires, thème d&#8217;actualité depuis la découverte en octobre 1995 des premières planètes hors de notre système solaire, autour d&#8217;autres étoiles que le Soleil.<br />
Cyrano est le premier à considérer chaque étoile comme un Soleil. Il pense que chacune d&#8217;entre elles est entourée de planètes comme le Soleil. Voici le dialogue imaginé par Cyrano de Bergerac dans <i>L&#8217;Autre Monde</i> <i>ou Les États et Empires de la Lune </i>souvent appelé <i>Voyage dans la Lune</i> et dont les premières versions circulent de son vivant, dès 1650, c&#8217;est-à-dire plusieurs dizaines d&#8217;années avant le <i>Cosmotheôros</i> de Huygens et avant la <i>Pluralité des mondes</i> de Fontenelle.<br />
<i>         &#8221; – Monsieur, lui répondis-je, la plupart des hommes, qui ne jugent que par les sens, se sont laissé persuader à leurs yeux ; et de même que celui dont le vaisseau navigue terre à terre croit demeurer immobile, et que le rivage chemine, ainsi les hommes tournant avec la terre autour du ciel, ont cru que c&#8217;était le ciel lui-même qui tournait autour d&#8217;eux. Ajoutez à cela l&#8217;orgueil insupportable des humains, qui leur persuade que la nature n&#8217;a été faite que pour eux ; comme s&#8217;il était vraisemblable que le soleil, un grand corps, quatre cent trente-quatre fois plus vaste que la terre, n&#8217;eût été allumé que pour mûrir ses nèfles, et pommer ses choux. Quant à moi, bien loin de consentir à l&#8217;insolence de ces brutaux, je crois que les planètes sont des mondes autour du soleil, et que les étoiles fixes sont aussi des soleils qui ont des planètes autour d&#8217;eux, c&#8217;est-à-dire des mondes que nous ne voyons pas d&#8217;ici à cause de leur petitesse, et parce que leur lumière empruntée ne saurait venir jusqu&#8217;à nous. </i>(…)<br />
<i>         – Mais, me dit-il, si comme vous assurez, les étoiles fixes sont autant de soleils, on pourrait conclure de là que le monde serait infini, puisqu&#8217;il est vraisemblable que les peuples de ces mondes qui sont autour d&#8217;une étoile fixe que vous prenez pour un soleil découvrent encore au-dessus d&#8217;eux d&#8217;autres étoiles fixes que nous ne saurions apercevoir d&#8217;ici, et qu&#8217;il en va éternellement de cette sorte.<br />
– N&#8217;en doutez point, lui répliquai-je</i> (…)<i>&#8220;.<br />
</i><br />
<b><i>Gassendi partisan des atomes et du vide s&#8217;oppose à Descartes<br />
</i></b>         Très jeune, Gassendi est séduit par la cosmogonie de Démocrite (460-370) qui imagine un monde comprenant un nombre infini d&#8217;atomes tous semblables, en mouvement permanent dans un espace infini et vide, et qui aboutit à la naissance et à la mort d&#8217;un nombre infini de mondes. Gassendi peut vérifier, comme Galilée et Peiresc avant lui, que la Voie lactée, vue à la lunette, présente des étoiles distinctes là où l&#8217;on n&#8217;avait jamais aperçu auparavant que des lueurs confuses, d&#8217;aspect laiteux. C&#8217;est cette belle intuition qu&#8217;avait eu Démocrite à la vue de la Voie lactée : <i>&#8220;Si la Voie lactée brille d&#8217;un vif éclat, disait-il, c&#8217;est que les étoiles y sont pressées, vu leur prodigieuse distance, pour qu&#8217;on puisse les discerner une à une ; c&#8217;est que les images de tant d&#8217;astres fortement condensés se confondent &#8220;.<br />
</i>Cette cosmogonie de Démocrite avait été abandonnée depuis Épicure (341-270) mais Gassendi la trouvait plus conforme à la raison que celle d&#8217;Aristote. Dans son <i>Histoire des mathématiques</i> écrite au XVIIIe siècle, Montucla précise : <i>&#8220;Tout le monde sçait que Gassendi travailla à relever de ses cendres la Philosophie Epicurienne, non cette Philosophie impie qui attribue au hazard l&#8217;origine de l&#8217;Univers &amp; de tous les êtres, mais cette Philosophie qui admet les atômes, le vuide,&amp; dont plusieurs dogmes paraissent assez conformes à ceux de la Physique moderne. &#8220;</i>Gassendi a en effet <i>&#8220;</i> <i>l&#8217;esprit trop juste pour goûter toutes les extravagances dont les disciples d&#8217;Aristote avaient surchargé la philosophie ; il démontra la vanité, le ridicule de presque toutes les idées péripatéticiennes&#8221; </i>ajoute l&#8217;astronome Pingré dans les <i>Annales Célestes du </i><i>XVII</i><i>e</i><i> siècle</i>. Ce texte de Gassendi soulève la colère des partisans d&#8217;Aristote, et devant la virulence de ces attaques, Gassendi renonce à publier son ouvrage. Les interventions de Peiresc en sa faveur calment les esprits. Gassendi évite désormais toute critique directe contre la doctrine d&#8217;Aristote, mais l&#8217;opposition que Descartes manifeste alors à son égard laisse des traces profondes.<br />
Les historiens et philosophes Alexandre Koyré et Bernard Rochot ont souligné tous ces points qui opposent Gassendi à Descartes. Gassendi a le sens de l&#8217;expérience directe et des diversités humaines alors que Descartes croit à la méditation solitaire. Gassendi s&#8217;appuie sur une érudition historique, Descartes ignore le passé. Gassendi fait toujours preuve d&#8217;un scepticisme curieux alors que Descartes a des certitudes sur tout. Gassendi s&#8217;appuie sur des faits d&#8217;observation, Descartes a une vision mécaniste de l&#8217;Univers. Gassendi croit aux atomes et au vide, Descartes n&#8217;y croit pas. Pour Descartes l&#8217;animal, le chien par exemple, n&#8217;est qu&#8217;un ensemble de mécanismes osseux, musculaires ou digestifs tandis que pour Gassendi, un chien exprime son affection et marque sa fidélité, un animal a une <i>&#8221; petite âme &#8220;</i>, mais pas aussi grande que celle des hommes ajoute-t-il.<br />
En ce XXIe siècle, on voit que l&#8217;approche scientifique de Gassendi est particulièrement moderne. La réputation de Descartes longtemps surestimée en France est due à Malebranche qui sut extraire le meilleur de son œuvre et a contribué à répandre le raisonnement cartésien. Les mots hasard ! nécessité ! probabilité ! chaos ! incertitude ! vie ! mort ! ont aujourd&#8217;hui pénétré le langage scientifique. Le dogmatisme scientifique, l&#8217;approche mécaniste et la vision scientiste des XIXe et XXe siècles ont vécu.</p>
<p><b><i>L&#8217;observation d&#8217;éclipses et la vie itinérante d&#8217;un astronome passionné<br />
</i></b>         Gassendi commença à observer le ciel en 1618 lors de l&#8217;apparition d&#8217;une grande comète <i>&#8220;à la tête crépue&#8221;</i>, et sans discontinuer il en suivit tous les principaux événements jusqu&#8217;à sa dernière maladie. Malgré sa mauvaise santé il réussit à observer un nombre impressionnant d&#8217;éclipses, 8 éclipses de Soleil et 21 éclipses de Lune.<br />
C&#8217;est à Aix que Gassendi fait ses premiers essais d&#8217;astronomie en observant une comète mais aussi en établissant en 1620 des <i>Tables de la position de Jupiter par rapport aux fixes</i>, aux étoiles. A Aix toujours, lors de l&#8217;éclipse de Soleil du 20 mai 1621, Gassendi mesure des arcs égaux de 77° 30&#8242; de part et d&#8217;autre dans l&#8217;ombre et en conclut que les diamètres de la Lune et du Soleil sont alors égaux. Le 14 avril 1623 il observe à Digne l&#8217;éclipse de Lune, mais surtout s&#8217;attache, cette année-là, à suivre les positions de la planète Mars par rapport aux étoiles. Le 9 février 1625, Gassendi qui se promenait sur le Pont-Neuf à Paris, observe une occultation de Vénus qui rase la corne australe de la Lune ; pour connaître l&#8217;heure de l&#8217;événement il se réfère à l&#8217;horloge de la Samaritaine et, peu après, par une hauteur de Sirius, il s&#8217;assure que cette horloge n&#8217;est pas mal réglée. En 1628 il observe à Aix l&#8217;éclipse de Lune du 20 janvier. C&#8217;est à Paris, le 10 juin 1630, qu&#8217;il observe l&#8217;éclipse de Soleil presque totale &#8211; 11 doigts 32&#8242; &#8211; il eut plus de chance que son ami Hévélius qui était en mer, en partance de Dantzick.<br />
Le 6 novembre 1631, c&#8217;est à Paris que Gassendi effectue sa magnifique observation du <i>Passage de Mercure devant le Soleil</i> mais deux jours plus tard le temps est couvert lors d&#8217;une éclipse de Lune. Le 31 juillet 1632, à Paris, <i>&#8220;l&#8217;aurore, déjà claire, ayant fait disparaître toutes les fixes, quatre heures sonnées aux horloges&#8221;</i>, Gassendi observe une conjonction de Vénus et de Mercure, distantes de centre à centre de cinq fois le diamètre apparent de Vénus ; il calcule que la conjonction s&#8217;est produite à 3h 10m du matin, résultat important puisqu&#8217;il permet de réajuster les orbites de ces deux planètes. Le 27 octobre 1632 Gassendi est en visite à Lyon chez le cardinal de Richelieu, le frère du ministre-cardinal Armand de Richelieu, quand se produit une éclipse de Lune, par chance il a avec lui une bonne lunette et peut se procurer un petit quart-de-cercle. Le 8 avril 1633 Gassendi s&#8217;installe près de la chapelle de Saint-Lazare à un demi-quart de lieue de Digne pour observer l&#8217;éclipse de Soleil mais c&#8217;est à Aix, dans la nuit du 27 mai, qu&#8217;il détermine l&#8217;opposition de Saturne en notant, heure par heure, sa position par rapport aux étoiles a, b et d du Scorpion.<br />
En 1634 Gassendi est à Digne pour l&#8217;éclipse de Lune du 14 mars, mais on le retrouve à Aix le 9 avril où il observe Jupiter éloigné par 9 fois son diamètre de l&#8217;étoile Propus et le 11 septembre où il observe Mars, à deux fois son diamètre de l&#8217;étoile b de la Vierge. En 1635 Gassendi observe la première éclipse de Lune de cette année à Aix, mais pour la grande éclipse des longitudes il préfère s&#8217;installer au village de Tanaron perché à deux lieues au nord de Digne. Gassendi aime ce site difficilement accessible mais propice à ses méditations de philosophe et à ses observations d&#8217;astronomie. Louis Andrieux, l&#8217;un de ses biographes, a retrouvé cet endroit situé sur le plateau à cinq heures de marche au-delà de la maison forestière, près de la chapelle Saint-Michel ; on comprend, dit-il, toute la difficulté qu&#8217;avait Gassendi pour y transporter ses instruments d&#8217;optique. En ce 27 août, hélas, pluies et orages de montagne se déchainent jusqu&#8217;à deux heures du matin, l&#8217;éclipse est déjà à mi-parcours ; Peiresc resté à Aix est plus heureux, comme les nombreux observateurs de cette année-là, d&#8217;Alep au Grand-Caire. En 1636 Gassendi mesure la hauteur du Soleil au solstice d&#8217;été, à Marseille, pour voir si elle avait diminué depuis la mesure effectuée par Pythéas au IVe siècle av. J.-C. ; c&#8217;était effectivement le cas, de 1/4 de degré, comme Laplace le calculera plus tard. Au solstice de l&#8217;année suivante Gassendi effectue la même mesure à Aix au chevet de Peiresc mourant.<br />
Gassendi observe l&#8217;éclipse de Lune de 1638 à Digne et l&#8217;éclipse de Soleil de 1639 à Aix. Ses observations sont toujours les plus détaillées mais il tient aussi le registre des observations de ses correspondants et il publie dans son ouvrage l&#8217;ensemble des observations dont il a eu connaissance. Cette année-là, au Père Agathange, fort déçu de ne pas avoir vu l&#8217;éclipse au Grand-Caire <i>&#8220;malgré son attention soutenue et la sérénité constante du ciel&#8221;</i>, Gassendi écrit qu&#8217;il n&#8217;y avait là rien de surprenant car l&#8217;éclipse ne devait commencer au Grand-Caire qu&#8217;après le coucher du Soleil.<br />
Après la mort de Peiresc, on retrouve plus souvent Gassendi à Paris. Il observe l&#8217;éclipse de Lune du 18 octobre 1641 à l&#8217;abbaye de Saint-Germain ; &#8221; <i>un horizon bien dégagé étant nécessaire,</i> dit-il, car l&#8217;éclipse, d&#8217;environ 7 doigts, commença à 7h 33m, la hauteur au-dessus de l&#8217;horizon mesurée par Boulliau avec un quart de cercle en cuivre était de 22° 18&#8242; seulement. L&#8217;année suivante, Gassendi observe l&#8217;éclipse du 14 avril 1642 à l&#8217;hôtel de Thou, avec le père Fournier auteur d&#8217;une célèbre <i>Hydrographie</i>. Lors de l&#8217;éclipse suivante de Lune, le 27 septembre 1643, on retrouve Gassendi à 4 lieues de Paris, à Sucy-en-Brie, avec l&#8217;abbé de Champigny et le président Molé. En 1645, année où Gassendi inaugure son Cours au Collège Royal il observe l&#8217;éclipse de Lune du 10 février avec Agarrat, l&#8217;assistant de Peiresc, dans la maison de M. de Champigny, et l&#8217;éclipse de Soleil du 21 août avec Jean Picard l&#8217;un de ses élèves qui deviendra un astronome célèbre ; cet abbé Picard lui succèdera au collège de France. C&#8217;est du haut d&#8217;une des tours de Notre-Dame, aidé de Jean Picard et de Claude Luillier, que Gassendi observe l&#8217;éclipse de Lune du 30 janvier 1646 ; Gassendi rapporte qu&#8217;un temps très sec succédait à un hiver extrêmement froid qui vit la Seine prise d&#8217;une glace très-épaisse depuis le jour de Noël jusqu&#8217;au 27 janvier. En 1647, lors d&#8217;une occultation de Jupiter par la Lune, Gassendi observe Jupiter à moitié occulté par la Lune, <i>&#8220;c&#8217;était,</i> dit-il, <i>un spectacle fort amusant, de voir Jupiter comme à cheval sur la Lune, et voyageant sur son limbe supérieur&#8221;</i>. Le 29 novembre 1648, Gassendi est alors à Tarascon en Provence et c&#8217;est avec un quart-de-cercle d&#8217;un pied de rayon qu&#8217;il observe dans la tour du Collège des Pères de la Doctrine chrétienne ; la plus grande phase de cette éclipse de Lune fut de 9 doigts. Le 18 novembre 1649 on retrouve Gassendi au couvent de Saint-Vincent près de Digne pour une éclipse de Lune qui fut aussi observée au Quebec par le père Bressan et à Panama par le père Ruggi.<br />
Toujours à Digne lors de l&#8217;éclipse de Soleil du 8 avril 1652 Gassendi détermine les diamètres apparents du Soleil et de la Lune ; ils sont, mesure-t-il, dans le rapport de 1000 à 1028, tandis qu&#8217;à Dantzick, Hévélius mesure un rapport légèrement différent, de 1000 à 1033 ; sur les 27 astronomes ayant observé cette éclipse en Europe seuls Hévélius et Gassendi ont mesuré les diamétres apparents. Les deux éclipses de Lune de 1652 retrouvent Gassendi l&#8217;une à Paris, l&#8217;autre à la chapelle de Saint-Vincent près de Digne où Gassendi observe aussi la très-grosse comète de cette année-là. C&#8217;est à neuf lieues de Paris vers le couchant d&#8217;hiver que Gassendi observe l&#8217;éclipse de Soleil du 11 août 1654, dans le château de M. de Montmort, au Mesnil-Saint-Denis ; <i>&#8221; l&#8217;éclipse fut de 9 doigts sur douze, tandis que,</i> nous dit-il,<i> elle fut totale à Dantzick &#8220;,</i> Hévélius lui écrit <i>&#8221; les ténèbres furent épaises, on ne pouvait plus lire, les oiseaux se cachaient, le demi-diamètre du Soleil était de 15&#8242; 41&#8243;1/3 , celui de la Lune était de 15&#8242; 53&#8243;1/3 &#8221;<br />
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<b><i>La mort de Gassendi</i></b><br />
Pierre Humbert, professeur à Polytechnique, qui a analysé <i>L&#8217;œuvre astronomique de Gassendi,</i> nous rapporte aussi la mort de cette personnalité influente qui subit l&#8217;acharnement thérapeutique de son époque. <i>&#8220;Gassendi fut soigné par sept médecins, des plus fameux, et une nuée d&#8217;apothicaires. Il subit douze saignées, sept purges et vingt-deux lavements après quoi il s&#8217;éteignit le 24 octobre 1655&#8243;</i>.<br />
Gassendi avait été le précepteur de Molière. Ce dernier, témoin des traitements infligés à son ancien maître, ne manqua pas de pourfendre les médecins de cette époque. Gassendi fut enterré dans l’église Saint-Nicolas-des-Champs à Paris nous précise Louis Andrieux dans sa thèse de Doctorat ès lettres consacrée à <i>Pierre Gassendi</i>..<b><br clear="ALL" /><br />
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<h2><span style="color: #000000;">Peiresc et Gassendi découvrent des prodiges dans le Ciel, et des astres nouveaux</span></h2>
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<p>Une fraîcheur légère et caressante nous venait de la grande porte ouverte sur l&#8217;arc de la nuit. Je levai la tête, et reculai, plus qu&#8217;ébloui, transverbéré, car, de la profondeur de ces fraîches ténèbres, très loin, très haut, l&#8217;invraisemblable multitudes de disques d&#8217;or, cloués sur un ciel sec et sombre, déployait, devant nous, les cercles convergents de leurs myriades de feu, et ces lumières suraiguës, ces flammes qui perforaient et qui déchiraient, étaient bien différentes des pâles feux crépusculaires que j&#8217;avais vu suinter de la paix des beaux soirs : leurs épis flamboyants poussaient comme des épées et des piques sur le tremblement de mon coeur. Quelle angoisse! Elles étaient trop, accouraient de trop de côtés.<br />
Mon œil ravi put suivre en paix l&#8217;essaim nombreux des globes sublimes, qui s&#8217;envolait en bon ordre au-dessus de nous. Peu à peu, devenu familier de leur majesté, je m&#8217;appliquai à reconnaître et à nommer quelques-uns de ces ornements de la Nuit dont j&#8217;avais aperçu les figures sommaires dans l&#8217;atlas de camarades plus avancés : les Ourses, la polaire, le Bouvier sous-tendu comme un cerf-volant, Cassiopée en forme de chaise longue, et cet interminable chemin de Saint-Jacques qui part du ciel et monte en serpentant vers des hauteurs confuses dont j&#8217;ambitionnais de connaître quelque jour le terme et le sens. Je regardais, sondais, cherchais. Toute mon âme se perdait d&#8217;admiration, de curiosité, d&#8217;espérance.</p>
<p><i>Quatre nuits de Provence<br />
</i>d&#8217;un félibre et poète provençal, Charles Maurras</p>
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<p><b><i>Un curieux arc-en-ciel, qui décrit un cercle complet<br />
</i></b>Au XVIIe siècle, les phénomènes d&#8217;optique atmosphérique, comme les arcs-en-ciel et les halos, sont considérés comme des prodiges. Ils impressionnent fortement les foules. Peiresc et Gassendi les étudient selon une démarche scientifique moderne. L&#8217;arc-en-ciel est le premier phénomène d&#8217;optique météorologique connu. Dès le XIIIe siècle, Thierry de Freiberg explique que les arcs-en-ciel sont dus à la réfraction de la lumière du Soleil dans des gouttelettes de pluie en suspension dans l&#8217;air. L’arc-en-ciel, le plus fréquemment observé, décrit un arc de cercle de 42° de rayon. On l&#8217;observe dans la direction opposée au Soleil, <i>dos au Soleil</i>. Le centre de l&#8217;arc-en ciel est sous l&#8217;horizon : l&#8217;arc est bas sur l&#8217;horizon si le Soleil est haut, il est plus élevé dans le ciel pour un Soleil bas et peut devenir un demi-cercle si le Soleil est sur l&#8217;horizon. L&#8217;arc-en-ciel est irisé, le violet est situé à l&#8217;intérieur, le rouge à l&#8217;extérieur. On observe parfois à l’extérieur un deuxième arc-en-ciel, dos au Soleil également. Son centre est le même, toujours à l&#8217;opposé du Soleil, le rayon de ce deuxième arc-en-ciel est 51°, son irisation est inversée avec le violet à l&#8217;extérieur et le rouge à l&#8217;intérieur. Le 7 février 1601, Peiresc observe à Marseille un troisième arc-en-ciel observé <i>face au Soleil</i> et centré sur le Soleil ; c&#8217;est un phénomène rare que l&#8217;on ne peut observer que par une pluie peu dense laissant le passage de la lumière solaire. Ce troisième arc-en-ciel forme en réalité un <i>cercle complet</i> de 42° de rayon autour du Soleil ; dans chaque goutte de pluie la lumière y subit successivement une réfraction à l&#8217;entrée, trois réflexions totales à l&#8217;intérieur et une réfraction à la sortie. Les arcs-en-ciel sont des mécanismes assez complexes car une même goutte de pluie renvoie la lumière du Soleil dans pratiquement toutes les directions. Les rayons lumineux qui tombent au centre de la goutte comme ceux qui arrivent sur la périphérie sont déviés différemment, l&#8217;œil ne les perçoit pas. Seuls contribuent à l&#8217;arc-en-ciel les rayons lumineux qui sont tombés sur la goutte à 0,85 rayon du centre de la sphère, seuls ces rayons et leurs voisins immédiats sont proches de la déviation minimum et pour eux il y a une accumulation de lumière, ils forment l&#8217;arc-en-ciel.<br />
<b><i><br />
Peiresc observe l&#8217;explosion de la supernova du Serpent en 1604<br />
</i></b>         En 1604, étant descendu pour l&#8217;automne à Belgentier, Peiresc observe une conjonction des trois planètes majeures &#8211; Mars, Jupiter et Saturne &#8211; qui ne se reproduit que tous les 800 ans, et qu&#8217;il appelle la Très Grande Conjonction. Peiresc trouve admirable qu&#8217;à l&#8217;époque de cette conjonction &#8211; mais il s&#8217;agit d&#8217;une coïncidence fortuite &#8211; <i>&#8220;naisse une étoile qui égalait presque Jupiter en grandeur et qui eut l&#8217;originalité de durer plus d&#8217;une année sur les traces du Serpent&#8221;</i>. Cette étoile nouvelle fut découverte le 10 octobre 1604 par les disciples de Képler.<br />
<i>&#8220;Mais, </i>nous dit Gassendi, <i>parce que Peiresc n&#8217;avait pas de globe céleste sous la main pour s&#8217;assurer de la nomenclature des astres non errants, il crut aisément que cette étoile &#8220;nouvelle&#8221; était des anciennes, voyant particulièrement qu&#8217;elle n&#8217;était pas à brillance faible comme les planètes environnantes, mais scintillait admirablement à l&#8217;instar des étoiles fixes&#8221;</i>. Quelques mois plus tard Peiresc tombe malade et souffre beaucoup en ce début de printemps. Il apprend par une lettre de Pignoria que l&#8217;étoile était récente et qu&#8217;elle était observée par Galilée. <i>&#8220;Enfin rétabli, quand il voulut  observer ces régions célestes, l&#8217;étoile était si alors si diminuée qu&#8217;il pensa qu&#8217;elle s&#8217;était évanouie. Plus tard, amer, il ne pouvait se lamenter assez de ne pas avoir été davantage le témoin appliqué d&#8217;un spectacle auusi rare survenu à son époque&#8221;</i>. Cette supernova du Serpent, est la dernière qui ait été observée dans notre Galaxie. L&#8217;explosion d&#8217;une supernova se produit statistiquement tous les 300 ans, on attend toujours la prochaine avec l&#8217;espoir de ne pas manquer l&#8217;occasion.<br />
A cette occasion, Gassendi ne manque pas de faire le rapprochement <i>&#8220;avec deux autres phénomènes analogues qui s&#8217;étaient produits dans l&#8217;espace sidéral de Cassiopée trente-deux ans auparavant et dans la constellation du Cygne, trois ans plus tôt&#8221;</i>. On sait aujourd&#8217;hui qu&#8217;il s&#8217;agit d&#8217;explosions d&#8217;étoiles, de supernovae dans notre Galaxie. La première supernova, celle du Taureau, fut observée en 1054 et décrite par les chroniques chinoises. Celle de Cassiopée a été observée en 1572 par Tycho Brahé et celle du Serpent par Képler, Galilée … et Peiresc en 1604.</p>
<p><b><i>Pluies de sang ou traces de chrysalides de papillons<br />
</i></b>         Dans <i>Peiresc le &#8220;Prince des curieux&#8221; au temps du baroque,</i> Gassendi nous rapporte que, <i>&#8220;de toute cette année 1608, rien n&#8217;agréa autant Peiresc que d&#8217;avoir analysé et commmenté une pluie de sang dont la rumeur s&#8217;était répandue qu&#8217;elle était tombée au début de juillet. De larges gouttes en avaient été remarquées aussi bien en ville, aux parvis du cimetière de la grande église qui est près des remparts, qu&#8217;aux remparts mêmes de la ville ; et aussi aux parois des fermes, bourgs et places fortes sur quelques milliaires alentour. Tout d&#8217;abord il se déplaça pour inspecter ces gouttes dont les pierres étaient rougies, et il fit tout pour pouvoir parler aux paysans dont on rappelaient qu&#8217;ils avaient été, près de Lambesc, beaucoup ébranlés par cette chute de pluie, au point d&#8217;avoir rapidement fui, toutes tâches cessantes, dans des bâtiments voisins&#8221;.</i> Peiresc rejette l&#8217;explication des naturalistes de l&#8217;époque attribuant le phénomène à des vapeurs de chaleur dégagées dans les airs à partir d&#8217;une terre rougie, et encore plus fermement celle de quelques théologiens accusant <i>&#8220;des démons ou des stryges </i>(des esprits nocturnes)<i> par qui étaient tués d&#8217;innocents petits enfants&#8221;.<br />
</i>         Peiresc décèle la vraie cause de ce phénomène car <i>&#8220;quelques mois auparavant il avait enfermé dans une pyxide une chrysalide de grandeur et de forme remarquables qu&#8217;il avait trouvée. Alors qu&#8217;il ne s&#8217;en souvenait plus, il entendit un bruit s&#8217;élever dans la pyxide, et, celle-ci ouverte, il constata qu&#8217;une fois son enveloppe tombée, la chrysalis était, de chenille, devenue très beau papillon, qui aussitôt prit son vol, et laissa au fond une goutte rosâtre de la taille d&#8217;un sou banal</i>.<i>&#8220;</i> Les entomologistes pensent qu&#8217;il s&#8217;agit sans doute de papillons du genre vanesse comme le paon de jour.<br />
Peiresc imagine alors ce qui a pu se produire en ce mois de mai 1608 à Aix, <i>&#8220;à la même époque fut observée une multitude incroyable de papillons volant massivement, il estima que des papillons de cette sorte dormant sur les murs avaient répandu là, comme un excrément, des gouttes semblables, et apparemment égales en grandeur. Aussi recommença-t-il l&#8217;étude et confirma-t-il que ces gouttes n&#8217;existaient pas sur les toits, ni sur les surfaces lisses des pierres commme il aurait dû se produire s&#8217;il avait plu du sang du ciel, mais se voyait surtout dans des excavations, dans des trous ou des petits êtres avaient pu pour ainsi se nicher&#8221;.<br />
</i><br />
<b><i>Peiresc découvre la nébuleuse d&#8217;Orion en 1610<br />
</i></b>         La nébuleuse d&#8217;Orion est incontestablement la plus remarquable de toutes les nébuleuses gazeuses du ciel. Dans les livres d&#8217;astronomie, on attribue sa découverte à Huygens qui en fait le premier dessin en 1659. En réalité, c&#8217;est Peiresc qui signale d&#8217;abord sa présence dès le 26 novembre 1610. Orion est la première nébuleuse observée dans le ciel. La nébuleuse d’Andromède ne sera découverte par l&#8217;astronome Mayer qu&#8217;en décembre 1612. Ces nébuleuses, sources diffuses, sont difficiles à voir à l&#8217;œil nu. On a parfois dit qu&#8217;Andromède, galaxie formée d&#8217;étoiles, aurait été observée au Moyen-Âge, mais peut-être l&#8217;astronome arabe Al Suphi avait-il observé une supernova qui venait d&#8217;exploser dans cette galaxie et non la galaxie d&#8217;Andromède elle-même?<br />
Le 26 novembre 1610, Peiresc découvre la nébuleuse d&#8217;Orion avec sa  nouvelle lunette. On peut lire dans le manuscrit de Carpentras : <i>&#8220;Cœlum non erat serenum adeoque magna apparebat nubecula in Orionis media ut vix distingui potuerint duae stellae. Ac in suprema quoque stella apparuit nubecula</i>.<i>&#8220;</i></p>
<p><b><i>En 1611, Peiresc découvre l&#8217;amas de la Crèche<br />
</i></b>         Le 15 janvier 1611, alors que Jupiter se trouve dans la constellation du Cancer, Peiresc découvre dans cette région du ciel l&#8217;amas de la Crèche, aujourd&#8217;hui appelé <i>Praesepe</i> ou Messier 44. L&#8217;amas des Pléiades, visible à l&#8217;œil nu, était déjà connu depuis l&#8217;Antiquité. L&#8217;amas de la Crèche est le premier amas d&#8217;étoiles découvert à l&#8217;aide d&#8217;une lunette. Peiresc écrit : <i>&#8220;</i>(…) <i>in qua plus 15 stellae clarissae dinumerabantur</i><i>&#8221; </i>comme le rapporte Guillaume Bigourdan. En février de la même année, Peiresc distingue aussi la lumière cendrée de Vénus.</p>
<p><b><i>Peiresc détermine les périodes des satellites de Jupiter<br />
</i></b>         On a parfois affirmé que les satellites de Jupiter étaient visibles à l&#8217;œil nu. Il faut être prudent : <i>&#8220;D&#8217;Anjou rapporte que les Iakoutes, peuplade de pêcheurs et de chasseurs de la Sibérie, ont différentes fois remarqué que l&#8217;étoile bleue </i>(Jupiter)<i> avalait  (swallow) une autre très-petite étoile, et que bientôt après elle la rendait (send it). Ainsi ces peuplades avaient observé à l&#8217;œil nu les immersions et les émersions des satellites de Jupiter.&#8221;</i> Arago montra, avec une lunette de grandissement égal à 1, qu&#8217;une vue exceptionnelle peut y parvenir : l&#8217;œil est effectivement assez sensible pour détecter les satellites de Jupiter de magnitude 5, sa résolution angulaire (1 minute d&#8217;arc) permet de les séparer, la dynamique  de l&#8217;œil est suffisante pour les voir malgré l&#8217;intense illumination de Jupiter. Mais l&#8217;existence de ces Lunes, tournant autour de Jupiter, ne fut acceptée qu&#8217;après la découverte de Galilée.<br />
En 1610, Pinelli, grand érudit génois, apprend à Peiresc que <i>&#8220;</i><i>Galilée, avec une lunette récemment inventée, avait découvert de grandes choses dans le ciel&#8221;.</i> Peiresc fait venir d&#8217;Italie, de Hollande et de Paris plusieurs exemplaires de cette lunette. Le 25 novembre de la même année, il observe à son tour les satellites de Jupiter avec son ami Gaultier, astronome et prieur de la Valette. Peiresc est alors frappé par la régularité de ce <i>ballet</i> incessant des satellites. Du 25 novembre 1610 au 21 juin 1612, Peiresc les observe tous les soirs et note méthodiquement leur écartement angulaire en prenant comme unité de mesure le diamètre de Jupiter. Dans ces <i>Tables des satellites de Jupiter</i>, conservées à Carpentras, Peiresc suppose que les orbites sont des circonférences, sans inclinaison sur l&#8217;écliptique ; il lui suffit donc de noter à chaque fois la durée de la révolution, le rayon de l&#8217;orbite, et le moment du passage devant l&#8217;observateur, qu&#8217;il nomme l&#8217;apogée. Peiresc donne leur période de rotation avec une précision meilleure que celle de Galilée, et très proche des valeurs réelles comme l&#8217;a montré l&#8217;astronome Guillaume Bigourdan en 1916 :<br />
Io                   1 jour     18 heures 27 minutes 33 secondes          à          1/400   près<br />
Europe           3            13            13               42          à          1/600   près<br />
Ganymède     7              3            42               33          à          1/500   près<br />
Callisto        16            16            32               09          à          1/600   près<br />
Ces satellites ne possédaient pas encore leurs noms actuels. Galilée les avait appelés <i>Médicéens</i> en l&#8217;honneur de la grande famille des Médicis. Pour les distinguer, Peiresc donne à chacun de ces quatre satellites le nom spécifique d&#8217;un Médicis. Il appelle le deuxième et le plus brillant <i>Maria</i> (Marie de Médicis) tout ébloui qu&#8217;il avait été en assistant à Florence au mariage de la jeune reine de France avec le roi Henri. Il appelle le quatrième satellite <i>Catharina</i> (Catherine de Médicis) en souvenir de cette autre reine de France. Mais il hésite sur les autres noms, <i>Ferdinandus</i> et <i>Franciscus</i> qu&#8217;il appelle ensuite <i>Cosmus Major</i> et <i>Cosmus minor</i>. Il précise par exemple que la magnitude de <i>Catharina</i> est inférieure à celle de <i>Cosmus Major</i>.<br />
Les périodes harmoniques des trois premiers satellites étonnèrent vite les astronomes : <i>&#8220;la durée de la révolution du premier satellite n&#8217;est qu&#8217;environ la moitié de la révolution du second, et celle-ci n&#8217;est elle-même que la moitié de la révolution du troisième&#8221;</i>. Laplace démontra plus tard que l&#8217;action mutuelle des satellites a suffi pour établir et maintenir ce rapport en toute rigueur en sorte que <i>&#8220;le moyen mouvement angulaire du premier satellite plus deux fois celui du troisième est et sera toujours égal à trois fois celui du second&#8221;</i>, mais aussi un autre résultat non moins singulier <i>&#8220;la longitude moyenne du premier satellite, moins trois fois celle du second, plus deux fois celle du troisième, est exactement égale à deux angles droits&#8221;. </i>De même que les deux aiguilles d&#8217;une montre sont synchronisées, de même les satellites de Jupiter tournent comme une belle horloge avec des périodes harmoniques. Les tables des satellites de Jupiter eurent bien vite une grande perfection.<br />
L&#8217;historien des sciences Pierre Costabel nous rappelle que Peiresc et son ami Vendelin astronome flamand installé en Provence ont les premiers vérifié que les satellites de Jupiter obéissaient à la troisième loi de Képler. Ce contrôle est plus facile à effectuer sur les quatre satellites de Jupiter que sur les planètes du système solaire car ces satellites décrivent leurs orbites rapidement et sont visibles simultanément. On peut donc calculer leur période et leur élongation dans une même échelle. Cela fit dire à l&#8217;astronome Riccioli que <i>&#8220;la sagacité de Peiresc et de Vendelin n&#8217;était pas moindre que l&#8217;ingéniosité de Képler&#8221;</i>.</p>
<p><b><i>Les satellites de Jupiter pour la détermination des longitudes<br />
</i></b>         Devant la grande régularité du<i> ballet </i>des quatre satellites de Jupiter et, sachant que leur configuration change de nuit en nuit et même d&#8217;heure en heure, Peiresc a, le premier, l&#8217;idée d&#8217;utiliser cette <i>belle horloge</i> pour résoudre le vieux problème de la détermination des longitudes. <i>&#8220;Il se réjouit d&#8217;apprendre que ce n&#8217;était pas venu auparavant à l&#8217;esprit de Képler et de Galilée ni des Hollandais par qui le mystère des longitudes a été si considérablement exploré&#8221;</i>. Alors que les éclipses de Lune et de Soleil sont assez rares, les éclipses des satellites de Jupiter sont plus fréquentes. L&#8217;idée est donc séduisante d&#8217;utiliser ces satellites pour déterminer les longitudes en mer et permettre une navigation au long cours. L&#8217;instant même d&#8217;une éclipse donne un signal de synchronisation visible simultanément sur toute la Terre. Comme les tables astronomiques donnent l&#8217;heure précise de l&#8217;éclipse pour le méridien de Paris, il suffit de mesurer l&#8217;heure locale où on l&#8217;observe en une terre inconnue. La différence des heures donne la longitude par rapport à un méridien de référence. L&#8217;idée de Peiresc était bonne. Les tables des satellites de Jupiter qu&#8217;il commence à établir sont suffisamment précises. Mais le maniement en mer de la lunette astronomique (pour déterminer l&#8217;instant de l&#8217;éclipse) et des cercles gradués (pour obtenir l&#8217;heure locale par la mesure de la hauteur des astres sur l&#8217;horizon) est trop difficile. Il faudra attendre deux générations, et l&#8217;emploi du sextant, pour que la méthode devienne opérationnelle en mer.<br />
Les satellites de Jupiter resteront toutefois une mine pour les astronomes. Dans le même siècle, en 1677, l&#8217;astronome danois Römer utilise leurs éclipses pour mesurer pour la première fois la vitesse de la lumière. Le grand opticien Huygens écrit alors à Colbert : <i>&#8220;J&#8217;ay veu depuis peu avec bien de la joye la belle invention qu&#8217;a trouvè le Sr. Romer, pour demonstrer que la lumière en se repandant emploie du temps, et mesme pour mesurer ce temps, qui est une decouverte fort importante</i> (…)<i>&#8220;</i>. Römer mesure une vitesse correspondant à 320 000 km/s, très proche de la valeur exacte.<br />
Pour la géographie et la détermination des longitudes à terre, Peiresc et Gassendi utilisent des éclipses de Lune, plus faciles à observer que les éclipses des satellites de Jupiter. Pour améliorer la précision de la méthode en effectuant plusieurs mesures, Peiresc et Gassendi décident d&#8217;établir une carte très détaillée de la Lune qui permettra de suivre le déplacement de l&#8217;ombre de la Terre sur le paysage lunaire et chronométrer l&#8217;instant des éclipses successives des divers cratères lunaires.</p>
<p><b><i>Des astres en plein jour<br />
</i></b>        Le 1er mars 1611, Peiresc vit la planète Mercure en plein jour. Bientôt il observa également Vénus en plein jour. Ce procédé est bien utile pour ces deux planètes <i>du crépuscule</i>, toujours très proches du Soleil et très souvent invisibles de nuit. Mais cette découverte de la visibilité des astres en plein jour a aussi exercé une véritable influence sur les progrès de l&#8217;astronomie, car elle incita Jean Picard, le successeur de Gassendi au Collège de France, à créer le mode actuel d&#8217;observations méridiennes qui fut utilisé jusqu&#8217;au milieu du XXe siècle.<br />
Les philosophes de l&#8217;antiquité étaient préoccupés de ce que pouvait devenir le Soleil pendant la nuit et les étoiles pendant le jour. Thalès, Pythagore ou Aristote avaient acquis une haute connaissance de l&#8217;astronomie qui leur enlevait ce souci. Mais la première preuve publique fut sans doute celle des marins qui accompagnèrent Pythéas au-delà du cercle arctique jusqu&#8217;à Thulé ; là, au solstice d&#8217;été, ils virent le Soleil descendre vers l&#8217;horizon et se relever aussitôt. Quant aux étoiles, Pline l&#8217;Ancien &#8211; Pline le Grand comme l&#8217;appelle Gassendi &#8211; nous apprend que l&#8217;on peut en voir en plein jour. Peiresc, à la rare érudition, avait-il lu cette information dans Pline? il connait en tout cas fort bien le fonctionnement de l&#8217;œil pour saisir tout l&#8217;intérêt de cette méthode d&#8217;observation.<br />
Dans la <i>Vie de Peiresc</i>, sous la plume moderne de Gassendi, on trouve ce passage où Peiresc <i>&#8220;rappella qu&#8217;à Rians avait été creusé un puits d&#8217;où normalement il est impossible qu&#8217;on voie plus qu&#8217;un espace limité de ciel, cependant qu&#8217;en plein jour, mais du fond, on voit parfaitement des étoiles : rien d&#8217;étonnant, les yeux étant, à cause de la profondeur, plongés dans des ténèbres presque nocturnes, et les pupilles recevant à cause de leur dilatation (comme il se produit d&#8217;ordinaire dans l&#8217;obscurité) des images plus riches de choses même très menues&#8221;</i>.<br />
Un deuxième argument scientifique qui assure le succès de ce mode d&#8217;observation fut compris plus tard : le rétrécissement du champ visuel produit par l&#8217;entrée du puits permet de supprimer beaucoup de lumière parasite extérieure provenant du ciel bleu et diffusée par les poussières et molécules de l&#8217;atmosphère. Cette lumière parasite noie les étoiles les plus faibles. De la même manière les télescopes modernes utilisent des baffles pour masquer toute la lumière parasite venant du ciel bleu extérieur à l&#8217;astre observé.<br />
Les nuits de pleine Lune le fond du ciel est très clair ; par manque de contraste on voit peu d&#8217;étoiles à l&#8217;œil nu, jusqu&#8217;à la 3e magnitude. Les astronomes réservent ces nuits &#8220;de deuxième choix&#8221; à la spectrographie d&#8217;astres brillants. Mais même par les nuits &#8220;sans Lune&#8221; consacrées à la détection des galaxies les plus faibles, et où l&#8217;on peut observer à l&#8217;œil nu des étoiles de 6e magnitude, le ciel n&#8217;est pas encore totalement noir et on est encore géné par ces résidus de la lumière solaire diffusée par l&#8217;atmosphère.<br />
En 1917, le physicien et photométriste Charles Fabry mesura que la limite de sensibilité de l&#8217;œil &#8211; le plus faible point lumineux perceptible dans l&#8217;obscurité totale &#8211; était une bougie située à 27 km, soit une étoile de 8e magnitude, et non une étoile de 6e magnitude comme l&#8217;affirment tous les livres aujourd&#8217;hui encore. Fabry se rappela alors qu&#8217;en 1901, un astronome américain de l&#8217;observatoire de Lick, Heber Curtis, avait observé à l&#8217;œil nu une étoile de magnitude 8.5 en regardant à travers un long tube en carton,<i> le puits de Peiresc</i> ; lui-même confirma cette observation en observant ainsi une étoile de magnitude 8.2.</p>
<p><b><i>La comète de 1618 à la tête crépue<br />
</i></b>         Il y eut cette année là quatre comètes visibles à l&#8217;œil nu. Sur la fin de l&#8217;année brilla au ciel une comète célèbre à l&#8217;observation de laquelle Peiresc exhorta tout ce qu&#8217;il connaissait d&#8217;esprits avisés. C&#8217;est la première comète qui fut observée à la lunette, par Peiresc à Aix et par un père jésuite Cysatus à Ingolstadt, elle fut aussi vue par Képler, Snellius et Gassendi. C&#8217;est par cette observation faite à Aix que débute le journal d&#8217;observation astronomique de Gassendi, en 1618. Il la suivit du 28 novembre 1618 au 13 janvier 1619, il détermine sa trajectoire apparente, ainsi que l&#8217;inclinaison de son orbite sur l&#8217;écliptique.<br />
Peiresc l&#8217;examina au télescope, discerna la forme de la tête et le déploiement de la queue, qu&#8217;il compare &#8220;<i>au trajet des rayons solaires à travers un fénestron&#8221;</i> ; la comète de Chéseaux vue dans la nuit du 8 mars 1744 à Lausanne ressemblera tout à fait à cette description bien particulière.<br />
Gassendi la décrit ainsi : <i>&#8220;La comète apparut de fin novembre au milieu de janvier, son émergence s&#8217;était produite le matin et on avait vu sa queue se dresser brillante quelques jours avant que ne fût aperçue la tête. La tête était une étoile plutôt pâle, grande comme sont les fixes de première grandeur (mais ne scintillant pas à leur manière), ronde par la face où elle regardait le Soleil, crépue du côté où elle était opposée. Pour la queue, ou chevelure, le rayonnement était plus faible et un peu plus blanc ; longue au début d&#8217;un huitième de ciel et large d&#8217;à peu près le sixième de ce déploiement. La première apparition de la tête fut du côté où le Scorpion replie ses bras ; son déclin, du côté où le Dragon ne déploie plus sa queue qu&#8217;en dernière position. Outre son mouvement diurne par lequel elle se levait et se couchait comme les astres, elle progressa de son mouvement propre du Midi au Nord ; ce fut comme si elle avait débuté au milieu du Scorpion et avait coupé là l&#8217;orbite solaire avec une inclinaison vers le couchant d&#8217;à peu près 63°. Mais alors que son mouvement initial était de 2°et 2/3 par jour, il devint aux nones de décembre plus rapide d&#8217;un degré ; ensuite il décrut jusqu&#8217;à s&#8217;évanouir. La queue, qui avait été si abondante lors des débuts, se réduisit peu à peu au point qu&#8217;elle disparût enfin, confondue avec la tête&#8221;</i>. Képler pensait que les comètes traversaient le système solaire en suivant des orbites rectiligne, hypothèse fausse. Peiresc à la vue de la trajectoire apparente de cette comète de 1618 se range à ce point de vue.<br />
Peiresc nous donne son opinion philosophique sur l&#8217;origine des comètes : <i>&#8220;La comète n&#8217;était pas récemment née, mais n&#8217;était que récemment apparue. Elle n&#8217;était pas morte dissoute, mais ne faisait que paraître avoir cessé, à cause de son éloignement&#8221;</i>. Il admet aisément le fait suivant démontré par les observations : <i>&#8220;le trajet vers la comète n&#8217;est pas seulement plus long que le trajet vers la Lune, il est même à peine inférieur au trajet vers le Soleil lui-même&#8221;.</i> Le décalage progressif de la comète par rapport aux étoiles était plus lent que celui de la Lune qui se déplace environ de 14° degrés par jour, et de l&#8217;ordre de grandeur du déplacement apparent du Soleil par rapport aux étoiles qui est de 30° par mois. Depuis la comète de 1577 dont la position par rapport à la Lune et aux étoiles avait été observée simultanément par Tycho-Brahé à Uraniebourg et Hagecius à Prague, les astronomes avaient la preuve que les comètes se déplaçaient dans le système solaire comme les planètes et que ce n&#8217;étaient pas de dangereux météores venant traverser l&#8217;atmosphère terrestre.</p>
<p><b><i>Gassendi observe une aurore boréale à Aix-en-Provence<br />
</i></b>         Dans la nuit du 12 septembre 1621, dans les environs d&#8217;Aix, Gassendi observe une forte illumination du ciel qu&#8217;il baptise <i>aurore boréale</i>. Gassendi observe d&#8217;heure en heure ce phénomène qui se produit dans la direction du nord. Il suit les variations d&#8217;éclat de la lueur, tantôt vert-jaunâtre, tantôt rouge, qui illumine le ciel. Il note l&#8217;évolution de sa forme en arc, en bandes, en draperie ou en faisceaux de rayons. Gassendi nous apprend que cette aurore boréale très spectaculaire a été également observée dans la direction du nord par ses correspondants à Grenoble, Paris, Rouen, Toulouse et même à Alep. Il apporte ainsi la preuve que ces phénomènes lumineux se produisent à altitude élevée, quelques centaines de kilomètres au-dessus des régions polaires, on estime aujourd&#8217;hui cette altitude à deux ou trois cent kilomètres pour les aurores boréales de couleur vert ou bleu, et à quatre ou cinq cent kilomètres pour les aurores boréales de couleur rouge visibles de plus loin, comme celle observée à Aix-en-Provence par Gassendi. On sait désormais que les aurores boréales sont provoquées par un flot de particules électrisées provenant du Soleil et canalisées vers les pôles par le champ magnétique terrestre. Lorsque ces particules chargées pénètrent dans la couche ionosphérique située à quelques centaines de kilomètres d&#8217;altitude, elles provoquent le phénomène de luminescence que Gassendi appelle <i>aurore boréale</i>.</p>
<p><b><i>Gassendi et les taches solaires<br />
</i></b>         Quand Gassendi acquit sa première lunette astronomique, Fabricius et Galilée avaient déjà découverts les taches solaires depuis une dizaine d&#8217;années. Il les observa néanmoins avec le plus grand soin durant toute sa vie et spécialement de 1620 à 1626. Le mathématicien Pierre Humbert est admiratif devant ses conclusions rassemblées en 20 propositions d&#8217;une grande clarté et précision qui tranchent avec le style prolixe et obscur des autres scientifiques de son temps. Ces propositions ont été confirmées par les observations modernes, en voici quelques-unes :<i><br />
&#8211; I &#8211; Le Soleil est parfois sans taches pendant plusieurs jours ; il en peut présenter pendant plusieurs mois consécutifs.<br />
&#8211; II &#8211; Il s&#8217;en trouve, tantôt une, tantôt deux ou davantage, parfois jusqu&#8217;à quarante en même temps ; elles sont tantôt fort écartées, tantôt voisines ou même contiguës.<br />
&#8211; III &#8211; Toutes avoisinent l&#8217;écliptique, et restent dans une zone qui, soit au-dessus soit au-dessous, occupe sur le Soleil environ un quart de la surface ; on n&#8217;en voit aucune dans les régions qui sont voisines des pôles de l&#8217;écliptique.<br />
&#8211; IV &#8211; Les taches ne restent point immobiles : mais, d&#8217;un mouvement lent, décrivent des arcs &#8211; qui nous apparaissent comme des droites &#8211; sur le disque solaire.<br />
&#8211; V &#8211; Ce mouvement cependant n&#8217;est pas exactement parallèle à l&#8217;écliptique : il est faiblement incliné sur elle du Nord vers l&#8217;Est </i>(on connait aujourd&#8217;hui cette valeur 7°16&#8242;).<i><br />
&#8211; VI &#8211; Les taches se meuvent de l&#8217;Orient du Soleil vers l&#8217;Occident.<br />
&#8211; X &#8211; Le temps que met une tache pour traverser tout le disque solaire est en général de 12 jours, plus rarement de 13 : on peut cependant ajouter un jour à cause de la lenteur du mouvement au voisinage de chaque limbe, où elles semblent pour ainsi dire ramper, fuyant le rayon visuel </i>(la demi-période synodique moyenne de la rotation solaire est en effet de 13 jours).<i><br />
&#8211; XI &#8211; Certaines apparues au limbe oriental, s&#8217;évanouissent au bout de quelques jours, dans leur mouvement sur le disque.<br />
&#8211; XII &#8211; Certaines, au contraire, naissent dans le disque lui-même, soit non loin du limbe, soit vers le centre, et disparaissent au limbe occidental.<br />
&#8211; XIII &#8211; Certaines naissent dans le disque, et, avant d&#8217;être arrivées au bord occidental, périssent.<br />
</i>         Ces propositions de Gassendi sont ici traduites du latin en français, mais cela n&#8217;empêche pas d&#8217;apprécier la limpidité de sa pensée scientifique. Gassendi raisonne bien, pense juste et s&#8217;exprime avec clarté, même si l&#8217;on a dit que la langue latine était plus apte que la langue française à l&#8217;expression scientifique. Peu de temps après Blaise Pascal atteindra la même qualité d&#8217;expression, en langue française.</p>
<p><b><i>Les cinq Soleils, outre le vrai  quatre bâtards<br />
</i></b>         En 1628 Peiresc est informé par Christophe Scheiner, un mathématicien et jésuite, qu&#8217;il s&#8217;est produit à Rome, le 20 mars, un parhélie exceptionnel où l&#8217;on vit cinq Soleils, <i>&#8220;outre le vrai quatre bâtards&#8221;.</i> Peiresc recueille l&#8217;avis de son ami Gassendi, qui ne manque de se moquer de tous ceux qui veulent tirer des présages de ce phénomène spectaculaire et y voient un prodige.Le 24 janvier 1629, également à Rome, le père Scheiner est stupéfait de voir un aussi grand nombre de soleils, <i>&#8220;il observa sept Soleils, simultanément visibles, dans cette même ville&#8221;</i>.<br />
Cette apparition de faux-Soleils, comme l&#8217;écrit Gassendi, est considérée à juste titre comme un prodige ; ce phénomène très exceptionnel reste incroyable, même pour un astronome et opticien averti du XXe siècle, tellement ces images du Soleil, ces faux- soleils, ressemblent au vrai Soleil, situé au centre. L&#8217;étymologie la plus crédible de parhélie, car conforme au phénomène réellement observé, ferait venir ce mot de la racine latine <i>par</i>, qui veut dire égal, et du grec <i>hélios</i>, qui veut dire Soleil. Le <i>Livre des prodiges</i> décrit le Soleil comme flanqué de chaque côté, à 22° de distance angulaire et à la même hauteur, de deux faux-Soleils aussi intenses que le Soleil lui-même. C&#8217;est le phénomène des trois Soleils qui impressionne vivement tous ceux qui ont la chance de l&#8217;observer. Exceptionnellement, on a aussi observé cinq Soleils et même sept Soleils. Ce phénomène peut aussi se produire avec la Lune. Il se nomme alors parasélène. La mémoire collective a retenu le parasélène de cinq Lunes survenu en 1203, année de l&#8217;assassinat d&#8217;Arthur Ier de Bretagne par son oncle Jean sans Terre, et un parhélie de trois Soleils en 1514, année de la mort d&#8217;Anne de Bretagne. Mais le plus célèbre reste le parhélie de cinq Soleils de 1629. Gassendi, le premier, en donna une explication météorologique et atmosphérique dans un long traité <i>Parhelia seu soles</i> consacré à ce phénomène. On retouve trace de ces prodiges sur des pierres tombales, preuve de la marque laissée qu&#8217;ils laissèrent sur leurs témoins oculaires.<br />
Dès 1623, Peiresc a acquis un microscope chez Chorez un lunetier de Paris, il est ébahi de voir dans cet instrument <i>&#8220;qu&#8217;un siron apparaist aussi gros qu&#8217;un pois, tellement qu&#8217;on discerne sa teste et ses pieds et son poil&#8221; </i>; la dimension d&#8217;un <i>Tyroglyphus Siro </i>étant de 0,5 mm et celle d&#8217;un pois de 8 mm, on peut donc penser que le microscope de Peiresc grossissait 16 fois. C&#8217;est avec ce microscope que Peiresc et Gassendi peuvent observer la structure des cristaux de neige qui possèdent des formes toujours symétriques, comme une étoile à six branches, avec des facettes hexagonales réfléchissantes comme des petits miroirs. C&#8217;est le point clé de l&#8217;explication des parhélies pressentie par Peiresc et Gassendi mais qui ne sera démontrée que plus tard.<br />
Les arcs-en-ciel, nous l&#8217;avons vu, sont dus à des gouttelettes d&#8217;eau en suspension dans l&#8217;air, à faible altitude, ce sont des phénomènes de <i>réfraction</i> qui donnent des teintes <i>irisées</i> avec de belles couleurs. Les parhélies, eux, sont dus à la présence de cristaux de glace ou de neige dans la haute atmosphère, ces faux-Soleils sont produits par <i>réflexion</i> sur les faces des cristaux de glace qui agissent comme de petits miroirs. Ce sont des phénomènes <i>blancs</i>.<br />
Les faux-Soleils sont très spectaculaires mais très rares, ils se produisent quelque fois par siècle quand ces nuages chargés de cristaux sont surélevés à des altitudes stratosphériques. Lors du dernier parhélie de trois Soleils, observé à Marseille le 25 août 1988, les deux faux-Soleils avaient la même netteté de contour et la même intensité que le véritable Soleil, l&#8217;un à mieux que 2 % près, l&#8217;autre à 10 % près ; cela s&#8217;explique bien puisqu&#8217;il s&#8217;agit d&#8217;une <i>réflexion totale</i> dans les cristaux. Pour un observateur apercevant un seul de ces faux-Soleils entre deux immeubles élevés, il était totalement impossible de le distinguer du vrai, les astronomes professionnels furent un bref instant pris au piège avant de voir l&#8217;ensemble du phénomène : le vrai Soleil encadré de deux de ses images. En juillet 2002, en Sibérie, au-delà du cercle polaire, un explorateur polaire, Gilles Elkaïm, qui descendait le cours du fleuve Kheta vers la mer de Laptev, photographia <i>Trois Soleils</i> juste au-dessus de l&#8217;horizon.</p>
<p><b><i>Les lunettes et télescopes de Peiresc et Gassendi<br />
</i></b>         Le manuscrit n°1803 de la bibliothèque de Carpentras nous apprend qu&#8217;entre le 24 novembre 1610 et le 21 juin 1612, Peiresc utilisa cinq lunettes différentes mais il en emploie surtout trois qu&#8217;il désigne par les abrévations <i>B</i>, Belgico, <i>CL</i>, Claro, et <i>M</i>, Maximo.<br />
Peiresc utilise aussi dès cette époque, un télescope <i>perspicillo trilenti.</i> S&#8217;agissait-il d&#8217;un télescope terrestre qui redressait l&#8217;image, une combinaison à trois verres convergents comme indiqué dans la <i>Dioptrique</i> de Képler en 1611? Le père Scheiner en aurait exécuté un modèle vers 1615, Beeckman en étudiait la théorie en 1622, le père de Rheita revendiquait son invention en 1630, et Drebbel semble avoir construit de semblables instruments avant 1624, d&#8217;après une relation de Peiresc qui en eut connaissance très tôt, à Paris par le Sieur Gabriel Michel.<br />
S&#8217;agissait-il au contraire d&#8217;un combinaison de trois lentilles identiques plan-convexe, l&#8217;une utilisée en lentille convergente, la seconde en miroir plan avec un amalgame réfléchissant et la dernière en miroir concave. Un échange de lettres entre Peiresc et Mersenne daté de 1635 pourrait le suggérer. &#8220;<i>J&#8217;ay donc appris que trois verres de mesme grandeur, matière et figure, dont l&#8217;un estoit sans teint, l&#8217;autre avec teint sur son convexe et le troisième sur son costé droit, que le premier brusle à deux pieds par réfraction, sa section étant prise sur un cercle dont le diamètre est de 2 pieds. Le teint sur le plan droit le fait brusler d&#8217;un pied par réflexion, et le teint sur le convexe le fait brusler de demi-pied. Vous en verrez l&#8217;expérience en faisant faire trois verres de mesme grandeur sur un mesme moule&#8221;. </i>En tout cas on peut au moins conclure que les opticiens de l&#8217;époque imaginèrent et étudièrent bien des solutions avant que quelques configurations optiques plus efficaces et plus aisées à construire ne fassent vraiment leur preuve.<br />
Peiresc possédait aussi des lunettes binoculaires que le lunetier Daniel Chorez lui avait offert après les avoir présenté au Roi de France en 1620. Comme les longues lunettes avaient un champ très faible (comme nos télescopes modernes), explorant à chaque fois une très faible partie de la Lune, cette paire de jumelles, à plus courte focale fut certainement utile pour établir la carte de la Lune ; son champ plus grand facilitait la reconnaissance d&#8217;ensemble.<br />
Gassendi a lui aussi toute une série de lunettes. Lors de l&#8217;éclipse de Lune du 20 février 1636 à Digne, Gassendi a cinq lunettes de focales différentes, il considère comme la meilleure celle que lui a envoyé Galilée la même année. Descartes était admiratif devant sa qualité, et dans une lettre à Colvius il parle de la chance de Gassendi, <i>&#8221; héritier de la bonne et célèbre lunette de Galilée &#8220;</i>. Mersenne trouvait que cette lunette de Gassendi avait meilleure qualité que les lunettes de Torricelli ; pourtant, la rumeur s&#8217;était répandue que Torricelli avait un &#8221; secret &#8221; pour fabriquer des lentilles extraordinaires, (peut-être en contrôlant leur polissage par des franges d&#8217;interférences). En 1637 Gassendi hérite de tous les instruments de Peiresc, et en 1646, il recevra une lunette de 4 pieds1/2 de longueur focale, cadeau de son ami Hévélius, l&#8217;astronome-opticien de Dantzick, qui en a personnellement taillé les verres.</p>
<p><b><i>Képler annonce que la planète Mercure va passer devant le Soleil<br />
</i></b>         Le passage de Mercure ou de Vénus devant le Soleil est un phénomène rare qui ne se produit que quelques fois par siècle. En raison de l&#8217;inclinaison de leur orbite, 7° pour Mercure et 3° pour Vénus, ces planètes passent au-dessus ou au-dessous du Soleil sauf quand elles se trouvent au voisinage de la ligne des nœuds, quand le plan de leur orbite coupe celui de l&#8217;orbite de la Terre, le plan de l&#8217;écliptique. Ces rares passages de Mercure et de Vénus devant le Soleil sont importants car ils permettent de préciser avec grande exactitude l&#8217;orbite de ces planètes : la position de la ligne des nœuds et l&#8217;inclinaison de leur orbite.<br />
Dans son <i>Histoire des Mathématiques</i> de 1758, l&#8217;astronome Montucla nous raconte comment Képler, avec ses fameuses <i>Tables Rudolphines</i> dressées à partir des observations de Tycho Brahé et de ses propres observations, parvint à prévoir ces événements très rares et à calculer les jours où les planètes intérieures Mercure et Vénus se situeraient juste devant le Soleil. Ce fut une grande étape dans la prévision des événements astronomiques, elle montre la puissance du calcul astronomique et la bonne connnaissance des orbites et mouvements des planètes. <i>&#8220;Les observations de Mercure sont si rares, et se font dans des endroits si désavantageux, que tant qu&#8217;on n&#8217;a eu que la manière ordinaire de l&#8217;observer, on ne pouvait avoir trop de défiance sur la justesse de la théorie de cette planète. Mais son passage devant le Soleil offre le moyen de déterminer avec beaucoup d&#8217;exactitude deux des éléments principaux de cette théorie, à sçavoir la position des nœuds et l&#8217;inclinaison de l&#8217;orbite à l&#8217;écliptique. En effet, il est visible que Mercure ne peut passer devant le disque du Soleil qu&#8217;aux environs de ses nœuds. Mais tandis qu&#8217;il passera devant ce disque, et qu&#8217;il paraîtra le traverser sous la forme d&#8217;une tache noire, on pourra avoir à chaque instant, et surtout à son entrée et à sa sortie, sa position à l&#8217;égard de l&#8217;écliptique, c&#8217;est-à-dire sa longitude et sa latitude. Or ces choses étant données, rien n&#8217;est plus facile que de déterminer sur l&#8217;écliptique le point où sa route prolongée la rencontre, et l&#8217;angle qu&#8217;elles forment entre elles. On aura donc le nœud voisin du lieu de l&#8217;observation, et l&#8217;angle de l&#8217;écliptique avec l&#8217;orbite de la planète.<br />
</i>         <i>L&#8217;importance de l&#8217;observation que l&#8217;on vient de décrire avait engagé Képler dès le commencement du siècle, à guetter, pour ainsi dire, Mercure devant le Soleil, et il avait cru l&#8217;y apercevoir le 28 mai de l&#8217;annnée 1607. Ayant reçu de jour-là l&#8217;image du Soleil sur la chambre obscure, il y avait vu une tache noire qu&#8217;il avait pris pour Mercure, conformément au calcul qu&#8217;il avait fait d&#8217;après une fausse position des nœuds. Il avait annoncé son observation en 1609 ; mais aussitôt après la découverte des taches du Soleil, il vit qu&#8217;il s&#8217;était trompé, et il reconnut que ce qu&#8217;il avait pris pour Mercure dans le Soleil, n&#8217;était qu&#8217;une tache qui se trouvait par hazard alors sur le disque de cet astre. (…)<br />
Képler rectifia sa théorie sur de nouvelles observations, et avertit en 1629 les Astronomes de se préparer à observer Mercure devant le Soleil le 7 novembre de l&#8217;année 1631. Il annonçait un passage semblable de Vénus pour le 6 décembre de la même année. A la vérité, ce dernier devait arriver durant la nuit à l&#8217;égard de l&#8217;Europe ; mais Képler ne se tenait pas assez assuré de ses calculs, pour oser prononcer qu&#8217;il ne serait pas visible dans cette partie de la terre.&#8221;<br />
</i>         Les astronomes amateurs du XXIe siècle qui se sont réjouis d&#8217;observer le passage de Mercure 7 mai 2003 n&#8217;avaient pas sous-estimé les difficultés de cette observation, plus difficile que l&#8217;observation des taches solaires. Dans son <i>Histoire des mathématiques</i> Montucla nous rapporte <i>&#8220;qu&#8217;un grand nombre d&#8217;astronomes se tinrent près à l&#8217;observation de Mercure ; mais peu furent assez heureux pour la faire. Tous ceux qui se contentèrent d&#8217;introduire dans la chambre obscure l&#8217;image du Soleil, comptant y apercevoir Mercure, furent frustés de leur attente. Il n&#8217;y eut que ceux qui se servirent du télescope pour contempler pour former son image, qui aperçurent cette petite planète, tels furent Gassendi à Paris, Cysatus à Innsbruck, Quietanus en Alsace et un anonyme à Ingolstadt. Nous ne connaissons aucunes circonstances des observations des trois derniers, c&#8217;est pourquoi nous nous bornerons au récit de celle de Gassendi&#8221;.<br />
</i>         Dans une <i>Admonitio ad astronomos</i> datée de 1629, Képler, avait prédit deux ans à l&#8217;avance, le jour et l&#8217;heure du passage de Mercure devant le Soleil, mais il n&#8217;eut pas la joie d&#8217;observer la planète devant le Soleil. Montucla le déplore, <i>&#8220;On sera peut-être étonné de ne point trouver Képler parmi les observateurs de Mercure. Cet homme célèbre n&#8217;eut pas même le plaisir de sçavoir si son calcul étoit exact. Il étoit mort l&#8217;avant-veille du jour qu&#8217;il avoit annoncé pour cette observation. Quel regret pour un Astronome qui a son art à cœur, de quitter la vie dans pareille circonstance&#8221;</i>.<br />
Képler, à qui l&#8217;on doit les trois lois qui permettent de calculer l&#8217;orbite elliptique des planètes, mourut pauvre, méconnu par ses contemporains, abandonné de tous. <i>&#8220;Il laissa à sa mort, </i>dit Arago, <i>22 écus, un habit, deux chemises, 57 exemplaires de ses éphémérides et 16 exemplaires de ses tables Rudolphines&#8221;</i>. Galilée et Descartes lui manifestèrent souvent mépris et indifférence. Gassendi au contraire, comme le rapporte l&#8217;astronome Jean-Baptiste Delambre, <i>&#8220;avait su concevoir une très haute estime pour le génie de Képler&#8221;</i> ; cet ami fidèle eut le bonheur d&#8217;observer l&#8217;événement tant attendu et annoncé par ce grand savant.</p>
<p><b><i>Gassendi observe le passage de Mercure devant le disque solaire, 1631<br />
</i></b>         Observer le tout petit disque noir d&#8217;une planète devant le Soleil éblouissant exige un système optique à longue focale : ainsi on obtient du détail sur l&#8217;image, on évite l&#8217;éblouissement et l&#8217;importante lumière parasite diffusée de toutes parts. Pour résoudre cette difficulté, Képler et Gassendi avaient eu, indépendamment, l&#8217;idée d&#8217;améliorer la chambre noire en utilisant une lunette qui projette sur l&#8217;écran une image très agrandie du Soleil.<br />
Avec un luxe de préparation, Gassendi équipe son écran d&#8217;un quadrillage orienté parallèlement à l&#8217;écliptique. Il prévoit de faire glisser le long de ce quadrillage un cache mobile de la dimension du Soleil et gradué circulairement. Des scribes sont chargés de noter de minute en minute le déplacement de Mercure et sa trajectoire sur le Soleil. Un aide-astronome situé à l&#8217;extérieur de la chambre noire mesure constamment la hauteur du Soleil avec un quart de cercle pour connaître l&#8217;heure directement ; en effet à cette époque on utilisait rarement les horloges ou garde-temps dont il fallait trop souvent ajuster la marche sur celle des astres. Mais Gassendi se plaint de la présence gênante de personnalités qui, par leurs questions naïves, troublent la concentration indispensable lors de ces opérations préparées avec tant de soin. Aujourd&#8217;hui, la vieille check-list de l&#8217;astronome &#8211; la séquence des manœuvres successives du télescope, des spectromètres, des scanner-enregistreurs et des systèmes de calibration &#8211; est enregistrée plusieurs semaines à l&#8217;avance dans le programme de l&#8217;ordinateur qui pilote les hyper-télescopes actuels.<br />
<i>&#8220;Gassendi qui guettait l&#8217;instant où il pourrait apercevoir le Soleil, tourna aussitôt son télescope vers cet astre, et n&#8217;y aperçut qu&#8217;une petite tache noire et ronde, déjà assez avancée sur son disque, à 1/4 du diamètre. La petitesse extrême de cette tache lui fit d&#8217;abord croire que ce n&#8217;était point Mercure qu&#8217;il croyait beaucoup plus gros ; mais, peu de temps après il vit que le point noir avait changé de place </i>(Mercure met sept heures pour un passage diamétral) <i>alors il crut tout de bon que c&#8217;était Mercure qu&#8217;il voyait. Il donna le signal convenu en frappant sur le plancher pour obtenir l&#8217;heure exacte mais son aide prétextant le ciel couvert avait momentanément déserté son poste </i>(…)<i> rappelé et réprimandé</i> (…). <i>Gassendi se hâta de déterminer la route de Mercure sur le disque du Soleil avec l&#8217;instant et l&#8217;endroit de sa sortie&#8221;.<br />
</i>L&#8217;astronome Delambre nous transcrit ainsi le texte de Gassendi. <i>&#8220;Le diamètre de Mercure parut de 20&#8243; environ, le milieu du disque était noir, les bords rougeâtres. Quand Mercure sortit, le Soleil était élevé de 21° 44&#8242;, qu&#8217;il réduisit à 21° 42&#8242; à cause de la réfraction : d&#8217;où il conclut la sortie à 10</i><i>h</i><i> 28</i><i>m</i><i> du matin, le 7, à 32 ou 33° du vertical. Il en déduit le lieu du nœud par 14° 52&#8242; dans le signe 7 du Scorpion ; la durée dut être de cinq heures et la conjonction se produisit à 7</i><i>h</i><i> 58</i><i>m</i><i>, par 14°36&#8242; dans le signe 7 du Scorpion, la latitude étant de 4&#8242; 30&#8243;. L&#8217;erreur des tables de Képler était de 13&#8242; en longitude, de 1&#8242; 5&#8243; en latitude, erreur fort petite. C&#8217;était par contre extrêmement difficile d&#8217;annoncer l&#8217;heure exacte de l&#8217;événement, il eut lieu 4</i><i>h</i><i> 49</i><i>m</i><i> avant l&#8217;heure annoncée par Képler&#8221;<br />
&#8220;Qui pourrait s&#8217;imaginer que ce Mercure, qu&#8217;on appelle ici trismégiste</i>, très grand, <i>fût d&#8217;une telle petitesse, qu&#8217;on devrait plutôt l&#8217;appeler trisélachiste,</i> très petit<i>. Gassendi conclut qu&#8217;il faudra diminuer de beaucoup les diamètres apparents des étoiles et ceux planètes. Il conjecture avec perspicacité que le diamètre apparent de Vénus ne doit pas surpasser une minute d&#8217;arc&#8221;.<br />
</i>         D&#8217;autres astronomes avaient tenté d&#8217;observer le passage de Mercure devant le Soleil. Ils avaient échoué par manque de technique. Gassendi, pourtant modeste, ne peut cacher sa joie. Delambre nous rappelle la lettre qu&#8217;il écrit alors à son ami Schickardt, professeur d&#8217;hébreu à Tubingen : <i>&#8220;Le rusé Mercure voulait passer sans être aperçu, il était entré plutôt qu&#8217;on ne s&#8217;y attendait, mais il n&#8217;a pu s&#8217;échapper sans être découvert, </i><i>eurhca cai  ewraca</i><i> ; je l&#8217;ai trouvé et je l&#8217;ai vu ; ce qui n&#8217;était arrivé à personne avant moi, le 7 novembre 1631, le matin</i>.<i>&#8221;<br />
</i><br />
<b><i>Ce jour-là Peiresc laisse passer l&#8217;heure<br />
</i></b>         Peiresc attendait avec impatience cette observation. Il était convaincu que l&#8217;ombre apparue pendant huit jours sur le Soleil à l&#8217;époque de Charlemagne n&#8217;était pas due au passage de la planète Mercure commme on l&#8217;avait cru, mais à des taches solaires. En ce mois de novembre Peiresc préparait son télescope pour cette observation ; <i>&#8220;Képler, méfiant sur le calcul, avait demandé de surveiller trois jours avant et jusqu&#8217;au septième jour&#8221;</i>. Mais, Gassendi le précise, <i>&#8220;la présence de certains invités avait ôté de la mémoire de Peiresc que l&#8217;observation avait été prévue sur l&#8217;ensemble de la matinée, et il s&#8217;employait à les mener écouter la messe et à les accueillir autour d&#8217;une table bien garnie. Il se répandit en plaintes impressionnantes quand il fut informé de l&#8217;heure où l&#8217;observation avait pu se faire et, à l&#8217;inverse, il se félicita hautement de ce qu&#8217;il m&#8217;eût été permis, à moi le premier, &#8211; et qui sait ? à moi seul &#8211; d&#8217;en être le témoin&#8221;.</i> Dans une lettre longtemps restée inédite, Peiresc félicite chaleureusement Gassendi pour cette belle observation<i> &#8221; du passage et sortie de Mercure devant la face du Soleil est l&#8217;une des plus</i><i>dignes qui se soit faite de beaucoup de siècles&#8221;.</i></p>
<p><b><i>Pourquoi les nuits sont noires<br />
</i></b>Pourquoi le ciel est-il noir la nuit? C&#8217;est une question que se posa Gassendi, elle est aujourd&#8217;hui connue sous le nom de <i>paradoxe d&#8217;Olbers</i>, l&#8217;astronome qui souleva à nouveau ce problème en 1826. C&#8217;est un raisonnement subtil de ce type qu&#8217;applique Gassendi.         Gassendi se demande pourquoi toutes les étoiles qui luisent à nos yeux dans une belle nuit n&#8217;ont pourtant pas toutes ensemble une lumière qui soit équivalente à celle de la Lune. Si le diamètre apparent des étoiles était bien de 5&#8243; d&#8217;arc comme le pensait Galilée, alors, réunies ensemble les étoiles formeraient un disque égal à 1/183 de la surface lunaire. Comme leur lumière est plus vive que celle de la Lune, elles devraient, pense Gassendi, nous éclairer davantage la nuit. Intrigué, il mesure alors le diamètre apparent des étoiles avec une lunette de longue focale et trouve un diamètre de 1&#8243; d&#8217;arc, soit un disque stellaire 25 fois plus petit que celui mesuré par Galilée. Il conçoit dès lors pourquoi la voute céleste nous éclaire si peu.<br />
Cette méthode a été améliorée au cours des siècles en tenant compte du nombre des étoiles de la Voie lactée dans chaque tranche de magnitude et, plus tard, en prenant en compte les autres sources de rayonnement visible dans les systèmes interplanétaires, interstellaires et intergalactiques ; les décomptes des étoiles des galaxies et des quasars ont été faits avec des méthodes de ce type.</p>
<p><b><i>Peiresc et Gassendi rétrécissent la Méditerranée de plus de 1 000 km<br />
</i></b>         La longueur de la mer Méditerranée avait été déterminée par l&#8217;astronome grec Ptolémée. Au XIe siècle, l&#8217;astronome Arzachel de Tolède pense que cette longueur est surévaluée. Peiresc, bibliophile acharné, a-t-il lu Arzachel ? ou les difficultés des navigateurs pour trouver la direction exacte des îles de Crête et de Chypre éveillent-elles chez lui des doutes sur la fiabilité des cartes maritimes ? En partant de Malte, les marins ont alors coutume de donner <i>un quart de vent </i>au nord par rapport à la boussole magnétique pour aborder la Crête, <i>une moitié de vent </i>pour atteindre Chypre.<br />
Peiresc est persuadé que ces corrections de route sont rendues nécessaires en raison des erreurs affectant les cartes de la Méditerranée. À Marseille, il transforme la bastide des Aygalades de son ami du Vair en un véritable Bureau des longitudes. En échange de ses conseils de navigation, Peiresc se fait rapporter des contrées lointaines documents et plantes exotiques. Il précise lui-même : <i>&#8220;Les plus expers mariniers de Marseille qui se trouvèrent à cette observation, et ceux mesmes qui font les cartes marines estaient ravis, et quasi hors d&#8217;eux de voir résouldre si facilement la difficulté qu&#8217;ils n&#8217;avaient jamais sçu entendre ni comprendre, pourquoy il leur fallait donner un quart de vent à la gauche en leur course de ponant en levant jusques en Candie, </i>(Crête)<i>, et deux quarts de la Candie en Chypre</i> <i>et par de là, et qu&#8217;au retour il en fallait faire aultant et du mesme costé. Ce qui estonnoit davantage ces Messieurs estait quand je leur disais que pour tirer ces belles consequences pouvait quasi suffire la lettre d&#8217;un marchand de ce païs&#8221;.<br />
</i>         À l&#8217;occasion de l&#8217;éclipse de Lune du 27 août 1635, Peiresc organise le premier réseau moderne d&#8217;observations astronomiques simultanées. Comme le souligne l&#8217;astronome Guillaume Bigourdan, Peiresc envoie <i>&#8220;en mission&#8221;</i>et <i>&#8220;sur programme&#8221; </i>des astronomes en des points stratégiques de la côte méditerranéenne ; ce terme de <i>&#8220;mission&#8221;</i> &#8211; un peu les <i>missi dominici</i>, les &#8220;envoyés du maître&#8221; à l&#8217;époque de Charlemagne &#8211; est le terme qui est toujours employé pour les astrophysiciens d&#8217;aujourd&#8217;hui qui attendent avec impatience que les instances scientifiques leur accorde un &#8220;ordre de mission&#8221; pour aller observer aux grands télescopes internationaux d&#8217;Hawaï ou du Chili.<br />
Par sa renommée, son abondante correspondance et ses nombreux voyages, Peiresc a en effet constitué un réseau de relations influentes. Avec l&#8217;appui à Rome du cardinal Barberini et des congrégations des jésuites, des minimes et des capucins, Peiresc enrôle et forme aux observations des astronomes laïcs et religieux. La bastide des Aygalades devient une école d&#8217;astronomie avec un enseignement théorique et pratique. Cette éclipse de Lune de 1635 permet à Peiresc de mener à bien cette opération longitude longuement préparée. Jamais une éclipse n&#8217;avait eu encore autant d&#8217;observateurs dans autant de lieux ; elle rassemble le père Agathange de Vendôme au Caire, les pères Célestin et Michel Ange à Alep en Syrie, le père Thomas d&#8217;Arcos à Carthage, Jean Lombard à Malte, le père Kircher à Rome, Argoli à Padoue, de Clairmont à Césène, Molino à Venise, Glorioso à Naples, les pères capucins César de Roscoff, Agathange de Morlaix, Gilles de Loches, Charles François d&#8217;Angers, Ephrem de Nevers, Pierre de Guingamp, Zacharie de Nogent, Maclou de Pontoise, enfin Gassendi à Digne, Vendelin et Corberan à Aix, Peiresc à Marseille… et le père Joseph Bressan au pays des Hurons, au Québec.<br />
Peiresc ne manque pas de revenir à la charge de ses correspondants angoissés par les difficultés de ces observations astronomiques et inquiets de le décevoir. A Thomas d&#8217;Arcos à Tunis, <i>&#8220;qui se trouve bien marry de se trouver en l&#8217;impossibilité de lui obéir, et honteux d&#8217;en avoir la capacité, car vos questions pour leur multiplicité et curiosité appartiennent à des gens de plus grand savoir et expérience que moi…</i>&#8221; Peiresc  appelle à l&#8217;effort en montrant que toutes les cartes depuis Carthage jusques au fond de la Méditerranée sont erronées depuis longtemps, depuis les mesures de longitudes <i>&#8220;qui avoient été faites de la distance de Carthage d&#8217;avec Arbelles</i>( en Assyrie, aujourd&#8217;hui Irak) <i>où fust donnée ceste célèbre bataille du temps d&#8217;une Eclypse notable qui fust veûe en mesme instant à Carthage soubz une heure differemment supputée&#8221;</i>.<br />
Les astronomes doivent déterminer l&#8217;heure locale du début de l&#8217;éclipse. Comme à cette époque Huygens n&#8217;a pas encore inventé l&#8217;horloge à pendule, ils utilisent la méthode astronomique fondée sur la mesure de la hauteur des étoiles au-dessus de l&#8217;horizon. Au retour, les observations sont comparées : la différence entre les heures locales donne directement la différence de longitude. Le résultat est spectaculaire. La mer Méditerranée a 1 000 km de moins que la distance indiquée sur les cartes : 42° en longitude au lieu de 61° 30&#8242; selon la carte de Ptolémée. Peiresc conclut <i>&#8221; que les cartes et globes terrestres sont fautifs de plus de 200 lieues d&#8217;ici en Alep &#8220;</i>, c&#8217;est la longueur de son bassin oriental qui, de Carthage à Alexandrie, était fortement surestimée. <i>&#8220;Donc le fait étant établi, Peiresc convoqua les marins et, après confection d&#8217;un diagramme, exposa le problème en des termes tels qu&#8217;ils en restèrent interdits et, interrogés sur le détail des distances, admirent volontiers que sur les 2 700 milliaires que l&#8217;on compte ordinairement entre Marseille et Alexandrie, 500 pour le moins pouvaient être défalqués&#8221;</i>.<br />
C&#8217;est à cette époque, en 1634, qu&#8217;eut lieu la conférence de l&#8217;Arsenal sur la détermination des longitudes ; par décision de Louis XIII, le pic de l&#8217;île de Fer à la pointe occidentale des îles Canaries fut choisi comme origine des méridiens. Cette <i>Déclaration du Roy portant défenses à ses sujets d&#8217;entreprendre sur les Espagnols et les Portugais au deça du premier Méridien </i>était un acte de police maritime fixant le droit commmercial, elle ne visait pas un but scientifique.<br />
Quelques années plus tard, sous le règne de Louis XIV, une opération identique de longitude concernant la carte de la France est menée par l&#8217;astronome La Hire. La superficie du royaume se trouve réduite de 5 %. À Louis XIV, déçu par l&#8217;annonce de ce résultat, La Hire répondit avec panache : <i>&#8220;Sire, on ne juge pas la puissance d&#8217;un Monarque à l&#8217;étendue de son royaume mais au nombre et à l&#8217;attachement de ses sujets</i>&#8220;.</p>
<p><b><i>La première carte de la Lune a été faite à la Montagne Sainte-Victoire<br />
</i></b>         Claude Mellan, le troisième homme de cette première carte lunaire, est moins connu que Peiresc et que Gassendi. L&#8217;historien Gérard Double nous apprend que Mellan, fils d&#8217;un chaudronnier travaillant pour des graveurs et très doué pour le dessin, est né à Abbeville en 1598. Il apprend la gravure auprès des meilleurs maîtres et, sur recommandation de Peiresc auprès du pape Urbain VIII, il va perfectionner son art à Rome qui fourmille alors d&#8217;artistes prestigieux. En 1630, Mellan fréquente Poussin, Mignard, le Lorrain, le Bernin. Il crée un style bien à lui, simplifiant le tracé et abandonnant la taille croisée pour la taille unique. Mellan n&#8217;utilise que des traits mis les uns à côté des autres. Il se contente de les graver de façon plus ou moins profonde pour donner l&#8217;impression du relief. Mellan devint plus tard le graveur de Louis XIII. Il fit un portrait de Peiresc.<br />
Peiresc tentait depuis longtemps de faire graver une carte de la Lune mais les premières tentatives étaient restées infructueuses. Apprenant, en 1636, que Mellan doit passer par Aix en Provence, Peiresc met à contribution pour l&#8217;astronomie <i>&#8220;l&#8217;un des grandzs peintres du siècle et le plus exacte graveur en taille doulce qui ayt encore esté, lequel revient de Rome aprez y avoir sesjourné une douzaine d&#8217;années&#8221;</i>.<br />
Le projet se développe spontanément. Peiresc et Gassendi rassemblent leurs meilleures lunettes et s&#8217;installent avec Mellan au sommet de la montagne Sainte-Victoire, site astronomique très pur. Pendant de belles nuits, du 24 septembre au 7 novembre 1636, ils réalisent ensemble de nombreux dessins de la Lune. Mellan grave, en taille douce, dans l&#8217;airain, trois cartes de la Lune à son premier quartier, à son dernier quartier et à la pleine lune. Avec sa parfaite maîtrise technique, il réussit à rendre parfaitement compte du relief, des ombres et des contours. Sa carte du premier quartier est particulièrement réussie. On y voit, avec un excellent contraste, cirques, <i>cratères</i> (on sait aujourd&#8217;hui qu&#8217;il n&#8217;y a pas d&#8217;explosion volcanique sur la Lune), montagnes et <i>mers</i>(on sait aussi qu&#8217;il n&#8217;y a pas de mers ni de lacs). Mais Peiresc meurt en 1637. Le premier atlas lunaire reste inachevé. Ces gravures de la Lune sont aujourd&#8217;hui conservées à la Bibliothèque nationale. En 1647, Hévélius, dans sa sélénographie, ne fera pas mieux ; Cassini non plus, dans sa fameuse Carte de la Lune.<br />
Peiresc et Gassendi avaient pris conscience que la cartographie lunaire est indispensable pour augmenter la précision des mesures de longitude (lors des éclipses) ; une bonne carte lunaire est également indispensable pour mesurer avec précision les durées d&#8217;occultation d&#8217;étoiles et de planètes. L&#8217;astronome se laisse en effet toujours surprendre par le début d&#8217;une éclipse, il attend le phénomène et s&#8217;aperçoit soudain que l&#8217;ombre de la Terre se projette déjà sur la Lune ; il a manqué le début du phénomène. Avec une carte lunaire, et en suivant le lent défilement de l&#8217;ombre, on peut déterminer l&#8217;instant précis où l&#8217;ombre de la Terre se projette sur tel ou tel cratère. De même, lors des occultations d&#8217;étoiles et de planètes par la Lune, il est très important de savoir que l&#8217;étoile disparaît par exemple au niveau du cratère Philolaus et qu&#8217;elle ressort entre les cratères Hermès et Copernicus. Cela permet de connaître la trajectoire.<br />
Pendant cette campagne d&#8217;exploration de la Lune effectuée à la montagne Sainte-Victoire, Peiresc et Gassendi remarquent un mouvement d&#8217;oscillation de la Lune, phénomène qui n&#8217;avait jamais été signalé jusque-là. La Lune qui semble présenter toujours la même face est en fait animée d&#8217;un léger mouvement d&#8217;oscillation qui permet d&#8217;apercevoir tantôt d&#8217;un côté, tantôt de l&#8217;autre, une petite partie de l&#8217;autre hémisphère. Peiresc et Gassendi cartographient les cratères qui se trouvent dans ces deux secteurs. Ils évaluent l&#8217;amplitude (environ 15°) et la période d&#8217;oscillation de la Lune. La totalité de la face cachée ne sera dévoilée que par les sondes lunaires.<br />
<i>&#8220;Galilée qui avait le faible de vouloir s&#8217;approprier toutes les nouvelles découvertes qui se faisaient de son temps dans le ciel&#8221;</i> tente de revendiquer cette découverte. Il essaie d&#8217;expliquer ce phénomène d&#8217;oscillation par un effet de parallaxe. S&#8217;il avait pu observer le ciel, il se serait vite convaincu de l&#8217;insuffisance de cette explication. Hélas, en sa prison d&#8217;Arcetri, en Toscane, Galilée aveugle ne pouvait plus observer.</p>
<p><b><i>Ces astronomes qui ont laissé leur nom à des cratères sur la Lune…<br />
</i></b>         Quelques années plus tard, Van Langren, <i>Florentius Langrenus,</i> dresse à son tour une sélénographie (gr. <i>Selênê</i>, Lune), une géographie de la Lune. Il est fier d&#8217;annoncer à Peiresc qu&#8217;il a mis les noms<i> &#8220;de tous les anciens et modernes mathématiciens, princes et seigneurs amateurs de ceste estude. Votre nom &#8211; Peiresc &#8211; n&#8217;est pas oublié ny celui de M. Gassendi et P. Mersenne&#8221;</i>. Dès 1645, 170 cratères de la Lune portent les noms d&#8217;astronomes et de savants célèbres : Aristote, Archimède, Hipparque, Ptolémée, Arzachel, Copernic, Tycho Brahé, Képler, etc. Les astronomes de Provence sont à l&#8217;honneur dans ce palmarès : Pythéas, Peiresc, bien sûr, Gassendi – dont le nom est donné à l&#8217;un des plus grands et des plus beaux cirques lunaires –, le père Feuillée et les découvreurs de comètes Pons, Gambart et Tempel.<b>…et à des fleurs<br />
</b><i>         </i>Dans<i> Voyages et découvertes scientifiques  des missionnaires naturalistes français à travers le monde, </i>le botaniste Paul Fournier nous rappelle que c&#8217;est le père Plumier qui introduisit la tradition de donner aux fleurs, aux genres nouveaux, le nom de botanistes marquants que l&#8217;on souhaite honorer. Ainsi, furent désignés le <i>peireskia,</i> arbuste à fleurs blanches, en l&#8217;honneur de Fabri de Peiresc, le <i>fuchsia</i> pour le botaniste allemand Fuchs, le <i>bégonia</i> en l&#8217;honneur de l&#8217;intendant des Galères Bégon, le genre <i>lobelia </i>pour le botaniste de Lobel, le <i>magnolia</i> pour Magnol fondateur du Jardin des plantes de Montpellier, l&#8217;<i>hortensia</i>, ou Pautia, sans doute pour l&#8217;astronome Hortense Lepaute, le <i>bougainvillier</i> ou la bougainvillée pour le comte de Bougainville ainsi honoré par Commerson le botaniste de sa célèbre expédition. Enfin pour le père Plumier lui-même le <i>plumiera</i>, un frangipanier que lui dédie Tournefort, et, pour le père Feuillée, astronome et botaniste, l&#8217;<i>Inga Feuillei</i> du Pérou.<br />
Peiresc et Feuillée, tous deux astronomes et botanistes de Provence, ont ainsi laissé leur nom à un cratère lunaire et à une fleur.</p>
<p><b><i>La nature des cratères lunaires<br />
</i></b>         On sait aujourd&#8217;hui que les cratères lunaires sont d&#8217;origine météoritique ; les deux autres explications longtemps avancées ne furent jamais convaincantes : ni l&#8217;origine volcanique, ni l&#8217;hypothèse de grosses bulles remontant à la surface d&#8217;un milieu visqueux, marécageux. Une objection majeure fut longtemps faite à cette origine météoritique. Pourquoi, se demandaient les astronomes, les cratères sont-ils tous circulaires? Puisque les météorites arrivent sous des angles d&#8217;incidence variés, raisonnaient-ils, les cratères devraient donc être des ellipses diversement allongées.<br />
C&#8217;est seulement en 1916, dans un article de la Revue générale des sciences, <i>Les Pierres tombées du ciel, </i>qu&#8217;un astronome, Jean Bosler, répondit à cette forte objection, c&#8217;est le souffle radial qui crée ce cratère circulaire. Par analogie avec le souffle d&#8217;explosion causé par les bombes de la Grande Guerre, Jean Bosler montra que les cratères lunaires sont causés par l&#8217;onde de choc provoquée par l&#8217;impact des météorites. Il expliqua aussi comment des petits météorites avaient pu créer de si grands cratères sur la Lune. Ils créent effectivement un petit impact mais le souffle de l&#8217;explosion provoque un vaste cratère circulaire sur un sol de poussières et sans atmosphère.</p>
<p><b><i>Gassendi mesure l&#8217;ellipticité des orbites de la Terre et de la Lune<br />
</i></b>         En bon expérimentateur, Gassendi acquiert une grande maîtrise de la chambre noire. Il la perfectionne en lui ajoutant une lunette de projection sur pied équatorial et un système mobile de graduation avec deux pinnules qui <i>&#8220;glisse sur une longue trabe </i>(poutre)<i> de quatre toises&#8221;.</i> À l&#8217;aide de sa chambre noire, Gassendi observe la variation du diamètre apparent de la Lune qui décrit une orbite elliptique autour de la Terre. Gassendi montre que le diamètre apparent de la Lune varie de 26&#8242; 36&#8243; à 31&#8242; 06&#8243; entre sa position à l&#8217;apogée, la plus éloignée de la Terre, et sa position au périgée, la plus proche. Cette mesure, plus précise que celle de Képler, donne 0,86 pour le rapport entre le petit axe et le grand axe de l&#8217;orbite lunaire (on admet aujourd&#8217;hui 0,88). Par la même technique, Gassendi montre que le diamètre apparent du Soleil varie très peu, entre 30&#8242; 12&#8243; et 31&#8242; 06&#8243;. Il conclut à juste raison que l&#8217;orbite de la Terre autour du Soleil est quasiment circulaire. Il trouve 0,97 pour le rapport des axes (on admet aujourd&#8217;hui 0,99).</p>
<p><b><i>Gassendi défend Galilée<br />
</i></b>         Peiresc et Gassendi ne cachent jamais leur point de vue favorable au système héliocentrique enseigné par Galilée. Gassendi, d&#8217;une famille pauvre, prêtre soumis à la hiérarchie catholique, chargé officiellement d&#8217;enseignement par le roi, expose les diverses théories contradictoires de Ptolémée, Tycho Brahé et Copernic sur le système solaire puis, avec beaucoup de courage, exprime sa conviction personnelle en faveur du système de Copernic-Galilée. L&#8217;attitude de Descartes reste, au contraire, une énigme. Dans son <i>Histoire de l&#8217;astronomie</i>, Jean-Baptiste Delambre se montre particulièrement étonné de constater que<i> &#8220;Descartes, qui n&#8217;était ni prêtre, ni chanoine, qui vivait dans la retraite en Hollande, ait montré si peu de caractère ou même tant de timidité, dans la question du mouvement de la terre. Il faut l&#8217;avouer, dans une position beaucoup plus difficile, Gassendi a su éviter tous les écueils d&#8217;une manière à la fois plus ingénieuse et plus loyale&#8221;.<br />
</i>         Louis Andrieux nous rapporte la première lettre que le jeune astronome Gassendi écrivit au grand maître Galilée le 20 juillet 1625, pour l&#8217;encourager à publier ses nouveaux arguments en faveur de l&#8217;héliocentrisme :<i> &#8220;Tout d&#8217;abord, ami Galilée, je voudrais que vous soyez bien convaincu du plaisir de l&#8217;âme avec lequel j&#8217;embrasse votre opinion en astronomie, sur le système de Copernic. Les barrières d&#8217;un monde assurément vulgaire sont brisées. L&#8217;esprit libéré erre à travers l&#8217;immmensité de l&#8217;espace. Peut-être conviendrait-il que vous publiiez votre travail. En le cachant vous feriez une grave injure aux lettres et à ceux qui s&#8217;adonnent aux sciences les plus divines…Si une résolution bien arrêtée, ou la destinée, vous imposent une réserve telle que vous ne puissiez même pas communiquer par lettre à vos amis ce que vous avez conçu, faites une exception pour moi. Laissez -moi espérer ou vous demander d&#8217;être votre correspondant&#8221;.<br />
</i>         Gassendi a alors lui-même l&#8217;audace, l&#8217;enthousiasme et la naïveté de la jeunesse ; il s&#8217;applique à lui-même ces beaux principes. Chargé d&#8217;enseigner la philosophie à Aix, Gassendi n&#8217;hésite pas à oser contredire Aristote alors considéré comme l&#8217;oracle, et il dénonce avec hardiesse cette philosophie péripatéticienne que les disciples d&#8217;Aristote ont surchargé d&#8217;idées ridicules et extravagantes. Les remous provoqués par ses <i>Exercitationes paradoxicae</i> l&#8217;incitent bientôt à plus de prudence, et dix années plus tard, quand Galilée fut traduit devant le Saint-Office pour avoir enseigné que le Soleil est le centre du monde Gassendi compatie et convie à la sérénité, celui qui n&#8217;a jamais recherché que la vérité scientifique. <i>&#8220;Je suis dans la plus grande anxiété sur le sort qui vous attend, ô vous la plus grande gloire de notre siècle. Malgré les bruits qui circulent, j&#8217;ignore encore ce qui  a été décidé ; je ne veux rien croire jusqu&#8217;à ce que la chose soit parfaitement connue. Quoi qu&#8217;il arrive, je connais trop la modération de votre esprit pour douter que vous ne vous soumettiez à toutes les éventualités de la fortune, soit qu&#8217;elle vous soit favorable, soit qu&#8217;elle vous soit contraire. Puisqu&#8217;il ne peut rien vous arriver qui trouble la sérénité de votre âme, je me réjouis avec vous, au lieu de m&#8217;affliger. Soyez toujours vous-même, et ne permettez pas que la sagesse, qui fut toujours votre compagne, vous abandonne dans votre vénérable vieillesse. Si le Saint-Siège décide quelque chose contre votre opinion, supportez-le comme il convient à un sage. Qu&#8217;il vous suffise de vivre avec la persuasion que vous n&#8217;avez jamais cherché que la vérité &#8220;. </i>Galilée, le 15 janvier 1633, lui répond de Florence : <i>&#8220;Je vous en rends grâces et vous en suis obligé (…)&#8221;.<br />
</i>         Gassendi comme toujours pose bien le problème : <i>&#8220;Le dessein de la Sainte Ecriture, disait-il, n&#8217;est pas de faire les hommes physiciens, ou mathématiciens, mais de les rendre pieux et religieux. Si la Sainte-Ecriture parle de la Terre comme étant au repos et du Soleil comme étant en mouvement c&#8217;est simplement parce qu&#8217;il n&#8217;y a personne à qui la Terre ne paraisse se reposer et le Soleil se mouvoir&#8221;</i>. Gassendi considère que cette malheureuse décision de la hiérarchie catholique n&#8217;est pas un article de foi, une croyance obligatoire.</p>
<p><b><i>Peiresc défend Galilée<br />
</i></b>         Lors du procès Galilée, Peiresc lui écrit de nombreuses lettres. Cette correspondance a été récemment publiée par les historiens Lo Chiatto et Marconi. Peiresc compatit au sort pénible de son ami et veut le consoler. Galilée lui répond qu&#8217;il n&#8217;a d&#8217;autre solution que de se soumettre et de subir les railleries. Peiresc use alors de son influence auprès du cardinal Barberini, neveu du pape Urbain VIII, pour faire annuler la sentence et rendre sa liberté à Galilée. Voici un extrait d&#8217;une lettre de Galilée à Nicolas Fabri de Peiresc qui montre la déférence avec laquelle Galilée, pourtant plus âgé, s&#8217;adresse à son ami :</p>
<p>Arcetri, le 16 mars 1635</p>
<p>Très Illustre Monsieur et mon Maître très vénérable.<br />
J&#8217;ai vu la première lettre écrite par votre Seigneurie Illustrissime au très Eminentissime Cardinal Barberini, et la réponse de Son Eminence, comme je vous en ai informé par une autre lettre, en vous rendant grâces autant que je le pouvais pour une faveur si insigne. J&#8217;ai par la suite vu la seconde réponse, toujours pleine de la même affection et plus grande encore, puisque vous persistez toujours avec la même ardeur à porter gaillardement des coups à une forteresse, je ne dirai pas inexpugnable, mais dont on ne voit pas qu&#8217;elle donne le moindre signe de céder sous les chocs, encore que Votre Excellence Illustrissime aille rechercher des passages très efficaces, propres à éveiller la pitié et à adoucir la colère […]
De ma maison de campagne d&#8217;Arcetri</p>
</div>
<div style="text-align: left;" align="right"><i>Très dévoué et très obligé serviteur Galileo Galilei<br />
</i></div>
<div style="text-align: left;" align="left">
<p><i><br />
</i>         La démarche échoue mais les Provençaux peuvent être fiers de l&#8217;indépendance d&#8217;esprit manifestée par Peiresc et par Gassendi en cette période d&#8217;Inquisition. Trente ans auparavant, Giordano Bruno avait été brûlé pour avoir défendu la même thèse. Désormais, le même sort ne peut plus échoir à Galilée. La France, avec Henri IV et Louis XIII, a montré sa puissance face au Saint-Empire Germanique et à l&#8217;Espagne. Le pape a perdu sa prépondérance en Europe.</p>
<h2><span style="color: #000000;">Références bibliographiques</span><b><br />
</b></h2>
<p><span>Amargier Paul, <i>Peyresc et Marseille</i>, Marseille revue culturelle, n°125, pp. 78-81, imprimerie municipale.<br />
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</div>
<div style="text-align: left;" align="center">
<p><span style="font-family: Times; font-size: medium;">             </span></p>
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		<title>Mersenne et Peiresc, une amitié constructive</title>
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		<pubDate>Wed, 10 Dec 2014 12:52:37 +0000</pubDate>
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				<content:encoded><![CDATA[<p>Sur ce site placé sous le patronage de Nicolas-Claude Fabri de Peiresc dans une atmosphère d&#8217;humanisme intellectuel et artistique, la présence des amis et des correspondants de Peiresc s&#8217;impose. Nous voulons aider à mieux connaître Marin MERSENNE (1588-1648), religieux de l&#8217;Ordre des Minimes, savant incontesté et artisan de la nouvelle vision mécanique du monde au XVIIè siècle.</p>
<p>Armand BEAULIEU, qui a brillamment achevé la publication de la Correspondance de Mersenne, et écrit un très beau livre : &#8220;Mersenne, le Grand Minime&#8221; (ASBL Nicolas-Claude Fabri de Peiresc, 1995), nous a fait le don d&#8217;un texte inédit sur le rôle de l&#8217;amitié entre Mersenne et Peiresc dans l&#8217;oeuvre de Mersenne.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong><a href="http://www.peiresc.org/Amitie.htm">Visitez l&#8217;article de &#8220;Mersenne et Peiresc, une amitié constructive&#8221;</a></strong></p>
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		<title>Le cabinet de Peiresc de quelques autres (Agnès Bresson)</title>
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		<pubDate>Tue, 30 Sep 2014 22:34:10 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[admin]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Carrefour de la Culture Méditerranéenne]]></category>

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		<description><![CDATA[Nicolas-Claude Fabri de Peiresc, conseiller au Parlement d&#8217;Aix-en-Provence, mort dans sa cinquante-septième année en 1637, a été considéré de son vivant comme le prince des curieux. Prodigieux érudit, il fut aussi un véritable savant &#8211; le premier qui ait corroboré par l&#8217;expérimentation la théorie de Harvey sur la circulation sanguine, qui ait l&#8217;un des premiers...]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>Nicolas-Claude Fabri de Peiresc, conseiller au Parlement d&#8217;Aix-en-Provence, mort dans sa cinquante-septième année en 1637, a été considéré de son vivant comme le prince des curieux. Prodigieux érudit, il fut aussi un véritable savant &#8211; le premier qui ait corroboré par l&#8217;expérimentation la théorie de Harvey sur la circulation sanguine, qui ait l&#8217;un des premiers dressé la carte de la lune(1), fait progresser la numismatique et pratiqué d&#8217;instinct la critique historique -. Son originalité et l&#8217;intérêt qu&#8217;il a suscité à travers les siècles viennent sans doute de ce que ce personnage omniscient n&#8217;a jamais publié une ligne. Il n&#8217;en répandait pas moins généreusement son savoir par son immense correspondance. Pour son plaisir et son enseignement personnel, il prit soin de se constituer ce que nous nommerions aujourd&#8217;hui un musée privé (2) et qui s&#8217;appelait au XVIIe siècle un &#8220;cabinet de curiosités&#8221;. C&#8217;est cet aspect de sa démarche que nous nous proposons d&#8217;étudier ici.</p>
<h1><a href="http://www.peiresc.org/Cabinet.htm">Visitez la page originale du cabinet de Peiresc avec les figures</a></h1>
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		<title>L&#8217;art et le champ</title>
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		<pubDate>Mon, 20 May 2013 16:31:56 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[admin]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Art et Science au 21ème siècle]]></category>

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		<description><![CDATA[L&#8217;ART ET L&#8217;ELECTRICITE Deuxième époque : l&#8217;Art et le Champ Simon DINER (+ 2013) Résumé L&#8217;électricité est à l&#8217;origine de la notion de champ, qui a profondément transformé la vision du monde et la technologie. A la vision atomiste, le champ substitue une vision continuiste, dont la formulation mathématique a conduit à un renouveau sans...]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<h2>L&#8217;ART ET L&#8217;ELECTRICITE</h2>
<p>Deuxième époque : l&#8217;Art et le Champ</p>
<p>Simon DINER (+ 2013)</p>
<h2>Résumé</h2>
<p>L&#8217;électricité est à l&#8217;origine de la notion de champ, qui a profondément transformé la vision du monde et la technologie. A la vision atomiste, le champ substitue une vision continuiste, dont la formulation mathématique a conduit à un renouveau sans précédent de la géométrie. De la géométrisation de la physique à la vision computationnelle, s&#8217;installe une vision morphologique du monde qui remplace la vision analytique. Le champ permet le transport des données à distance, modifiant tout notre rapport à l&#8217;espace et au temps. L&#8217;art sous toutes ses formes témoigne de ces révolutions, confortées par les phénomènes de globalisation sociale et économique.</p>
<h2>Introduction</h2>
<p>La science et la technologie de l&#8217;électricité ont connu depuis le XVIIIe siècle deux époques successives, correspondant à deux visions essentielles du monde. La vision atomiste et la vision continuiste. Platon et Aristote. Il est remarquable que l&#8217;électricité ait été à travers ses applications le vecteur actif de cette dualité fondamentale qui parcourt la pensée occidentale et la structure.</p>
<p>L&#8217;électricité est à l&#8217;origine de la notion de champ, qui s&#8217;impose à la pensée scientifique du XXe siècle tout en faisant les beaux jours de la technique majeure du siècle, la TSF. De la télévision au laser, du radar aux communications à longue distance, du transistor aux fibres optiques, le champ électromagnétique remplace le simple courant électrique. L&#8217;idéologie du champ déloge l&#8217;idéologie atomistique (1).</p>
<p>L&#8217;art plastique (2) en particulier est le témoin de cette transformation. Si l&#8217;Impressionnisme, l&#8217;Art Abstrait constructiviste ou le Bauhaus sont inféodés à un atomisme visuel, qui recherche pour les utiliser les éléments constitutifs de la matérialité visuelle, l&#8217;Art non figuratif et l&#8217;Art Contemporain, Art Electronique compris, s&#8217;orientent délibérément vers un discours sur l&#8217;espace et l&#8217;information, dans un esprit d&#8217;immatérialité, dont le champ électromagnétique classique est le paradigme fondateur. Imitant d&#8217;ailleurs en cela une Science qui multiplie les théories générales où les signes sont favorisés au dépens de la matière et des objets.</p>
<p>Au-delà de l&#8217;immatérialité apparente se manifeste la véritable révolution conceptuelle apportée par l&#8217;introduction de la notion de champ. Le champ est une description des relations qui s&#8217;établissent entre les phénomènes dans l&#8217;espace et le temps. Il traduit la solidarité profonde entre les phénomènes, jusque et y compris entre le phénomène et l&#8217;observateur. La description mathématique de cette solidarité débouche sur des représentations géométriques globales qui font les succès des théories de la relativité et des théories de champ de jauge pour les forces d&#8217;interaction dans la nature. Les théories de champ sont à l&#8217;origine d&#8217;une géométrisation de la physique qui remet au premier plan, après une certaine éclipse, la géométrie comme langage universel. Parallèlement, nos conceptions et notre vécu de l&#8217;espace s&#8217;élargissent considérablement jusqu&#8217;à la pratique quotidienne de la virtualité. Ce renouveau de la géométrie et cet éclatement de l&#8217;espace ne sont pas sans influence sur les expressions artistiques.</p>
<p>Mais en révolte contre ce structuralisme abstrait, l&#8217;art de la seconde moitié de notre siècle, se veut bien souvent réhabilitation constante de la matière, non pas dans le cadre d&#8217;une ontologie de la chose mais dans celui d&#8217;une ontologie de l&#8217;action. La matière d&#8217;Aristote contre la matière de Platon.</p>
<p>Il est frappant de constater que les nécessités d&#8217;une description quantique du champ électromagnétique redonnent corps à une nouvelle matérialité de l&#8217;espace ainsi qu&#8217;à une rematérialisation de la notion d&#8217;information.</p>
<p>Les développements de la physique du champ accompagnent les flux et les reflux de la pensée et de la création. L&#8217;Art et la Science s&#8217;entrecroisent dans le champ de la culture de chaque époque.</p>
<p>Si les rapports entre l&#8217;art au XXe siècle et les mathématiques font l&#8217;objet de nombreuse publications, en particulier dans le cadre du problème des géométries non euclidiennes et pluridimensionnelles ainsi que dans celui de la symétrie (L.D. Henderson. 1983 ; I. Hargittai. 1986 ; M. Emmer. 1993 ; M. Loi.1995), ceux entre l&#8217;art et la physique ont rarement été l&#8217;objet d&#8217;études systématiques (L. Shlain. 1991) (3)</p>
<p>Et pourtant les artistes et les physiciens de la fin du XIXe siècle et du début du XXe participent à un même retrait face à l&#8217;objectivité du réel. L&#8217;art et la physique abandonnent ensemble l&#8217;idéal de Mimésis pour s&#8217;engager dans l&#8217;aventure du non figuratif et du formalisme abstrait. Le concept de champ joue un grand rôle souvent caché dans cette démarche commune qui marque le siècle au sceau d&#8217;une nouvelle objectivité.</p>
<h2>L&#8217;atomisme. Une réalité et une idéologie</h2>
<p>L&#8217;atomisme est une vision particulière de la Nature et constitue en tant que telle, un des plus anciens programmes scientifiques. Programme qui en toutes époques et dans diverses cultures a pu sembler le programme le plus naturel, sinon le seul rendant compte fidèlement de la nature du monde. On a même pu considérer l&#8217;atomisme comme une caractéristique de la pensée et de la science occidentales (4). Il existe effectivement une approche typiquement occidentale de la description de la nature, dérivée des traditions judéo-chrétiennes et de la pensée grecque. La science occidentale est avant tout un moyen d&#8217;atteindre le savoir par décomposition et recomposition. On accède à la compréhension de la réalité par décomposition des objets naturels en éléments que l&#8217;on tente de réassembler pour reconstituer les parties du monde. L&#8217;atomisme est au coeur de cette démarche.</p>
<p>Au programme atomiste s&#8217;oppose le programme continualiste. Il y a de fait un va et vient constant entre deux démarches cognitives, selon que l&#8217;on privilégie des considérations locales ou des considérations globales, selon que l&#8217;on se livre au réductionnisme ou au holisme et à l&#8217;organicisme, selon que l&#8217;on a recours au Nombre ou à la Géométrie. Il est tentant de rapprocher cette polarité des activités cognitives de l&#8217;opposition entre les fonctionnements de l&#8217;hémisphère gauche et de l&#8217;hémisphère droit du cerveau. Si tant est que le traitement de l&#8217;information y corresponde à des démarches opposées, locales et globales (S. Kosslyn, O. Koenig. 1992, P. 430).</p>
<p>Depuis le XVIIème siècle, le programme atomiste a accumulé les succès, laissant espérer en une réduction définitive de la compréhension de la réalité en terme d&#8217;éléments de base : les particules subatomiques, les atomes, les molécules et les macromolécules, les gènes. Une idéologie que le XXème siècle exacerbe à travers les développements de la Cybernétique et de l&#8217;Informatique, en mettant au premier plan la représentation atomistique (discrète et digitale) de l&#8217;Information (5). Les dispositifs électroniques, la modélisation du psychisme à l&#8217;aide de réseaux de neurones mathématiques, laissant penser à une modularité de l&#8217;esprit, ou l&#8217;hyperstockage de l&#8217;information sur les disques CD-ROM, c&#8217;est le triomphe de l&#8217;atomisme.</p>
<p>Si la vision atomiste trouve un profond accord avec les réalités naturelles, elle n&#8217;en est pas moins marquée au sceau de nombreux éléments de la culture.</p>
<p>Le linguiste Benjamin Whorf a insisté sur le fait que la structure grammaticale d&#8217;une langue révèle la manière dont on dissèque la nature et analyse les expériences en terme d&#8217;objets et de concepts. Il a suggéré que la structure profonde des langues indo-européennes contient comme caractéristiques fondamentales : la séparation entre le sujet et l&#8217;objet, la persistance de l&#8217;objet individuel et l&#8217;écoulement uniforme unidirectionnel du temps.</p>
<p>Mais l&#8217;atomisme occidental ne s&#8217;abreuve pas que de la structure de la langue, il est aussi profondément lié à la structure socio-économique. Le sentiment que l&#8217;Homme a de son rapport au Corps Social influence profondément l&#8217;image qu&#8217;il se fait de la Nature. Tout comme le sentiment qu&#8217;il a de son rapport à son propre corps.</p>
<p>Ainsi l&#8217;essor de l&#8217;idéologie individualiste est lié à l&#8217;essor du monde marchand capitaliste et des villes, où l&#8217;idéologie de l&#8217;individu se développe parallèlement à une idéologie de la marchandise. Individus comme marchandises sont des objets mobiles, interchangeables, discernables, susceptibles d&#8217;être manipulés.</p>
<blockquote><p>&#8221; L&#8217;atomisation des relations sociales qui était le corollaire nécessaire de l&#8217;atomisation des relations économiques, produit cette entité impossible et imaginaire : l&#8217;individu bourgeois. Le mouvement des sciences physiques s&#8217;éloignant du point de vue &#8221; organique &#8221; (Aritotélicien) pour aller vers un point de vue &#8221; géométrique &#8221; et &#8221; technologique &#8221; (Archimédien) ou vers un point de vue &#8220;mécaniste &#8221; (Descartes et Newton), fut un produit nécessaire de l&#8217;introduction de techniques de plus en plus développées pour l&#8217;organisation de tous les niveaux de la production, y compris celui des idées. La nature de l&#8217;organisation sociale exigée par une société technologique au sens moderne est telle que l&#8217;efficacité des parties interchangeables de la machine devienne un principe de relations sociales. Il n&#8217;y a qu&#8217;un pas du &#8221; Je &#8221; de Montaigne au &#8221; cogito &#8221; de Descartes et de là au &#8221; clair et distinct &#8220;. Le &#8221; clair et distinct &#8221; est une métaphore représentative d&#8217;une idéologie de l&#8217;entité, produit nécessaire de l&#8217;avancée de la physique au XVIème siècle engendrée par la technologie, idéologie cherchant à justifier un programme intéressé non par &#8221; le gouvernement des hommes &#8221; (théologie) mais par &#8221; l&#8217;administration des choses &#8221; (science de la nature). &#8221;</p>
<p>A. Wilden. System and structure. 1980</p></blockquote>
<p>Tous les concepts de la physique classique, Mécanisme et Atomisme, s&#8217;inscrivent dans cette perspective de l&#8217;Individualisme triomphant. L&#8217;identité des objets physiques n&#8217;y fait point de doute ; la possibilité d&#8217;isoler, de séparer, de fragmenter s&#8217;exerce souverainement. Le système physique isolé, la trajectoire de la particule, la matière isolée dans l&#8217;espace vide, le rayon lumineux, les atomes, les &#8221; particules élémentaires &#8220;, les évènements isolables du calcul des probabilités, participent tous d&#8217;une idéologie de l&#8217;individualisme physique.</p>
<p>Les rapports de l&#8217;objet physique à l&#8217;environnement sont conçus comme des perturbations qui n&#8217;affectent pas le coeur dur de l&#8217;objet primaire.</p>
<p>L&#8217;individualisation constitue le mythe fondateur de la physique moderne, qui s&#8217;instaure dans un coup de force : la formulation d&#8217;une dynamique dont le frottement est exclu et qui ne s&#8217;applique en vérité qu&#8217;au mouvement des astres.</p>
<p>Il faudra attendre le vingtième siècle pour que ces conceptions physiques individualistes soient battues en brèche par le développement de la physique elle-même. Et cela précisément au moment où l&#8217;idéologie de l&#8217;individualisme, et l&#8217;individualisme tout court, reculent devant les formidables machines sociales engendrées par une technologie triomphante et mal maîtrisée socialement. C&#8217;est sur un fond d&#8217;idéologie structuraliste et systémique, sur une renaissance des conceptions organicistes stimulées par le bond en avant de la Biologie (6), que se réintroduisent les problèmes de liaison &#8220;organique&#8221; entre les éléments de la réalité.</p>
<p>L&#8217;espace et le temps semblent se recoller dans la Relativité Restreinte, la matière et l&#8217;espace ne sont plus des objets indépendants en Relativité Générale, le Vide, si essentiel à l&#8217;atomisme, n&#8217;est plus tout à fait vide en Electrodynamique Quantique et en Théorie Quantique des Champs. La notion de particule élémentaire recule jusque dans le marécage mathématique où coassent les quarks, les phénomènes de frottement apparaissent essentiels et la Mécanique Quantique révèle entre les &#8221; objets &#8221; de la microphysique des corrélations dont le statut trouble les physiciens.</p>
<p>La Mécanique Quantique marque à la fois l&#8217;apogée et le déclin de l&#8217;atomisme universel. Crise d&#8217;identité de la particule menant à la fin d&#8217;un certain type de réductionnisme primaire. &#8221; Les particules ont les propriétés du système, bien plus que le système n&#8217;a les propriétés des particules &#8221; comme le dit joliment Edgard Morin.</p>
<p>Le succès initial de la physique occidentale a été fondé sur la réussite dans la définition d&#8217;objets individuels isolés (ou ce qui revient au même d&#8217;expériences reproductibles où la répétition est garantie par la stabilité vis à vis des perturbations extérieures). Cette physique est née dans un monde dominé par une idéologie de l&#8217;individualisme.</p>
<p>Ce triomphe de l&#8217;individualisme s&#8217;incarne aussi dans le langage de l&#8217;Analyse Mathématique Classique qui privilégie les considérations locales.</p>
<p>La situation s&#8217;est retournée, et l&#8217;on assiste aujourd&#8217;hui à un passage du Local au Global reflété par la Géométrisation de la Physique.</p>
<p>Faut-il s&#8217;en étonner dans un monde où le citoyen pèse de moins en moins face à l&#8217;Etat ou aux organisations économiques internationales ?</p>
<p>A l&#8217;opposé de la conception atomistique du monde, dont l&#8217;image de l&#8217;horloge, si prisée au XVIIIème siècle, n&#8217;est qu&#8217;un avatar, on voit se développer une conception continualiste, illustrée dès l&#8217;Antiquité par Aristote, défendue par Leibniz et prégnante dans l&#8217;image du monde comme un organisme, chère aux Romantiques du XIXème siècle.</p>
<p>L&#8217;atomisme est battu en brèche par la doctrine selon laquelle, le tout n&#8217;est pas vraiment la somme des parties. C&#8217;est la reconnaissance de l&#8217;importance du Non-Linéaire.</p>
<p>L&#8217;atomisme cède aussi le pas au continualisme dans une démarche où se modifie le rapport du sujet à l&#8217;objet. Dans l&#8217;atomisme se réalise une stricte séparation entre le sujet et l&#8217;objet, une extériorité de l&#8217;observateur par rapport au monde, une indépendance entre le langage et la réalité qu&#8217;il décrit. L&#8217;atomisme participe à la vision du monde des peintres occidentaux de la Renaissance pour lesquels le tableau est une fenêtre ouverte sur le monde. A l&#8217;opposé de la conception des peintres d&#8217;icônes pour lesquels l&#8217;icône est Dieu, donc le Monde, qui regarde l&#8217;Homme en l&#8217;englobant.</p>
<p>Les difficultés de l&#8217;atomisme proviennent de ce qu&#8217;il exprime les interactions comme extérieures aux objets. Il y a d&#8217;abord les objets (atomes) puis les interactions (7). Dans une telle conception, il ne peut y avoir que des interactions à distance. C&#8217;est là où le bât blesse, et où la conception newtonienne de l&#8217;action à distance va se trouver remplacée au XIXème siècle par la notion d&#8217;action de proche en proche, qui va faire éclore le concept de champ.</p>
<h2>L&#8217;art occidental et la vision atomistique du monde</h2>
<p>A la question essentielle de savoir si le constituant fondamental du monde est la substance, le processus ou l&#8217;événement, la conception dominante a toujours été en faveur de la substance, depuis Aristote et Platon. Descartes a même été jusqu&#8217;à considérer l&#8217;étendue comme une substance. On a pu considérer l&#8217;énergie comme une substance. Les conceptions atomistiques marquent l&#8217;apogée de cette vision du monde substantialiste.</p>
<p>L&#8217;art occidental, en particulier depuis l&#8217;époque médiévale, au moment où s&#8217;est constitué le parti pris de l&#8217;art comme &#8221; fenêtre sur le monde &#8220;, a exacerbé son intérêt pour les objets qui constituent le monde. Selon Alois Riegl, les civilisations et les cultures oscillent entre deux conceptions de l&#8217;espace, une conception &#8221; haptique &#8221; qui isole les objets et une conception &#8221; optique &#8221; qui les fond dans un continuum spatial. L&#8217;art occidental a été modelé par la conception &#8221; haptique &#8221; qui prévaut dans l&#8217;idéologie atomiste.</p>
<p>De toutes les interprétations de la perspective, la plus naturelle est d&#8217;y voir des procédures pour donner une représentation atomiste &#8221; vrai-semblable &#8221; de la composition du monde. Il faut ranger et ordonner les objets en marquant leur position dans l&#8217;espace.</p>
<p>L&#8217;apparition de la perspective tout comme d&#8217;ailleurs celle du paysage, témoigne dans l&#8217;histoire de la culture européenne d&#8217;un renversement total de point de vue sur le monde qui se manifeste tout autant dans le développement de la science.</p>
<p>Contrairement à la conception de l&#8217;Antiquité, c&#8217;est l&#8217;homme qui regarde la nature et non plus la nature qui regarde l&#8217;homme. Mais ce regard est une prise de possession, tout comme c&#8217;est le cas pour la science. A l&#8217;ordre des choses succède l&#8217;ordre imposé par l&#8217;homme. L&#8217;atomisme sert ce projet en cataloguant les objets de la nature, prêts à être conquis, utilisés, asservis.</p>
<p>L&#8217;atomisme sert les stratégies de la vision. C&#8217;est ce qui a été bien exposé par Lev Manovich dans sa thèse &#8221; The Engineering of Vision from Constructivism to Computers &#8221; (MIT. 1993).</p>
<p>Dès la fin du XIXème siècle, puis au XXème siècle &#8221; la vision va acquérir de nouveaux rôles comme moyen de communication de masse et instrument de travail et de ce fait sera, comme tout instrument de production, soumise à ingénierie, rationalisation et automation &#8220;.</p>
<p>Les démarches atomistiques sont au coeur de cette instrumentalisation de la vision qui s&#8217;exprime pleinement dans l&#8217;art de cette époque.</p>
<p>Une instrumentalisation clairement prônée par les écrits de Charles Henry (1859-1926) qui eurent tant d&#8217;influence sur Seurat et Signac, et ceux de Lazlo Moholy Nagy (1895-1946) représentatifs de l&#8217;esprit des avant-gardes du début du XXème siècle.</p>
<blockquote><p>&#8221; Les recherches sur les effets psychologiques des couleurs de base et des formes élémentaires conduites par les psychologues dans la seconde moitié du XIXème siècle (Wundt, Fechner) rendaient possible l&#8217;idée d&#8217;un langage visuel rationnel composé d&#8217;éléments simples &#8211; les &#8221; atomes &#8221; de la communication visuelle. Cette idée fut poursuivie au XIXème siècle par des artistes comme Seurat et des théoriciens comme Henry. Lorsque dans les années 20 les artistes se retrouvèrent à jouer le rôle de designers de la communication de masse, l&#8217;idée d&#8217;un langage visuel atomistique acquit une nouvelle importance et une nouvelle urgence &#8220;.</p>
<p>Les recherches psychologiques sur les formes simples influencèrent Seurat, Signac, Kandinsky, Klee, Mondrian.</p></blockquote>
<p>Les artistes modernistes réclamant le statut de designers de la propagande de masse dans la Russie Soviétique des années 20, firent converger les deux voies de recherche &#8211; l&#8217;exploration artistique des éléments visuels et les découvertes de la psychologie expérimentale, en particulier celles de la psychologie de la Gestalt.</p>
<p>&#8221; Dans de nombreux instituts d&#8217;art soviétiques des années 20, El Lissitsky, Alexandre Rodchenko, Osip Brik et d&#8217;autres collaborèrent avec des psychologues expérimentaux pour étudier l&#8217;efficacité des éléments visuels et leurs combinaisons &#8220;. L&#8217;atomisme visuel au service de la communication de masse, permet de constituer des codes, mais ne va pas jusqu&#8217;à une articulation qui deviendrait un langage. Malgré la &#8221; Grammaire des arts du dessin &#8221; de Charles Blanc (1880), l&#8217;esthétique atomistique ne se constitue pas en langage. L&#8217;activité des formalistes russes à laquelle participe Osip Brik n&#8217;est pas suffisante pour constituer un pont entre les arts plastiques et la sémiotique naissante. Il faudra attendre les années 60 pour voir se constituer une sémiotique visuelle, grammaire des éléments visuels, dont l&#8217;influence sur l&#8217;expression artistique semble pour le moment négligeable. On ne peut pas dire que les travaux de U. Eco, du Groupe µ ou de Boris Ouspensky sortent d&#8217;un milieu restreint et fécondent la création artistique, arts médiatiques inclus.</p>
<h2>La pensée du continu</h2>
<h2>D&#8217;une physique des images à une physique du simulacre</h2>
<p>La culture occidentale a toujours été dominée par une vision du monde substantialiste, atomiste, réductionniste, pythagonico-platonicienne. Le programme platonicien de connaissance mathématique dont le fondement est une théorie géométrique de la matière et de ses transformations est un réductionnisme particulier : la diversité du monde provient de l&#8217;assemblage et de transformations réciproques de figures. L&#8217;atomisme est aussi un réductionnisme : les qualités physiques sont ramenées à des positions et à des figures d&#8217;atomes.</p>
<p>C&#8217;est dans le refus critique d&#8217;Aristote d&#8217;adhérer au programme platonicien et à l&#8217;atomisme que se trouve la source la plus importante de la formation d&#8217;un programme scientifique différent que l&#8217;on peut qualifier de programme continualiste. Programme qualitativiste qui voit la différence fondamentale entre les corps dans la différence entre les qualités et leurs actions. Programme dynamique où la matière informe et le mouvement se conjuguent pour créer les formes. Une attitude émergentiste opposée au réductionnisme (8).</p>
<p>Une pensée du continu, difficile à développer en l&#8217;absence de moyens mathématiques adéquats.</p>
<p>Le grand mathématicien René Thom a bien compris le défi aristotélicien :</p>
<blockquote><p>&#8221; Aristote avait tenté, dans sa Physique, de construire une théorie du monde fondée non sur le nombre, mais sur le continu. Il avait ainsi réalisé (au moins partiellement) le rêve que j&#8217;ai toujours entretenu de développer une &#8221; Mathématique du continu &#8221; qui prenne le continu comme notion de départ, sans aucun appel (si possible) à la générativité intrinsèque du nombre. Aristote a été pendant des siècles (peut être des millénaires) le seul penseur du continu ; c&#8217;est là à mes yeux son mérite essentiel &#8220;.</p>
<p>(Esquisse d&#8217;une sémiophysique)</p></blockquote>
<p>Toute la philosophie naturelle occidentale jusqu&#8217;aujourd&#8217;hui ne veut voir dans le monde que les objets, et veut derrière chaque manifestation trouver un objet qui en est la cause.</p>
<p>La pensée du continu désoriente en cherchant à dire un monde sans objets, un monde où l&#8217;on ne sait rien isoler, un monde de l&#8217;informe.</p>
<p>Même la pensée mathématique du continu a du mal à renoncer à la notion de point, et accumule les points pour créer un continuum par l&#8217;infini.</p>
<p>Il faudra attendre le dernier tiers du XIXe siècle pour voir apparaître une véritable pensée du sans objet et de l&#8217;informe.</p>
<p>Dans une culture qui se voulait massivement réaliste vont se manifester des interrogations scientifiques liées à des phénomènes dont on n&#8217;arrive pas à identifier le support objet. Situation d&#8217;autant plus dramatique qu&#8217;à la même époque on finit par concrétiser la longue aventure de l&#8217;atomisme en &#8221; dévoilant les atomes &#8220;. C&#8217;est à ce moment là que se concrétise la notion de champ électromagnétique (1873) qui va détruire tout ce que l&#8217;on pouvait imaginer d&#8217;un éther substantiel sous-jacent, et que parallèlement l&#8217;explication de nombreux phénomènes psychologiques fait recours à un inconscient informe dont la structure énergétiste cache mal la déception atomiste.</p>
<p>Deux visions de l&#8217;homme et du monde qui mènent le même combat face à la disparition des repères matériels et vont s&#8217;engouffrer dans la symbolique. Là où il n&#8217;y a plus d&#8217;objets il ne reste plus que les signes. Ce conflit entre le matériel et l&#8217;immatériel va laisser des traces profondes dans l&#8217;art du XXe siècle (9). C&#8217;est le champ électromagnétique qui crée le premier les conditions culturelles de la dématérialisation. Effet paradoxal d&#8217;une histoire de l&#8217;électricité qui affirme au même moment son atomicité granulaire, en révélant l&#8217;existence de l&#8217;électron et découvre l&#8217;étonnant phénomène de la propagation des ondes électromagnétiques. L&#8217;énergie existe encore, détachée de tout support matériel identifiable.</p>
<p>Dans la théorie électromagnétique de Maxwell, le champ électromagnétique n&#8217;est pas encore une entité autonome. Il est profondément lié à l&#8217;existence des corps électrisés au repos ou en mouvement. Mais les éléments de son autonomie apparaissent dans la formulation mathématique de la théorie. Le champ électromagnétique, ce sont les équations de Maxwell. Une véritable pensée du continu s&#8217;introduit là par l&#8217;usage d&#8217;équations aux dérivées partielles. Einstein, dans un essai écrit pour le centenaire de Maxwell dit justement :</p>
<blockquote><p>&#8221; Avant Maxwell les gens concevaient la réalité physique, pour autant que l&#8217;on suppose qu&#8217;elle représente des événements de la nature, comme des points matériels, dont les modifications consistent exclusivement en des mouvements qui sont soumis à des équations différentes ordinaires. Après Maxwell ils ont considéré la réalité physique comme représentée par des champs continus soumis à des équations aux dérivées partielles &#8220;.</p>
<p>A. Einstein &#8211; Maxwell&#8217;s Influence on the Evolution of the Idea of Physical Reality.</p>
<p>Ideas and opinions N.Y. Dell 1984.</p></blockquote>
<p>Mais ce faisant la vision du monde la physique bascule d&#8217;une physique des images à une physique du simulacre, entraînant un débat intense sur la nature de la connaissance. Débat aux immenses retentissements culturels dont l&#8217;art du XXe siècle va se faire l&#8217;écho.</p>
<p>Les grands savants de la fin du XIXe siècle, Helmholtz, Hertz, Poincaré ont fortement marqué leur époque et tirant de leurs travaux une nouvelle philosophie de la nature, marquant un net retrait face à toutes les tentations de réalisme.</p>
<p>Heinrich Hertz, le physicien des ondes hertziennes, occupe au tournant du siècle une position privilégiée.</p>
<p>Sans chercher à prouver la théorie de Maxwell (l&#8217;homme de Cambridge), Hertz (l&#8217;homme de l&#8217;école allemande de Helmholtz), va produire des faits expérimentaux qui prouvent la justesse des conceptions de Maxwell.</p>
<p>Il va montrer l&#8217;existence des ondes électromagnétiques (1888).</p>
<p>Tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes, s&#8217;il avait vraiment observé ces ondes comme vous observez les ondes sur l&#8217;eau d&#8217;un bassin où vous venez de jeter une pierre. Mais il n&#8217;a observé que des phénomènes qui accompagnent habituellement les ondes, et donc tout se passe comme s&#8217;il existait des ondes électromagnétiques.</p>
<p>Comment, direz-vous, les ondes électromagnétiques existent puisque l&#8217;on sait les émettre et les recevoir (la radiodiffusion, la télévision, les relais par satellite). On sait effectivement, en utilisant la théorie électromagnétique, transmettre des signaux à des distances énormes et recevoir des signaux qui nous viennent du cosmos. Mais personne n&#8217;a jamais pu vérifier que cela a réellement lieu à l&#8217;aide des ondes électromagnétiques de la théorie de Maxwell, car on ne voit pas ces ondes directement.</p>
<p>Hertz a produit des expériences qui sont en accord avec les conséquences de la théorie de Maxwell, mais qui laissent la notion de champ électromagnétique flottante et déracinée. Le champ des équations de Maxwell est un admirable outil descriptif, mais sa matérialité nous échappe, d&#8217;autant plus que l&#8217;on ne saura concevoir un éther convenable pour le recevoir. Mais si l&#8217;on ne voit pas les ondes, pourquoi s&#8217;acharner donc à leur trouver un support ? Que se passe-t-il donc puisque les télécommunications fonctionnement admirablement ?</p>
<p>Confronté à ce mystère du Vide et de l&#8217;Ether, Hertz, dans le sillage de Helmholtz, développe une attitude conventionnaliste.</p>
<p>Pour Hertz, la réalité se prête à différentes représentations imagées empiriquement équivalentes. La question de savoir laquelle de ces représentations est la plus appropriée, ne dépend pas seulement d&#8217;exigences de correspondance avec les phénomènes, mais aussi de critères de simplicité ou d&#8217;efficacité. Le choix d&#8217;une représentation est purement conventionnel.</p>
<p>Alors que Maxwell avait éprouvé le besoin de donner une interprétation et une présentation mécanistes de sa théorie, et pour ce faire avait construit différents modèles d&#8217;éther, Hertz ne cherche pas à savoir lequel de ces modèles est &#8221; le vrai &#8220;. Il déclare en effet que la théorie électromagnétique de Maxwell n&#8217;est rien d&#8217;autre que son système d&#8217;équations différentielles ; il est donc inutile de cherche à cette théorie une teneur objective autre que celle exprimée dans ces équations. Il ouvre ainsi la voie à cette affirmation célèbre du XXème siècle : &#8221; L&#8217;atome d&#8217;hydrogène c&#8217;est l&#8217;équation de Schrödinger de l&#8217;atome d&#8217;hydrogène &#8220;.</p>
<p>A la fin de sa vie, Hertz entreprend un exposé des &#8221; Principes de la Mécanique &#8220;, ultime tentative grandiose, selon Planck, de ramener tous les phénomènes de la nature au mouvement. Planck ajoute que la tendance de la vision mécaniste du monde vers une forme unifiée de l&#8217;univers trouve là un accomplissement idéal. Ce livre est un peu comme le chant du cygne du mécanisme et Lénine a à juste titre, dans &#8221; Matérialisme &#8221; et empiriocriticisme &#8221; (1908), souligné les oscillations de Hertz entre matérialisme et kantisme. Dans la préface, on y trouve effectivement des déclarations dans l&#8217;esprit de Kant et de Helmholtz, qui ont eu un grand retentissement à travers des philosophes comme Ludwig Wittgenstein ou Ernst Cassirer. On connaît les liens entre ces philosophes et le monde de l&#8217;art, en particulier l&#8217;influence de Cassirer sur l&#8217;historien d&#8217;art E. Panofsky. Lénine dénonçait déjà la récupération de Hertz par les idéalistes&#8230;</p>
<p>Dans la &#8221; Philosophie des formes symboliques &#8221; (1927), Cassirer n&#8217;hésite pas à expliquer comment la connaissance physico-chimique promeut un nouveau idéal de connaissance.</p>
<blockquote><p>&#8221; Le nouvel idéal de connaissance qui ressort de toute cette évolution se trouve exprimé de la manière la plus frappante dans les considérations préliminaires aux Principes de mécanique de Heinrich Hertz. Celui-ci requiert de notre connaissance de la nature, comme la tâche urgente et primordiale entre toutes, qu&#8217;elle nous permette de prévoir nos expériences futures ; son procédé pour inférer ainsi du passé à l&#8217;avenir devra consister à forger des &#8221; symboles, ou des simulacres internes &#8221; des objets extérieurs, d&#8217;une nature telle que les conséquences logiques de ces symboles soient elles-mêmes les images des</p>
<p>conséquences nécessaires des objets naturels qu&#8217;ils reproduisent.</p>
<p style="padding-left: 30px;">&#8221; &#8221; &#8221; &#8221; Une fois que l&#8217;expérience accumulée nous a fourni des images présentant les caractères requis, nous pouvons nous servir de ces images comme de modèles et ainsi déduire rapidement des conséquences qui n&#8217;apparaîtront dans le monde extérieur que beaucoup plus tard, ou qui résulteront de notre propre intervention&#8230; Ces images dont nous parlons sont nos représentations des choses, et s&#8217;accordent avec elles par leur propriété essentielle, qui est de satisfaire à la condition susdite ; mais elles n&#8217;ont besoin pour remplir leur tache d&#8217;aucune espèce de conformité avec les choses. De fait nous ignorons si nos représentations ont quoi que ce soit de commun avec les choses en dehors de cette relation fondamentale, et nous n&#8217;avons aucun moyen de le savoir &#8221; &#8221; &#8221; &#8220;.</p>
<p>Hertz. Principes de la mécanique</p></blockquote>
<p>Le système conceptuel de la physique devra rendre compte de l&#8217;ensemble des relations qui existent entre les objets réels et comprendre comment ils dépendent les uns des autres ; mais il faut pour cela que tous les concepts utilisés se situent d&#8217;emblée dans une perspective théorique qui les unifie. L&#8217;objet résiste à qui veut le poser comme un pur en soi, indépendant des catégories essentielles de la connaissance de la nature ; il ne se prête à la représentation qu&#8217;à l&#8217;intérieur de ces catégories, hors desquelles il n&#8217;aurait pas de forme constituée. C&#8217;est en ce sens que chez Hertz les concepts centraux de la mécanique, notamment ceux de masse et de force, deviennent des &#8221; simulacres &#8221; qui, créés par la logique propre à la connaissance de la nature, ne peuvent que se plier à ses exigences générales et tout d&#8217;abord à l&#8217;exigence à priori qui veut qu&#8217;une description soit claire, non contradictoire et libre de toute équivoque.</p>
<p>La retraite des physiciens accompagnée de combats (d&#8217;arrière garde ?) qui vont durer tout le XXème siècle, ouvre la voie au monde du sans objet et cautionne toutes les révolutions esthétiques (l&#8217;esthétique est une vision du monde) qui vont se succéder.</p>
<h2>Le champ. Mais qu&#8217;est-ce que c&#8217;est donc ?</h2>
<p>L&#8217;histoire du concept de champ est comme celui d&#8217;un figurant qui devient un premier rôle.</p>
<p>Apparu pour combler le vide créé par le scandale de l&#8217;action à distance il devient l&#8217;élément premier dont tout procède et où tout s&#8217;anéantit.</p>
<p>Cela avait pourtant bien commencé lorsque la physique occidentale, et Newton en particulier, avaient proclamé leur refus de l&#8217;action à distance, considérée comme une magie inacceptable.</p>
<blockquote><p>&#8221; Le fait qu&#8217;un corps puisse agir sur un autre à distance à travers le vide, sans aucune médiation de quoique ce soit d&#8217;autre&#8230; est pour moi une si grande absurdité, que je pense qu&#8217;aucun homme pensant philosophiquement avec compétence puisse y échoir. &#8221;</p>
<p>Newton. Principia Mathematica</p></blockquote>
<p>Il ne restait plus à Faraday et à Maxwell qu&#8217;à paver l&#8217;espace entre les corps de propriétés qui se révèleraient par le test d&#8217;un corps d&#8217;épreuve en chaque point.</p>
<p>Le champ est le concept d&#8217;un espace (de l&#8217;espace) muni de propriétés en chacun de ses points.</p>
<p>L&#8217;idée essentielle du champ est l&#8217;existence de régions de l&#8217;espace possédant d&#8217;une manière latente la possibilité de manifester en chaque point une force sur un corps d&#8217;épreuve que l&#8217;on y introduit.</p>
<p>L&#8217;espace est ainsi lui-même pris pour une chose sans nécessairement être empli de quelque chose. Une théorie de champ formule les lois qui tiennent entre elles les propriétés aux différents points. Une formulation physique en terme de théorie de champ élimine le problème de l&#8217;action à distance en le remplaçant par celui de la propagation de l&#8217;action de proche en proche. Le champ est comme un milieu (éther) dématérialisé, ce qui n&#8217;exclut pas la présence d&#8217;un véritable milieu (éther).</p>
<p>La théorie du champ électromagnétique définit en chaque point de l&#8217;espace les forces électriques et magnétiques que l&#8217;on peut éprouver à l&#8217;aide d&#8217;une charge électrique ou d&#8217;un courant électrique tests. Les valeurs de ces forces aux différents points sont liées entre elles par les équations de Maxwell. Dans la relativité générale c&#8217;est la courbure de l&#8217;espace-temps qui est considérée comme une propriété de champs, et les équations d&#8217;Einstein établissent les relations entre les courbures aux différents points.</p>
<p>Le champ est donc une description des relations qui s&#8217;établissent entre les phénomènes dans l&#8217;espace et le temps. La description mathématique de cette solidarité des points entre eux débouche sur des représentations géométriques et globales qui feront le succès des Théories de Relativité. Le champ est donc une manifestation globale d&#8217;un ensemble de propriétés locales.</p>
<p>Cette conception du champ comme conception d&#8217;un espace continu muni de propriétés constitue la grande révolution conceptuelle de la fin du XIX e siècle et va dominer le XXe siècle . Tous les problèmes de la physique vont se formuler au moyen d&#8217;espaces continus réels ou abstraits. Ce pourra être l&#8217;espace tri dimensionnel, l&#8217;espace-temps quadridimensionnel, l&#8217;espace de phase de la mécanique classique, l&#8217;espace de Hilbert de la mécanique quantique, l&#8217;espace des états d&#8217;équilibre thermodynamique ou des espaces encore plus abstraits. Tous ces espaces ont des propriétés géométriques différentes mais ont quelque chose en commun du fait d&#8217;être des espaces continus, plutôt que des réseaux de points discrets. Les propriétés communes à tous ces espaces sont en fait l&#8217;objet du discours de la géométrie différentielle, qui devient de ce fait un des langages essentiels de la physique contemporaine. La plus fondamentale de ces propriétés se coule dans la définition d&#8217;une &#8221; variété différentielle &#8221; qui devient le substitut mathématique du mot &#8221; espace &#8220;.</p>
<p>Ce sont les théories de champ qui en élaborant des conceptions physiques de la géométrie ont joué un rôle fondamental dans l&#8217;élaboration du langage géométrique moderne, langage universel de presque toutes les théories physiques actuelles.</p>
<p>Ainsi, l&#8217;absence de toute preuve de l&#8217;existence d&#8217;un éther et l&#8217;échec de tous les modèles d&#8217;éther, ont réduit le champ électromagnétique à n&#8217;être qu&#8217;une phénoménologie géométrique.</p>
<p>Dans l&#8217;introduction de son admirable Cours d&#8217;Electricité et d&#8217;Optique professé à la Sorbonne à la fin du XIXème siècle, Henri Poincaré, décrit les états d&#8217;âme de l&#8217;impétrant physicien devant la théorie du champ électromagnétique de Maxwell.</p>
<blockquote><p>&#8221; La première fois qu&#8217;un lecteur français ouvre le livre de Maxwell, un sentiment de malaise, et souvent même de défiance se mêle d&#8217;abord à son admiration. Ce n&#8217;est qu&#8217;après un commerce prolongé et au prix de beaucoup d&#8217;efforts que ce sentiment se dissipe. Quelques esprits éminents le conservent même toujours .</p>
<p>Ce n&#8217;est pas tout, il aura encore d&#8217;autres exigences qui me paraissent moins raisonnables. Derrière la matière qu&#8217;atteignent nos sens et que l&#8217;expérience nous fait connaître, il voudra voir une autre matière, la seule véritable à ses yeux, qui n&#8217;aura plus que des qualités purement géométriques et dont les atomes ne seront plus que des points mathématiques soumis aux seules lois de la Dynamique. Et pourtant ces atomes indivisibles et sans couleur, il cherchera, par une inconsciente contradiction, à se les représenter et par conséquent à les rapprocher le plus possible de la matière vulgaire.</p>
<p>C&#8217;est alors seulement qu&#8217;il sera pleinement satisfait et s&#8217;imaginera avoir pénétré le secret de l&#8217;Univers. Si cette satisfaction est trompeuse, il n&#8217;en est pas moins pénible d&#8217;y renoncer.</p>
<p>Ainsi, en ouvrant Maxwell, un Français s&#8217;attend à y trouver un ensemble théorique aussi logique et aussi précis que l&#8217;Optique physique fondée sur l&#8217;hypothèse de l&#8217;éther ; il se prépare ainsi une déception que je voudrais éviter au lecteur en l&#8217;avertissant tout de suite de ce qu&#8217;il doit chercher dans Maxwell et de ce qu&#8217;il n&#8217;y saurait trouver.</p>
<p>Maxwell ne donne pas une explication mécanique de l&#8217;électricité et du magnétisme ; il se borne à démontrer que cette explication est possible. &#8220;</p></blockquote>
<p>Quand le Mécanisme ne fonctionne plus et que l&#8217;Atomisme se dérobe, il reste la Géométrie. C&#8217;est la grande leçon des Théories Relativistes. A quoi se raccrocher quand tous les repères font faillite ? A des invariants qui se jouent de tous les points de vue partiels et particuliers. C&#8217;est là que la Théorie des Groupes de Symétrie entre en scène dans la physique du XXème siècle pour ne plus la quitter. Dis-moi ce qui ne varie pas et je te dirai quel est ton champ. Dis-moi ce qui ne varie pas et je te dirai à quelle géométrie tu appartiens.</p>
<p>Champs et géométries. Un vaste programme pour la reconquête active des identités, pour la construction des identités. L&#8217;Atomisme se fondait sur des identités données à priori, les théories continuistes comme celles du champ fondent l&#8217;identité sur les invariances, les singularités, la dynamique.</p>
<blockquote><p>&#8221; La symétrie est fondamentale pour une théorie de champ car c&#8217;est à travers les propriétés de symétrie que le champ est décrit.</p>
<p>Lorsque le monde est conçu d&#8217;une manière atomistique, comme une assemblée de points matériels disposés dans l&#8217;espace, la symétrie d&#8217;une configuration est une propriété accidentelle du système. Mais avec le déplacement (conceptuel) qui fait du champ &#8221; la seule réalité &#8220;, les symétries du champ sous-jacent deviennent les moyens principaux de compréhension et de prédiction des interactions entre particules. Ce déplacement de l&#8217;accent du concept atomistique à un concept de champ transforme ainsi la symétrie d&#8217;une propriété accidentelle à une propriété intrinsèque, et place de ce fait les considérations de symétrie au coeur de la physique moderne.</p>
<p>Werner Heisenberg décrit dans ses mémoires comment lui et son collègue Wolgan Pauli en sont venu à considérer la symétrie, comme la clef d&#8217;une théorie de champ unifiée. Heisenberg affirme &#8221; Au début était la symétrie &#8221; est certainement une meilleure expression que celle de Démocrite &#8221; Au début était la particule . &#8221;</p>
<p>K. Hayles. The cosmic web. p.112</p></blockquote>
<h2>Raum-Zeit als Materie &#8221; Espace-temps comme Matière &#8220;</h2>
<p>Poursuivant cette idée, la physique du champ s&#8217;appuie sur une véritable &#8221; ontologie de la symétrie &#8220;. Ecoutons Aage Bohr, le fils de Niels Bohr, l&#8217;auteur du modèle planétaire de l&#8217;atome et de l&#8217;idéologue de la révolution quantique. Aage, est lui aussi prix Nobel, pour sa théorie de la structure du noyau de l&#8217;atome. L&#8217;atome chez les Bohr est une affaire de famille.</p>
<p>Il propose de considérer comme quantités (variables) de base, les transformations de symétrie de l&#8217;espace du temps.</p>
<p>De la substance sans forme selon Aristote, à la forme sans substance selon la Théorie Quantique des Champs, on en (re) vient à la forme comme substance. Aage Bohr propose malicieusement qu&#8217;une nouvelle édition du très célèbre livre d&#8217;Hermann Weyl : &#8221; Espace, Temps, Matière &#8221; (1923), porte le titre : &#8221; Espace-temps comme Matière &#8220;. L&#8217;espace-temps, le vide deviennent matière Le pneuma des Stoïciens manifestant la primauté du Logos, ne plaçait-il pas la forme pure au fondement du Monde ? Une idée que Jean exprime dan son Evangile : &#8221; Au début était le Verbe &#8220;.</p>
<blockquote><p>&#8221; Dans sa manifestation primaire, la symétrie, qui décrit traditionnellement les formes des configurations de la matière, acquiert une existence propre et constitue la substance élémentaire (matière et rayonnement). Cette nouvelle perspective pour la vision de la physique quantique peut-être éclairée en faisant référence au rôle de l&#8217;éther dans la mise en évidence de la symétrie de l&#8217;espace-temps, dont le moment culminant est la constitution de la Relativité Restreinte. Ainsi les équations de Maxwell ont été conçues comme décrivant les vibrations de l&#8217;éther, mais la notion d&#8217;éther a été éliminée, comme superflue, lorsque les équations du champ électromagnétique apparurent dans une perspective nouvelle, où elles expriment l&#8217;invariance de l&#8217;espace-temps (équivalence des repères en relativité restreinte) et l&#8217;invariance de jauge. Dans ces développements, la physique relativiste classique peut être considéré comme concernant une substance porteuse des symétries de l&#8217;espace-temps et de jauge, la particule et le champ étant des degrés de liberté élémentaires, quant à la physique, elle a été créée dans ce moule par l&#8217;introduction de conditions de quantification agrémentées d&#8217;une interprétation du formalisme symbolique. Cependant, la notion de substance à quantifier devient superflue lorsque la symétrie est reconnue dans sa manifestation première et qu&#8217;elle devient elle-même la substance élémentaire, douée de complémentarité congéniale. &#8221;</p>
<p>A. Bohr and O. Ulfbeck. Reviews of Modern Physics. Vol. 67, p. 1-35, janvier 1995. Primary manifestation of symmetry. Origin of quantal indeterminacy.</p></blockquote>
<p>Le champ met l&#8217;interaction au devant de la scène. L&#8217;identité des corps eux-mêmes découle des propriétés du champ. Le champ n&#8217;est pas ce que crée la particule, c&#8217;est la particule qui devient la création du champ. Selon le mot de René Thom la matière apparaît alors comme une maladie de l&#8217;espace.</p>
<p>Ce rôle central du champ apparaît encore plus marqué dans la Théorie Quantique des Champs. Les particules y apparaissent comme des excitations quantifiées des champs. Création et annihilation de particules sont les événements qui constituent la vie des champs. En l&#8217;absence de particule tout champ se trouve dans un état dit &#8221; état de vide &#8221; du champ.</p>
<p>Ce vide qui n&#8217;est pas rien constitue un profond mystère, car à son propos se pose à nouveau la question de la réalité physique du champ.</p>
<p>Cet éther fuyant comme le mercure allait-on enfin se trouver en face de lui avec le vide quantique ? Ne faisant pas confiance aux épistémologues qui répètent sans cesse qu&#8217;il n&#8217;y a pas d&#8217;expérience cruciale, on a voulu voir l&#8217;effet du vide derrière l&#8217;émission spontanée de la lumière, derrière l&#8217;effet Casimir ou la constante cosmologique. Mais les explications ne sont jamais uniques et l&#8217;identification de grandeurs physiques rarement équivoque.</p>
<p>Reste alors au physicien du champ à renoncer au réalisme (pour le moment du moins), à se mortifier de la nature mathématique du champ, du vide quantique en particulier qui n&#8217;est pas défini dans l&#8217;espace physique mais dans un espace mathématique abstrait.</p>
<p>Lorsqu&#8217;il regarde l&#8217;Art du XXe siècle ce physicien s&#8217;étonne de voir tant de résonances entre l&#8217;univers de ses pensées et les langages des artistes. Comme lui, les artistes ont renoncé au référent pour se consacrer au langage. Le monde du sans objet a envahi l&#8217;art contemporain a la stupéfaction des foules qui n&#8217;en voit pas la raison ou la signification. A défaut de pouvoir percevoir des objets identifiables les critiques d&#8217;art parlent des oeuvres comme de champs. Champs de force pour Y. Michaud parlant de Pollock.</p>
<p>Champs de couleurs (color field) pour C. Greenberg parlant de Rothko ou de Barnett Newman. A l&#8217;absence d&#8217;objets dans le tableau (art informel) répond l&#8217;absence de limite du tableau qui en aurait fait un objet lui-même.</p>
<blockquote><p>&#8221; &#8230; Ils (les tableaux de Newman) ne se dégagent pas non plus de l&#8217;espace comme objets isolés ; en bref ce ne sont pratiquement pas des peintures de chevalet et pour cette raison, ils échappent à la notion d&#8217; &#8221; objet &#8221; (et d&#8217;objet de luxe) qui s&#8217;attache de plus en plus au tableau de chevalet. En définitive, les tableaux de Newman doivent être vus comme &#8221; champs &#8220;.</p>
<p>C. Greenberg ( 1946)</p></blockquote>
<p>Le physicien constate comme une connivence entre l&#8217;art contemporain et ses propres interrogations. Partout s&#8217;exprime le rôle du continu, la dialectique entre le matériel et l&#8217;immatériel, le règne du formalisme, l&#8217;exploitation de la géométrie, le jeu subtil des corrélations, le triomphe du global au dépens du local.</p>
<h2>Le concept de champ et la culture du XXe siècle</h2>
<p>L&#8217;histoire des expressions artistiques montre que l&#8217;on peut rarement prendre en flagrant délit un concept scientifique influençant ou inspirant directement le travail d&#8217;un artiste.</p>
<p>Les artistes n&#8217;illustrent pas la Science et s&#8217;en défendent, alors qu&#8217;ils ont abondamment illustré les mythologies ou les récits des religions. Mais la Science produit une vision du monde et un imaginaire scientifique propre qui n&#8217;ont jamais manqué de jouer un rôle dans la création artistique. Ceci apparaît dans les parallèles ou les affinités entre l&#8217;image du monde construite par les savants et les philosophes, à une époque donnée et la représentation du monde fournie par les écrivains et les artistes. Sans parler de la place que la Science ou l&#8217;Art attribuent à l&#8217;Homme dans la Nature. Sans parler d&#8217;une pratique de l&#8217;esthétique bien souvent commune aux artistes et aux savants. Bref Art et Science sont bien souvent comme &#8221; les deux yeux d&#8217;une même culture &#8221; et reflètent les grands caractères de cette culture (10).</p>
<p>Le philosophe russe A.F. Losev (1893-1988) historien de l&#8217;esthétique antique, a ainsi par exemple bien marqué ce qui distingue la culture antique de la nouvelle culture européenne.</p>
<p>La culture antique est une culture du cosmos sensible et matériel d&#8217;une société esclavagiste. Un cosmos visible considéré comme l&#8217;énorme corps d&#8217;un être vivant, humain dans sa totalité comme dans ses parties. Un cosmos animé et intelligent. L&#8217;Homme n&#8217;est qu&#8217;un élément de ce cosmos.</p>
<p>La nouvelle culture européenne est la culture bourgeoise fondée sur l&#8217;économie de la production des marchandises. L&#8217;individu apparaît ici au premier plan comme sujet, avec sa sensibilité propre et son pouvoir d&#8217;engendrement de toute objectivité. L&#8217;Homme est déclaré le roi de la Nature.</p>
<p>Science et Art ont parallèlement basculé d&#8217;une conception organique (hylozoïque) de la nature à une conception mécaniste. Du mouvement considéré comme un désir chez Aristote au mouvement exprimant l&#8217;action d&#8217;une force chez Newton. D&#8217;une vision du monde privilégiant la Puissance (Potentia) à une vision centrée autour de l&#8217;Acte. La science moderne a voulu se constituer comme une science de l&#8217;Acte et non pas comme une science du Possible.</p>
<p>A l&#8217;origine, dans la doctrine aristotélicienne, la puissance désigne une modalité de l&#8217;être, exprimant qu&#8217;une autre modalité, l&#8217;existence réalisée (l&#8217;acte), est précédée d&#8217;une possibilité d&#8217;être. La genèse de l&#8217;être est alors considérée comme un passage de la puissance à l&#8217;acte. Entre la doctrine de l&#8217;acte et de la puissance et celle de la matière et de la forme (hylémorphisme) il y a une relation profonde, puisque la matière serait puissance pure qui ne deviendrait acte que par l&#8217; &#8221; acquisition &#8221; d&#8217;une forme. Introduite pour justifier le mouvement, cette conception restera essentielle dans toutes les démarches ultérieures de la physique, physique moderne et physique contemporaine comprise. On peut même dire que c&#8217;est la manipulation du concept de puissance qui fait la force de la Physique.</p>
<p>La physique post-médiévale dans sa volonté anti-aristotélicienne, s&#8217;est longtemps voulue une physique des grandeurs actuelles, réalisées en acte. Mais à leur coup défendant les physiciens ont été amenés à réintroduire des grandeurs potentielles (sinon même virtuelles) et à les considérer au même titre que les grandeurs actuelles. L&#8217;introduction du concept de champ motivée par la volonté de rendre compte des interactions par propagation de proche en proche, aboutit en fait à une révolution conceptuelle majeure fruit de plusieurs siècles d&#8217;évolution opérant le retour à une physique aristotélicienne de la puissance ?</p>
<p>Le champ électromagnétique, le champ de gravitation, les champs des interactions faibles et fortes, les champs de jauge sont les fleurons de la physique contemporaine. La mécanique quantique elle-même introduit sans les nommer des champs du possible. Ne va-t-elle pas jusqu&#8217;à considérer ce champ du vide qui loin d&#8217;être rien est le champ de tous les possibles.</p>
<p>Le concept de champ qui peut paraître au départ un concept écran, &#8221; recours universel &#8221; ou &#8221; bouc émissaire &#8221; a trouvé dans la physique mathématique un statut opératoire par la rencontre entre le rôle &#8221; physique &#8221; dévolu au champ et la nature des mathématiques.</p>
<p>On peut effectivement se demander si la mathématique n&#8217;est pas précisément un langage qui permet de manipuler et de modéliser les &#8221; espaces de liberté &#8221; où s&#8217;incarne le possible des choses. La mathématique dans son autonomie est une exploration des possibles. Le problème de la physique est d&#8217;extraire l&#8217;acte unique de cet univers en puissance. Tout système physique réel peut être considéré comme issu de la &#8221; réduction &#8221; des systèmes physiques possibles. Tout le problème est de savoir si cette &#8221; réduction &#8221; relève seulement d&#8217;un modèle mathématique ou constitue un processus physique réel.</p>
<p>Kant avait tenu à distinguer la mathématique et la physique, le domaine des essences ou des possibles et le domaine de la nature et de l&#8217;existence.</p>
<p>L&#8217;apparition du concept de champ dans la seconde moitié du XIXe siècle introduit un concept médiateur entre l&#8217;essence et la nature.</p>
<p>Toute la culture du XXe siècle en sera affectée.</p>
<p>On ne peut pas ne pas remarquer que le concept de champ s&#8217;affirme dans la physique au même moment le concept d&#8217;inconscient commence à jouer un rôle essentiel dans la psychanalyse freudienne. On a souvent insisté sur le rôle que l&#8217;énergie joue dans les conceptions freudiennes. Mais il faut bien remarquer là que l&#8217;énergie, utilisée métaphoriquement ou non, est une énergie désincarnée. Ce n&#8217;est plus l&#8217;énergie thermodynamique mais une énergie en soi, assez proche de l&#8217;idée d&#8217;énergie dans le champ électromagnétique.</p>
<p>Freud parle d&#8217;énergie psychique, utilisée pour le refoulement créateur de conflits et susceptible d&#8217;être libérée quand le patient est guéri de ses symptômes. L&#8217;énergie est une caractéristique de l&#8217;inconscient perçu comme champ informe. Une image sans cesse présente à l&#8217;arrière plan des discours psychanalytiques et rendue possible par l&#8217;existence du concept de champ électromagnétique dans la culture du XXe siècle. Au point même que l&#8217;idée de champ s&#8217;étend aux événements perçus par la conscience et imprègne la formulation des corrélations entre événements considérées comme &#8221; interactions acausales &#8221; relevant de la conscience (ou de consciences). C&#8217;est le thème de la synchronicité jungienne. Que l&#8217;on ait pu rapprocher, au fameux colloque de Cordoue, les psychanalystes jungiens arborant la synchronicité et les physiciens en mal de corrélations EPR (Einstein Podolsy-Rosen), montre à soi seul la prégnance de l&#8217;idée de champ dans notre culture.</p>
<p>Entre le champ et la psyché, comme un même cadre conceptuel, ce qui a été remarqué depuis longtemps par des physiciens et des psychologues. Citons là pour concrétiser nos propos ce remarquable texte de W. Pauli, écrit à l&#8217;occasion des 80 ans de C.G. Jung, et où le physicien cite lui-même le grand psychologue W. James.</p>
<blockquote><p>&#8221; Au moment même où, au siècle dernier, se développait chez Carl Gustav Carus et Eduard von Hartmann, à partir d&#8217;indications esquissées par Kant et à travers le relais de Schelling, une philosophie de l&#8217;inconscient, on voyait naître en physique l&#8217;idée de champ, depuis les images concrètes de Faraday jusqu&#8217;aux lois du champ électromagnétique formulées par Maxwell. De même que la pensée théorique attribuait une réalité au champ électromagnétique, indépendamment de sa manifestation visible provoquée par des moyens appropriés (corps porteurs d&#8217;une charge électrique, limaille de fer, aiguille aimantée, etc.), de même l&#8217;inconscient était crédité d&#8217;une réalité, celle d&#8217;une couche marginale de &#8221; contenus &#8221; du psychisme qui, pour être subliminaux, n&#8217;en étaient pas moins susceptibles d&#8217;exercer dans certaines circonstances une influence considérable sur les processus perçus par la conscience. Cette comparaison entre un champ physique, un champ magnétique en particulier, et une couche psychique environnant la conscience mais échappant à toute saisie directe, fut effectivement développée dès 1902 par William James :</p>
<p style="padding-left: 30px;">&#8221; Le fait important que rappelle cette formulation : &#8220;le champ&#8221;, c&#8217;est l&#8217;indétermination de la marge. Pour n&#8217;être pas nettement perçu par l&#8217;attention consciente, son contenu n&#8217;en est pas moins là, et contribue à la fois à guider notre comportement et à déterminer le prochain déplacement de notre attention. Il s&#8217;étend autour de nous comme un &#8220;un champ magnétique&#8221;, à l&#8217;intérieur duquel notre centre énergétique tourne comme l&#8217;aiguille d&#8217;une boussole, quand la phase présente de la conscience évolue vers la phase suivante. Toute la réserve des souvenirs de notre passé est là, en suspension derrière la marge, prête au moindre contact à la franchir ; et la masse entière des facultés, des impulsions et des connaissances qui constituent notre personnalité empirique reste déployée en permanence derrière elle. A tous les instants de notre vie consciente, la ligne de démarcation entre ce qui est actualisé et ce qui reste seulement potentiel est d&#8217;un tracé si vague qu&#8217;il est toujours difficile de dire de certains contenus mentaux si nous en avons conscience ou non &#8220;.</p>
</blockquote>
<h2>Le concept de champ et l&#8217;art du XXe siècle</h2>
<p>Le foisonnement de la création artistique au XXe siècle, en particulier dans son premier tiers, comporte de la part des artistes la reconnaissance unanime des grands changements qui intervenaient dans la façon de voir le monde sous l&#8217;effet de la vulgarisation des concepts scientifiques nouveaux et de l&#8217;essor de nouvelles technologies.</p>
<p>A l&#8217;instar de physiciens qui, nous l&#8217;avons vu, abandonnent progressivement l&#8217;usage des images au profit d&#8217;un discours mathématique abstrait, les artistes sans avoir nécessairement assimilé les nouveautés scientifiques, la relativité en particulier, ne se satisfont plus d&#8217;un univers newtonien strictement mécanique. Un artiste comme Kandinsky suivait avec grand intérêt les transformations révolutionnaires de la conception physique du monde.</p>
<p>Le renoncement à la révélation d&#8217;un éther mécanique et substantiel et son remplacement par une abstraction (immatérielle), le champ, participe à la mise en place d&#8217;une vision immatérielle de l&#8217;univers, où viennent se couler bien des conceptions de l&#8217;univers psychique. Par delà le monde matériel toute une activité immatérielle est manifeste, une activité qui pénètre et imprègne le monde matériel lui-même. Les champs magnétiques, les rayons X, les ondes radio se jouent de la matière et s&#8217;y faufilent. Un énergétisme détaché de la matière envahit le monde physique tout comme il s&#8217;installe dans la considération des phénomènes psychiques. Les milieux artistiques sont sensibles à cet air du temps qui se retrouve chez le très populaire H. Bergson, avec son &#8221; élan vital &#8221; ou dans les conceptions théosophiques fort à la mode au début du siècle.</p>
<p>Les artistes étaient prêts pour une expression faite de signes et de symboles, d&#8217;autant plus que les développements de la linguistique, de la sémiotique et de l&#8217;anthropologie du mythe portaient en eux les germes d&#8217;un déplacement d&#8217;intérêt de l&#8217;objet vers la signification du signifiant vers le signifié, marquant ainsi une crise morale profonde que la première guerre mondiale propulsera à l&#8217;avant scène de la culture.</p>
<p>Dans son ouvrage, &#8221; la Poétique du Mythe &#8220;, E. Méletinski a analysé le rôle central que le mythe joue dans la culture du XXe siècle.</p>
<blockquote><p>&#8221; On ne dira jamais assez quel séisme moral a suivi la guerre de 1914&amp;endash;1918. La première guerre totale dans l&#8217;histoire de l&#8217;humanité. Une guerre extrême où l&#8217;on a cherché à s&#8217;exterminer mutuellement. L&#8217;ébranlement qui en est résulté n&#8217;a pas été seulement politique, mais aussi intellectuel et spirituel. Une vision du monde s&#8217;est effondrée. La vision du monde issue du XVIIIe siècle, le siècle des Lumières, et du XIXe siècle, le siècle du Réalisme. Deux siècles qui peuvent être considérés comme des siècles de &#8221; démythologisation de la culture &#8220;. Le XXe siècle va être un siècle de &#8221; remythologisation &#8220;.</p></blockquote>
<p>La crise historique engendrée par la guerre de 14, à moins que ce ne soit la crise, tout court, d&#8217;un certain capitalisme, va transformer le réalisme du XIXe siècle en un modernisme dont la composante essentielle sera la tendance à sortir des cadres sociaux-historiques et spatio-temporels. La mythologie, de par son caractère symbolique, se trouve être un langage naturel et commode pour traduire cette évasion hors du &#8221; Réel &#8220;. Evasion provoquée par la prise de conscience de la crise de la culture bourgeoise comme crise de la civilisation tout entière.</p>
<p>De Nietzsche à Freud et Jung, de Lévi-Bruhl à Cassirer, Eliade, Dumézil et Lévi-Strauss, l&#8217;anthropologie du XXe siècle se présente comme une mythologie . &#8221;</p>
<p>Le champ est un des grands Mythes du XXe siècle, avec son cortège d&#8217;analyses et métaphores, sa dialectique du réel et de l&#8217;irréel, sa contraposition du matériel et de l&#8217;immatériel.</p>
<p>Promu au rang de &#8221; matière première &#8221; le champ entraîne une vision holistique du monde qui imprègne de plus en plus toutes nos démarches intellectuelles avec comme correspondant social la globalisation historique entraînée par l&#8217;explosion des moyens de communication.</p>
<p>Mais le champ reste mystérieux pour le grand public souvent mal informé par une vulgarisation tout aussi mal à l&#8217;aise à son égard que le sont les physiciens eux-mêmes. Ce qui rend difficile une évaluation du rôle du concept de champ dans la création artistique, et revient souvent à une évaluation à posteriori par le critique, au gré de sa propre culture scientifique. K. Hayles a cherché à montrer comment les principaux concepts liés à la notion de champ ont qu&#8217;influencées les stratégies littéraires de certains écrivains du XXe siècle. Au titre de ces concepts, elle retient, l&#8217;inextricable liaison entre les choses, les événements et l&#8217;observateur qui appartiennent tous au même champ, ainsi que l&#8217;autoréférence du langage, qui ne peut assigner aux événements individuels qu&#8217;une autonomie illusoire.</p>
<p>Au coeur de la révolution implicite dans une conception par champ de la réalité, elle voit la reconnaissance des limites inhérentes au langage, du fait que celui-ci fait partie du champ qui est décrit.</p>
<p>Elle remarque que le Cours de Linguistique Générale de Ferdinand de Saussure (publication posthume en 1916) tout en faisant des propositions pour la langue semblables en esprit aux démarches de la physique et des mathématiques à la même époque, ne signifie pas que Saussure connut les articles d&#8217;Einstein de 1905 ou ait lu les Principia Mathematica de Russel. Elle constate simplement un &#8220;climat d&#8217;opinion&#8221; (11).</p>
<p>De même, elle ne prétend pas que les auteurs qu&#8217;elle étudie sont directement influencés par des connaissances scientifiques D.H. Lawrence ou Nabokov savaient très peu de science, alors que Pynchon en connaît sait beaucoup ou que Borges se régalait de théorie des ensembles. De la même manière le livre de Robert Pirsig, Traité du Zen et de l&#8217;entretien des motocyclettes, tire son inspiration beaucoup plus d&#8217;une réalité fluide et dynamique tirée du Zen que de la science moderne.</p>
<p>Mais K. Hayles se livre à une relecture de tous ces auteurs et y débusque des stratégies d&#8217;écriture liées au concept de champ, témoignage de l&#8217;air du temps. De la même manière, Andrei Nakov cherchant à replacer les démarches du peintre K. Malévitch dans l&#8217;atmosphère de son époque, commence par rappeler le rôle des idées liées à la &#8221; quatrième dimension &#8220;, et ‘l&#8217;influence de P.D. Ouspenski sur Malevitch.</p>
<p>Il note avec justesse la convergence d&#8217;un certain nombre d&#8217;idées pour constituer un esprit de l&#8217;époque, qui valorise signes et symboles au dépens de l&#8217;image réaliste. Une démarche qui nous l&#8217;avons vu s&#8217;installe dans la physique théorique.</p>
<blockquote><p>&#8221; La métaphore de la surface, utilisée en tant qu&#8217;image et symbole, est symptomatique d&#8217;un certain type de pensée qui, depuis le milieu du XIXe siècle, se fraye un chemin dans la réflexion scientifique. On trouve également ce type d&#8217;image dans la philosophie orientale, celle de l&#8217;Inde, en particulier, ainsi que chez les penseurs européens qui s&#8217;inspirent de cette philosophie. La surface évoque le dépassement physique du corps, sa réduction au concept non descriptif. Il s&#8217;agit d&#8217;une démarche cognitive qui se désintéresse de la matérialité du corps pour se contenter d&#8217;un symbole plastique à deux dimensions. L&#8217;apparence la plus synthétique du monde se trouve réduite à un signe quasi géométrique. Pour reprendre les paroles de Gauguin, ce n&#8217;est plus la figure qui est l&#8217;objet de la peinture, mais le &#8220;figuré&#8221;. &#8220;</p></blockquote>
<p>On trouverait facilement des correspondances à cette attitude dans la nouvelle catégorisation analytique à laquelle procèdent vers le milieu des années dix les linguistes formalistes : ne sont-ils pas alors en train de différencier à ce même moment le signifiant du signifié, la forme phonique ou graphique du mot de son sens ? La surface en tant que raccourci conceptuel marquera la pensé du XXe siècle aussi bien dans l&#8217;art que dans la science moléculaire et atomique. Ce concept d&#8217;une modernité dynamique par excellence est promu à un avenir (informatique, communication par l&#8217;image) dont nous sommes encore loin de mesurer l&#8217;impact sur notre système de perception, sur le mode de fonctionnement de notre logique dont il a changé les fondements mêmes .</p>
<p>Se désintéresser de la matérialité du corps pour se contenter d&#8217;un symbole, se désintéresser du signifiant pour privilégier le signifié, oublier l&#8217;éther pour s&#8217;intéresser aux équations du champ, voilà une démarche commune aux peintres, aux linguistes et aux physiciens en ce début du XXe siècle.</p>
<p>A. Nakov n&#8217;hésite pas alors à parler de champ à propos du Suprématisme.</p>
<blockquote><p>&#8221; &#8230; car l&#8217;espace suprématiste n&#8217;est pas le même que celui élaboré par la perspective traditionnelle de la Renaissance. Dans l&#8217;espace suprématiste de Malevitch, tel qu&#8217;il est défini entre 1915 et 1916 et élargi en 1918 par l&#8217;insistance sur sa qualité &#8221; infinie &#8220;, nous retrouvons la définition vectorielle qui est celle de la nouvelle conception physique du champ, &#8221; concept sans lequel il serait impossible de formuler la relativité générale &#8220;. (Einstein)</p>
<p>Le parallèle entre la conception du &#8221; champ &#8221; et celle de l&#8217;espace suprématiste est frappant. Elaboré de façon déductive (principe qui est aussi à la base du système conceptuel de Hinton-Ouspenski), le concept de champ se fraye lentement un chemin dans le domaine des recherches électromagnétiques conduites par Faraday et Maxwell dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Maxwell en fournit en 1873 une clarification théorique dans le Traité d&#8217;électricité et de magnétisme. Grâce à sa conception d&#8217;une nouvelle forme d&#8217;existence de la matière, Minkowski et Lorentz peuvent élaborer leurs idées du continuum spatio-temporel, idées qui permettent la révolution scientifique de notre siècle et ouvrent le chemin à Einstein, dont l&#8217;ouvrage le plus célèbre reste Le fondement de la théorie de la relativité restreinte et généralisée. Cette théorie, énoncée pour la première fois dans sa forme &#8221; restreinte &#8221; en 1905 (notons au passage que cette date marque également le début du fauvisme), reçut sa formulation &#8221; généralisée &#8221; en 1915 et l&#8217;ouvrage fut publié en 1916, dates qui coïncident justement avec l&#8217;apparition du suprématisme. Les qualités qui définissent le chemin de cette nouvelle pensée scientifique se rapprochent singulièrement des postulats philosophiques d&#8217;Ouspenski qu&#8217;on peut considérer, dans cette lumière comparative, comme le commentateur inspiré de cette nouvelle conception de la matière. Anticipé chez les anciens philosophes physiciens stoïciens, le concept du pneuma, qui pose l&#8217;existence d&#8217;une continuité de la matière, et du même coup implique la notion d&#8217;infini, conduit Faraday à envisager l&#8217;existence du champ électromagnétique comme une des formes de manifestation de la matière. Ce champ n&#8217;est pas défini par l&#8217;observation mais déduit, de même que ses &#8221; lignes de force &#8221; et ses &#8221; surfaces équipotentielles &#8220;, dont Maxwell (1831-1879) représente l&#8217;existence dynamique par des vecteurs. A l&#8217;ancienne conception atomiste du monde, basée sur le principe du vide négatif, est opposée une nouvelle vision dynamique appuyée sur le principe d&#8217;infinies transformations énergétiques (le vide créateur). Grâce au concept du champ, &#8221; le plus grand succès de l&#8217;homme dans la science &#8220;, Einstein sera à même d&#8217;abolir en 1916 la frontière qui sépare l&#8217;espace du temps en les rapportant à un dénominateur commun et en envisageant une logique transformationnelle qu&#8217;Ouspenski essayait au même moment de cerner sur le plan philosophique. Le fameux rêve de la quatrième dimension (logique) aboutissait en 1916 à une formule lapidaire qui ouvrait un nouvel âge mental dans l&#8217;histoire de l&#8217;humanité.</p>
<p>L&#8217;espace malévitchéen, qui se déclare à cette même époque, semble profondément marqué par le discours ouspenskien : on y trouve une nouvelle forme d&#8217;existence (non-objective) de l&#8217;espace vectoriel qui abolit l&#8217;ancienne perspective monoculaire basée sur l&#8217;observatoire directe. L&#8217;espace de Malevitch est déductible, c&#8217;est un espace qui n&#8217;implique pas une orientation autoritaire (le point de fuite), mais suppose une &#8221; libre navigation &#8221; offrant la possibilité de plusieurs choix de &#8221; tenseurs &#8221; (Maxwell) qui coexistent sans se contredire et qui, grâce à leur libre tension dynamique, définissent l&#8217;existence spatiale (matérielle) du champ. De même que le champ des sciences exactes, cet espace n&#8217;est pas posé avant la matière, mais existe de façon dynamique en tant que rapport spatio-temporel. Son existence n&#8217;est possible qu&#8217;à partir de formes non-objectives en mouvement. Dans le système suprématiste, la surface-plan est l&#8217;unité qui définit l&#8217;existence de l&#8217;espace, contrairement au système établi sous la Renaissance, où la construction de la boîte perspectivique précède l&#8217;existence des éléments picturaux qui doivent obligatoirement se placer dans les limites que la construction perspectivique leur assigne. Le système de connaissance subjective de Malevitch (parallèle aux postulats philosophiques d&#8217;Ouspenski) est à l&#8217;opposé de la connaissance objective prônée par la perspective monoculaire qui proscrit par avance toute conception &#8221; personnelle &#8221; (anamorphoses) de l&#8217;espace. Les anamorphoses furent de tout temps reléguées dans la catégorie pathologique des &#8221; anomalies &#8221; auxquelles une certaine critique aurait également voulu réduire les &#8221; anamorphoses &#8221; suprématistes. Le suprématisme suppose l&#8217;existence permanente d&#8217;un nouvel état dynamique de la matière et aboutit obligatoirement au concept de continuité (l&#8217;infini) qui implique en toutes lettres la notion du champ. Abolissant l&#8217;ancien pragmatisme de l&#8217;expérience physique, dont l&#8217;anecdote de &#8221; l&#8217;oeuf de Colomb &#8221; offre le meilleur exemple, Malevitch crée dans le domaine de la peinture un système de représentation plastique de cette quatrième dimension de la logique conceptuelle. Le refus de l&#8217;observation matérielle (convention représentative dans l&#8217;art) devient la condition obligatoire pour franchir le pas du stade supérieur de l&#8217;existence de la matière . &#8221;</p>
<p>Malévitch. Ecrits</p></blockquote>
<p>Nakov a du mal à exprimer clairement le rapport entre Suprématisme et concept de champ.. Mais l&#8217;essentiel est qu&#8217;il sent bien la complicité culturelle à l&#8217;oeuvre ici. Il reprendra cette argumentation en cherchant à la rendre encore plus suggestive.</p>
<blockquote><p>&#8221; &#8230; en partant d&#8217;une logique de la matérialité des couleurs, Exter développait dans ses peintures des années 1916-1917 un système de rapports dynamiques entre les formes, imbriquées dans une causalité énergétique, source du mouvement. Les lois de cette nouvelle peinture, mue par la dynamique de la couleur &#8211; facteur déterminant sur le plan des formes qui en sont la conséquence &#8211; sont au mieux reflétées dans un recueil de &#8221; constructions &#8221; de l&#8217;année 1916 au titre éloquent : Explosion, mouvement, poids.</p>
<p>En exploitant cette nouvelle métaphysique de la couleur, les peintres non-objectifs russes réalisent dans le domaine de l&#8217;art la contrepartie d&#8217;une révolution conceptuelle qui depuis plus d&#8217;un demi-siècle avait alimenté les innovations de la technique et celles de l&#8217;électrodynamique, en particulier en produisant le concept de champ électromagnétique. Sans s&#8217;appliquer à illustrer un concept scientifique, les peintres non-objectifs arrivaient de par la seule force de la nouvelle logique des virtualités dynamiques du matériau à cette nouvelle conception du monde qu&#8217;illustrent, dans le domaine de la science les inventions de Maxwell, Minkowski ou Einstein. Il n&#8217;est par ailleurs pas étonnant qu&#8217;au moment où les découvertes de la science entrent dans la vie de tous les jours (radio, lumière électrique, moteur à explosion), la réalité de leur principe soit prise au sérieux par l&#8217;art dont les fondements se trouvent à leur tour bouleversé par ce nouvel état de rapports entre les éléments. Et ce n&#8217;est certainement pas un hasard si en 1918, quand la peinture non-objective atteint le climat de sa deuxième phase, le sujet central de ses expériences est alimenté par la réflexion sur la force énergétique de la lumière. A ce moment, la peinture non-objective n&#8217;utilise plus la lumière comme une sorte de catalyseur de la représentation destiné à révéler les qualités d&#8217;un (autre) sujet à l&#8217;intérieur du tableau (nature morte, paysage, portrait, etc.) ; c&#8217;est la lumière en tant qu&#8217;objet, matériau formo-créateur, qui devient le sujet de la représentation picturale. A ce moment, les plans picturaux perdent leur valeur de molécules précises, ils cessent d&#8217;être les briques d&#8217;une construction, la couleur quitte les limites d&#8217;une forme géométriquement définie pour se transformer en flots de lumière. Tels des rayons cosmiques, ils traversent la composition picturale en impliquant en même temps la notion d&#8217;un espace infini et qui s&#8217;étend bien au-delà du champ du tableau. Ainsi ce champ devient ouvert. L&#8217;on remarquera les premiers pas dans cette direction dans certaines compositions futuristes de Ballà et Larionov, quand ces artistes étendent délibérément le champ du tableau sur son cadre (le cadre constitue ainsi le prolongement de la toile et non sa limite).</p>
<p>Cette tendance vers la dématérialisation du plan pictural marque aussi bien l&#8217;évolution de Malévitch que celle d&#8217;Exter, Popova et Rozanova, chez lesquels la notion de champ commence à prédominer sur celle de l&#8217;unité formelle précise (la forme non-objective). En utilisant toujours un langage métaphorique, -mais combien précis en même temps !- Malevitch dira dans son manifeste suprématiste de 1919 qu&#8217; &#8221; en ce moment le chemin de l&#8217;homme passe par l&#8217;espace. Le suprématisme, sémaphore de la couleur, se situe dans son abîme infini &#8220;. Et il insistera sur le &#8221; caractère philosophique &#8221; de ce &#8221; système de la couleur &#8220;. Si l&#8217;ambition de Malevitch était d&#8217;orienter la peinture à s&#8217;interroger sur les limites ontologiques, sur les frontières (philosophiques et existentielles) de son être, d&#8217;autres peintres à l&#8217;esprit beaucoup plus pragmatique se lancent à traiter les problèmes formels de la peinture non-objective avec une sorte de virtuosité illusionniste. Tel est le cas d&#8217;Alexandre Rodtchenko (1891-1956) qui, au cours de la seule année 1918, produit divers types de compositions non-objectives dont la différenciation stylistique résulte de l&#8217; &#8221; éclairage &#8220;, de l&#8217; &#8221; illumination &#8220;, de l&#8217; &#8221; effervescence &#8221; ou de l&#8217; &#8221; évanescence &#8221; de la lumière. Si, dans le cas de Rodtchenko, cette problématique s&#8217;apparente quelque peu à l&#8217;identification du droguiste, pour les descendants directs du suprématisme le rapport des plans picturaux &#8211; dont la rencontre dynamique devait au départ constituer une sorte d&#8217;ossature ou de grammaire des unités formelles du discours pictural &#8211; se transforme en 1918 en confrontation de champs énergétiques, en une sorte de brasier de rayons cosmiques dans lesquels la matérialité précise des plans disparaît au profit d&#8217;une mutation qualitative de la matière . &#8221;</p>
<p>A. Nakov, L&#8217;Avant garde russe</p></blockquote>
<p>Que la notion de champ, en envahissant l&#8217;espace ait bouleversé les conceptions de celui-ci établies depuis la Renaissance, voilà qui ne fait pas de doute. Mais elle a en même temps bouleversé la notion de vide, affirmant une présence là où l&#8217;on n&#8217;avait jusqu&#8217;à présent seulement constaté l&#8217;absence. Nous avons vu que sur les décombres de l&#8217;éther, la théorie quantique des champs à introduit le concept de &#8221; champ du vide &#8220;. Que le vide ne soit pas rien, est un des messages les plus forts de la théorie du champ. L&#8217;Occident avait déjà connu la notion de &#8221; vide plein &#8221; à travers la théologie négative de Plotin à Maître Eckhart, et la conception métaphysique du vide qui règne dans l&#8217;art des icônes (12).</p>
<p>De nouveau Malevitch va se trouver porteur d&#8217;une culture du champ sans son rapport au vide et au rien. Un rapport largement tributaire de sa perception de l&#8217;Icône.</p>
<p>Un physicien aujourd&#8217;hui ne peut pas ne pas sentir des analogies profondes entre des démarches d&#8217;apparence si diverses.</p>
<p>Dans les propos qu&#8217;il utilise pour caractériser la pensée de Malevitch, Bruno Duborgel, rend ces analogies frappantes.</p>
<blockquote><p>&#8221; Dans le miroir suprématiste (1923), par exemple, Malevitch liste la diversité &#8221; du Monde &#8221; et, d&#8217;une grande accolade, la rapporte à &#8221; égale zéro &#8220;, lui opposant l&#8217;énoncé de la seule Réalité, c&#8217;est-à-dire le Monde sans-objet désigné comme &#8221; essence des diversités. Le monde comme non-figuration &#8220;. Cette unique Réalité vivant est encore formulée en termes d&#8217; &#8221; excitation sans cause de l&#8217;Univers &#8221; et de &#8221; rythme &#8220;, d&#8217;excitation qui &#8221; est une flamme cosmique qui vit du non-figuratif &#8220;. &#8221; Ce que nous appelons la Réalité &#8220;, propose encore Malevitch, est l&#8217;infini qui n&#8217;a ni poids ni mesure, ni temps, ni espace, ni infini, ni relatif, et n&#8217;est jamais tracé pour devenir une forme. Elle ne peut être ni représentée ni connaissable. Il n&#8217;y a pas de connaissable et en même temps il existe ce &#8221; rien &#8221; éternel.</p>
<p>Rappelons, enfin, que ce monde sans objet, ce rien, vérité de l&#8217;être pour Malevitch, loin de correspondre au vide du néant selon la conception d&#8217;un pur nihilisme négatif, désigne l&#8217;absence d&#8217;objet comme plénitude d&#8217;une présence supra essentielle, comme &#8221; essence des diversités &#8221; et seule réalité vivante, comme néant positif et puissance d&#8217;engendrement de tout. Cette expérience malévitchéenne du dépouillement extrême de l&#8217;être, du néant ainsi entendu, de l&#8217;être abyssal, n&#8217;est pas sans présenter certaines correspondances avec d&#8217;autres exemples, tant occidentaux qu&#8217;orientaux, de l&#8217;expérience mystique. Et, avec la plupart des commentateurs, on en vient naturellement à suggérer des échos entre l&#8217;ontologie suprématiste de Malevitch et tels énoncés afférents au nihilisme russe, à la mystique de Lao-Tseu, à la relation de la &#8221; vacuité &#8221; et de l&#8217;être chez Maître Eckhart, à la pensée de Jacob Boehme, de Ruysbroeck, ou de Denys l&#8217;Aréopagite, de la théologie apophatique, de l&#8217;Hésychasme, etc. &#8221;</p>
<p>B. Duborgel, Malevitch. La question de l&#8217;icône</p></blockquote>
<p>Le passage que je souligne pourrait valablement figurer comme caractérisation du vide quantique dans un dictionnaire de philosophie&#8230; Mais le critique d&#8217;art se borne ici à renvoyer aux classiques de l&#8217;apophatisme. Et pourtant des artistes comme Malévitch, ou plus encore son ami Filonov, expriment dans la peinture les mêmes démarches qui, très peu de temps après, vont apparaître en théorie quantique des champs. Comme si le XXème siècle était travaillé par l&#8217;idée profonde d&#8217;exprimer l&#8217;engendrement. L&#8217;engendrement du Tout, y compris l&#8217;Univers. N&#8217;est-il pas le siècle où apparaît une nouvelle science, la cosmologie, qui cherche à restituer un scénario de la naissance de l&#8217;univers, où le champ est un acteur omniprésent.</p>
<p>Pour terminer donnons l&#8217;illustration du basculement de la notion de symétrie dans l&#8217;art moderne, parallèle au basculement effectué en théorie des champs où la symétrie nous l&#8217;avons vu devient essentielle et non pas accidentelle.</p>
<p>La symétrie est présentée pour elle-même et constitue le seul discours chez de nombreux peintres non-figuratifs. Il en va de même pour l&#8217;ordre ou le désordre.</p>
<p>La liste est longue des peintres qui cherchent, hors de toute figuration, à représenter des symétries pures, des rythmes purs, des topologies exemplaires.</p>
<p>De Piet Mondrian (1872-1944) et Theo Van Doesburg (1883-1931) à Richard Paul Lohse (1902-1989), Josef Albers (1888-1976), Max Bill (1908- ), Laszlo Moholy-Nagy (1895-1946) ou Victor Vasarely (1908 &#8211; ) et Vera Molnar (1924 &#8211; &#8230;).</p>
<p>Et ceci en dehors de tout esprit d&#8217;ornementation et de décoration, ce qui distingue en principe cette pratique de la géométrie picturale de celle en usage dans le monde musulman. Ces oeuvres évoquent plutôt une fonctionnalité sous jacente à tel point qu&#8217;on a pu les rapprocher des schémas de positionnement des transistors sur une puce électronique. Ainsi en 1990 le Museum of Modern Art de New York a présenté une exposition &#8221; Information Art-Diagramming microchips &#8221; au même moment où à Brême se déroulait une exposition analogue : &#8221; Mathematics, Reality and Aesthetics. A picture set on VLSI-Chip. Design &#8220;.</p>
<p>Ce qui est né de l&#8217;électricité retourne à l&#8217;électricité.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h2>Ouvrages cités dans le texte</h2>
<p>E. Cassirer &#8211; Philosophie des formes symboliques. Editions de Minuit, 1972.</p>
<p>F. de Mèredieu. Histoire matérielle et immatérielle de l&#8217;art moderne. Bordas, 1994.</p>
<p>A. Duborgel &#8211; Malevitch. La question de l&#8217;icône. Université de Saint-Etienne, 1997.</p>
<p>M. Emmer, ed. The visual mind. Art and mathematics. MIT Press, 1993.</p>
<p>B. Greenberg. Peinture à l&#8217;américaine. Dans &#8221; Art et Culture &#8220;. Macula,1988.</p>
<p>I. Hargittai, ed. Symmetry. Unifying human understanding. Pergamon Press, 1996.</p>
<p>K. Hayles. The Cosmic Web. Scientific field models and literary strategies in the 20th century. Cornell University Press. 1984.</p>
<p>L.D. Henderson. The Fourth Dimension and non-Geometry in Modern Art. Princeton University Press, 1983.</p>
<p>L.D. Henderson. Duchamp in context. Science and technology in the large glass and related works. Princeton University Press, 1998.</p>
<p>S.M. Kosslyn and O. Koenig. Wet mind. The new cognitive neuroscience. The Free Press. 1992.</p>
<p>S. Leduc. La Biologie synthétique. (L&#8217;ouvrage de S. Leduc est disponible sur le web, dans le cadre d&#8217;une exposition sur &#8221; L&#8217;Origine des formes &#8220;. http://www.peiresc.org )</p>
<p>M. Loi, ed. Mathématiques et art. Hermann, 1995.</p>
<p>K. Malevitch &#8211; Ecrits, présentés par A. Nakov. Paris. Editions Ivrea, 1996.</p>
<p>L. Manovich &#8211; The Engineering of Vision from Constructivism to Computers. Thesis. MIT 1993.</p>
<p>E. Meletinski &#8211; La poétique du mythe. Moscou, 1976.</p>
<p>A. Nakov &#8211; L&#8217;avant-garde russe. F. Hazan, 1984.</p>
<p>E. Panofsky. Architecture gothique et pensée scolastique. Editions de Minuit, 1967.</p>
<p>E. Panofsky. La perspective comme forme symbolique. Editions de Minuit, 1975.</p>
<p>W. Pauli &#8211; Physique moderne et philosophie. Albin Michel, 1999.</p>
<p>L. Shlain &#8211; Art and Physics. New York. William Morrow and Co., 1991. (http://www.artandphysics.com )</p>
<p>R. Thom &#8211; Esquisse d&#8217;une sémiophysique. Paris, Inter Éditions, 1998.</p>
<p>A. Wilden &#8211; System and Structure. Tavistock Publications, 1980.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h2>NOTES :</h2>
<p>(1) Si le courant électrique peut sembler un phénomène continu, il a toujours été interprété comme une mise en mouvement de charges électriques discrètes, image confortée par la découverte de l&#8217;électron ( 1897 ).</p>
<p>(2) Nous nous limiterons dans cette étude à l&#8217;examen des arts plastiques et n&#8217;envisagerons pas le cas de la musique. En fait la musique au XXème siècle va être profondément concernée par la révolution technique et conceptuelle introduite par la notion générale de champ. Le passage de la note au son, de l&#8217;atomisme musical à la musique spectrale, traduit le passage à une description des phénomènes physiques, ici les phénomènes acoustiques ou électroacoustiques, à l&#8217;aide d&#8217;outils mathématiques caractéristiques des champs. Traitement conceptuel d&#8217;une information continue, même si cela aboutit en fin de compte à une discrétisation forcée par digitalisation.</p>
<p>(3) Dans son ouvrage récent (1998) L.D. Henderson présente un tableau richement documenté de l&#8217;environnement scientifique et technologique d&#8217;avant la guerre de 1914. Les ondes électromagnétiques ( avec la Tour Eiffel comme symbole), les rayons X, la réalité atomique, constituent les éléments de la découverte d&#8217;un monde invisible qui vient prêter main forte à une atmosphère occultiste largement répandue. Mais que des artistes comme Marcel Duchamp ou Alfred Jarry réagissent fortement à cet environnement présente un caractère plus anecdotique que fondamental, et ne manifeste pas en soi un véritable changement dans la vision du monde.</p>
<p>(4) Ceci doit être nuancé par l&#8217;examen des doctrines atomistiques de la pensée indienne et de la pensée chinoise.</p>
<p>On trouve des doctrines atomistiques dans le Jainisme et le Bouddhisme. Mais l&#8217;atomisme qui eût le plus d&#8217;influence sur la pensée indienne est celui du système philosophique hindouiste du Vaisesika, aussi ancien sans doute que l&#8217;atomisme grec. On y trouve une doctrine de quatre classes d&#8217;atomes ayant des propriétés spécifiques correspondant à la terre, le feu, l&#8217;eau et l&#8217;air. Il existe un cinquième élément, considéré comme non matériel et envahissant tout l&#8217;univers : l&#8217;éther (akasa). L&#8217;éther, quoique non matériel, joue un rôle dans la formation des corps macroscopiques à partir des atomes.</p>
<p>Quant à la pensée chinoise, elle n&#8217;a pas connu de véritable atomisme, quoique le système du I Ching taoiste soit une forme chinoise d&#8217;atomisme, une combinatoire savante que J. Needham considère comme une image miroir de la société bureaucratique chinoise. La société humaine comme l&#8217;image de la nature se présentent sous forme d&#8217;un tableau où toute chose a sa position et se trouve reliée aux autres choses par des canaux appropriés. Il n&#8217;y a pas plus idéologique, dans ses fondements comme dans son emploi, que l&#8217;atomisme !</p>
<p>(5) Il s&#8217;y exprime un Atomisme Logique formulé au début du siècle par Russel et Wittgenstein. Dans le Tractatus Logico-Philosophicus, ce dernier exprime ainsi la thèse d&#8217;atomicité : &#8221; Toute affirmation sur des complexes peut être résolue en affirmations portant sur les parties composantes, et en énoncés qui décrivent complètement les complexes. &#8221;</p>
<p>(6) Malgré sa dangereuse soumission au dogme atomiste où l&#8217;entraîne la Biologie Moléculaire.</p>
<p>(7) Cette insuffisance de l&#8217;Atomisme est clairement analysée par E. Cassirer dans la &#8221; Philosophie des formes symboliques &#8221; (T. 3, p. 500 ) :</p>
<p>Trois grands noms, ceux d&#8217;Aristote, de Descartes et de Leibniz peuvent résumer le progrès de la théorie générale de la nature et de sa forme logique.</p>
<p style="padding-left: 30px;">La physique aristotélicienne est le premier exemple d&#8217;une science authentique de la nature. Sans doute pourrait-on penser que ce titre de gloire revient avec plus de droit aux fondateurs de l&#8217;atomisme qu&#8217;à lui. Mais quoique la théorie atomique ait créé avec les concepts d&#8217;atome et &#8221; d&#8217;espace vide &#8221; une conception absolument fondamentale et un cadre méthodologique pour toute explication future de la nature, remplir ce cadre lui demeurait interdit.</p>
<p style="padding-left: 30px;">Car, sous sa forme antique, elle ne pouvait pas maîtriser le problème véritable et fondamental de la nature, celui du devenir. L&#8217;atomisme résout le problème du corps, en ramenant toutes les &#8221; propriétés &#8221; sensibles à des déterminations purement géométriques, à la forme, à la position et à l&#8217;ordre des atomes. Mais il ne possède pas d&#8217;instrument général de pensée pour représenter le changement- de principe à partir duquel expliquer et déterminer légalement l&#8217;action réciproque des atomes.</p>
<p>(8) La pensée du continu chez Aristote va de pair avec une conception dynamique du monde qui s&#8217;oppose à la conception atomistique sur le sujet des formes. A la donnée des formes a priori comme constituants élémentaires du monde, Aristote oppose une conception de la création des formes par le mouvement. Conception qui a connu au XX ème siècle des développements scientifiques majeurs dans le cadre de la théorie des systèmes dynamiques (mécanique) qui a mis en évidence des mécanisme d&#8217;apparition des formes. Alors que ces progrès datent des années 50, il est curieux de constater l&#8217;existence de précurseurs dans les années 10. C&#8217;est le cas de Stéphane Leduc dans &#8221; La Biologie Synthétique &#8221; (1917). Mais c&#8217;est aussi le cas du génial peintre de l&#8217;avant garde russe Pavel Filonov (1883-1941). Ce fait ne semble pas avoir été apprécié jusqu&#8217;à présent. L&#8217;originalité de Filonov est de prôner et mettre en oeuvre une stratégie d&#8217;apparition des formes par un travail atomistique intense. Il reproche aux cubistes de se satisfaire de formes connues d&#8217;avance, quitte à les déformer. Opposant la loi d&#8217;évolution au canon géométrique, il considère, avec N. Berdiaev, que de ce point de vue Picasso marque non pas une nouvelle étape de l&#8217;esthétique occidentale mais en quelque sorte une apogée finale !</p>
<p>(9) Cf ; à ce sujet le livre de Florence de Mèredieu (1994 ).</p>
<p>(10) De ce point de vue les démonstrations d&#8217; E. Panofsky tentant de relier l&#8217;architecture gothique et la pensée scholastique, ou de présenter la perspective comme une manifestation symbolique, sont exemplaires. ( Panofsky. 1968, 1975 ).</p>
<p>(11) Climat d&#8217;opinion, esprit du temps (Zeitgeist), habitudes mentales (Panofsky ), constituent autant d&#8217;expressions de la croyance en une unité des mentalités à une époque donnée. Unité difficile à établir, mais constituant l&#8217;hypothèse essentielle de toutes les grandes catégorisation de l&#8217;histoire culturelle. La renaissance, le baroque, le clacissisme, le romantisme, le réalisme sont des catégories fondées sur l&#8217;idée de mentalités communes. Conception contestée par les points de vue post modernistes.</p>
<p>(12) Sur le site web d&#8217;Albert Ribas (http://inicia.asp/de/aribas/home.html) auteur d&#8217;un ouvrage d&#8217;histoire du concept de vide de l&#8217;antiquité à l&#8217;époque moderne, une rubrique est consacrée à l&#8217;art et le vide. Elle renvoie essentiellement à des peintres du XX ème siècle. Malévich, Rothko, Newman, Soulages, Pollock, Mondrian.</p>
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		<title>L&#8217;art et la science</title>
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		<pubDate>Sat, 20 Apr 2013 14:52:02 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[admin]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Art et Science au 21ème siècle]]></category>

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		<description><![CDATA[Propos préliminaires sur les Rapports entre l&#8217;Art et la Science S&#8217;il semble logique et vraisemblable que l&#8217;Art et la Science entretiennent des rapports étroits comme constituants d&#8217;une même culture, la mise en évidence de ces rapports est en général délicate, ce qui entraîne même souvent la négation de ces rapports. Il semble pourtant que l&#8217;Art...]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<h2>Propos préliminaires sur les Rapports entre l&#8217;Art et la Science</h2>
<p>S&#8217;il semble logique et vraisemblable que l&#8217;Art et la Science entretiennent des rapports étroits comme constituants d&#8217;une même culture, la mise en évidence de ces rapports est en général délicate, ce qui entraîne même souvent la négation de ces rapports.</p>
<p>Il semble pourtant que l&#8217;Art soit constamment à la recherche expressive d&#8217;une vision du monde à l&#8217;intérieur duquel la Science se déploie. On a plusieurs fois cru discerner le rôle pionnier des artistes dans la sensibilisation à une forme de pensée particulière qui se met à l&#8217;oeuvre à l&#8217;intérieur de la création scientifique.</p>
<p>De ce point de vue il est particulièrement instructif d&#8217;étudier l&#8217;art de la Renaissance et l&#8217;art moderne abstrait, en cherchant plutôt des correspondances globales que des correspondances locales point par point.</p>
<p>L&#8217;image communément répandue de la science est probablement tout aussi fausse et mutilée que l&#8217;image communément répandue de l&#8217;art.</p>
<p>A la science on attribue rigueur, respect des faits, précision de la pensée, puissance de l&#8217;analyse, bref &#8220;objectivité&#8221;.</p>
<p>A l&#8217;art, indifférence à la logique, incontrôlable subjectivité, &#8220;flou artistique&#8221;, mais puissance de la synthèse et force de l&#8217;expression.</p>
<p>Cependant les relations entre les arts et les savoirs scientifiques ou techniques passent par bien des voies diverses, et dans les deux sens. On sait vaguement qu&#8217;il y a des liaisons, des influences, des homologies, mais on ne les a jamais étudiées de près, notamment au niveau de la création.</p>
<p>L&#8217;autre interrogation majeure qui justifie une réflexion, porte sur le clivage traditionnel entre arts et sciences, dont les effets dans la vie sociale et culturelle, dans les représentations comme dans les institutions, sont nombreux et puissants.</p>
<p>Une réflexion sur ce partage parfois considéré comme définitif, semble indispensable aujourd&#8217;hui : il importe qu&#8217;une telle réflexion, pour ne pas rester spéculative, s&#8217;étaye sur les conclusions ou les indications d&#8217;une recherche méthodique.</p>
<p>Quelque nombreux que soient aujourd&#8221;hui les &#8220;échanges&#8221; entre savants et artistes, ils restent d&#8217;abord à décrire : ils se font de manière anecdotique, sauf en de rares cas et ils n&#8217;ont encore conduit qu&#8217;à peu de tentatives d&#8217;élaboration théorique ou d&#8217;association institutionnelle, même si certains secteurs sont sur ce point moins en retard que d&#8217;autres.</p>
<h3>Le paysage et la science comme prises de possession de la nature</h3>
<p>Le problème du &#8220;paysage&#8221; est à lui seul, parmi bien d&#8217;autres, révélateur de la communauté des démarches de l&#8217;art et de la science.</p>
<p>L&#8217;histoire de l&#8217;art comme celle de la science sont faites de changement de points de vue et d&#8217;attitudes. Y compris le changement majeur qui consiste à regarder l&#8217;art comme Art et la science comme Science. L&#8217;apparition du paysage, tout comme celle de la perspective, témoigne dans l&#8217;histoire de la culture européenne d&#8217;un renversement total de point de vue sur le monde qui se manifeste tout autant dans le développement de la science. C&#8217;est l&#8217;homme qui regarde la nature et non plus la nature qui regarde l&#8217;homme.</p>
<p>La nouvelle culture qui émerge de la maturation du Moyen-Age n&#8217;usurpe pas son nom d&#8217;Humanisme car elle déplace le sens des rapports, entre l&#8217;homme et la nature. C&#8217;est l&#8217;homme qui regarde la nature et non pas la nature qui prend l&#8217;homme en charge.</p>
<p>Dans cette culture, bourgeoise et capitaliste, l&#8217;individu apparaît au premier plan, comme sujet, avec son pouvoir, sa sensibilité propre, son statut générateur de toute objectivité. Le sujet se sent au-dessus de l&#8217;objet, l&#8217;homme est déclaré le roi de la nature. Ceci n&#8217;existe pas dans la culture antique. La personnalité n&#8217;y a pas cette signification colossale et absolutisée qu&#8217;elle prend dans la nouvelle culture européenne.</p>
<p>La prise de possession de la nature à travers la conception du paysage et de la peinture, comme fenêtre sur le monde, participe de ce même changement d&#8217;attitude qui va caractériser la science moderne.</p>
<p>A l&#8217;ordre des choses succède l&#8217;ordre imposé par l&#8217;homme. La nature propose, mais l&#8217;homme dispose.</p>
<p>Aux critères de vérité correspondant à la logique des choses succèdent des critères de vérité liés à l&#8217;efficacité de l&#8217;action. &#8220;C&#8217;est vrai parce que cela marche&#8221; devient la devise de la science. &#8220;C&#8217;est vrai parce que c&#8217;est expressif&#8221; devient la devise de l&#8217;art. En art comme en science, l&#8217;ontologie cède le pas au fonctionnalisme, avec une dérive incessante vers l&#8217;objet de consommation.</p>
<p>On consomme du paysage ou de l&#8217;art contemporain comme on consomme de l&#8217;informatique et des médicaments.</p>
<p>Statut commun de l&#8217;Art et de la Science, qui modèle d&#8217;une manière analogue ces deux domaines de la culture.</p>
<p>Statut commun qui se manifeste dans l&#8217;entrecroisement des conceptions de l&#8217;esthétique et de celles de l&#8217;épistémologie. On voit bien que l&#8217;enjeu est le même et exprime toujours la tension entre la représentation et la réalité. De fait, la plupart des concepts centraux de l&#8217;esthétique, comme ceux de réalisme ou d&#8217;image, sont les concepts essentiels de l&#8217;épistémologie. On pourrait bien concevoir un dictionnaire à deux registres, où chaque entrée verrait produire un discours sur l&#8217;art et un discours sur la science. Pourquoi les cloisons sont maintenues étanches? Il faut les briser.</p>
<h3>Matière et Forme</h3>
<p>Une des problématiques communes à l&#8217;art et à la science est celle des rapports entre la matière et la forme. Si la matière est le support nécessaire de la forme et de l&#8217;information, la théorie esthétique classique de Kant à Hegel et Cassirer, assume la disparition finale du matériau dans la transmission du message. La beauté devient abstraite, indépendamment du support. C&#8217;est cette voie là qui a été suivie au XXème siècle par la théorie mathématique de l&#8217;information et les conceptions théoriques de l&#8217;informatique. En ramenant tout à un jeu de zéros et de uns, l&#8217;informatique exprime souvent le même idéal que l&#8217;art abstrait. S&#8217;abstraire du support matériel explicite. L&#8217;art contemporain bat en brèche cette prétention en traitant le matériau indépendamment de la forme. Ne peut-on être frappé de voir de nos jours, sous l&#8217;influence des théories quantiques, la théorie classique de l&#8217;information battre en retraite devant un slogan provocateur : &#8220;L&#8217;information est physique&#8221;. Ces révolutions parallèles de l&#8217;art et de la science révèlent les rythmes profonds qui les sous-tendent en commun.</p>
<p>Simon DINER (+ 2013)</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Colloque La pensée numérique</title>
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		<pubDate>Sun, 24 Mar 2013 18:56:58 +0000</pubDate>
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				<category><![CDATA[Art et Science au 21ème siècle]]></category>

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		<description><![CDATA[&#160; Actes du Colloque de Peyresq 7 &#8211; 10 septembre 1999 Carlos Alvarez, Jean Dhombres, Jean-Claude Pont (éd.) &#160; Association Peyresq Foyer d&#8217;Humanisme Responsables : Carlos Alvarez (Mexico), Jean Dhombres (Paris), Jean-Claude Pont (Genève) et l&#8217;équipe de la revue Sciences et Techniques en Perspective Rédacteurs : Ian Lacki (Genève), Marco Panza (Paris), Paolo Freguglia (Pise),...]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>&nbsp;</p>
<h2>Actes du Colloque de Peyresq 7 &#8211; 10 septembre 1999</h2>
<h2>Carlos Alvarez, Jean Dhombres, Jean-Claude Pont (éd.)</h2>
<p>&nbsp;</p>
<p>Association Peyresq Foyer d&#8217;Humanisme</p>
<p>Responsables : Carlos Alvarez (Mexico), Jean Dhombres (Paris), Jean-Claude Pont (Genève) et l&#8217;équipe de la revue Sciences et Techniques en Perspective</p>
<p>Rédacteurs : Ian Lacki (Genève), Marco Panza (Paris), Paolo Freguglia (Pise), Vincent Jullien (Brest), François Loget (Caen), Antoni Malet (Barcelone), Rafaël Martinez (Mexico), Patricia Radelet-de Grave (Louvain-la-Neuve)</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<h3><a title="La Pensée Numérique" href="http://www.peiresc.org/la-pensee-numerique/">Voir les actes du colloque sur la pensée numérique</a></h3>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Sémiotique du vide</title>
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		<pubDate>Thu, 21 Mar 2013 19:47:10 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[admin]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Art et Science au 21ème siècle]]></category>

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		<description><![CDATA[Art, sens commun et physique théorique. Simon DINER (+ 2013) «La théorie des probabilités n’est autre que le sens commun fait calcul » Pierre Simon de Laplace Vous avez dit le vide. Le vide appartient au sens commun ou bien encore à la physique naïve[1]. Cet article voudrait montrer comment les constructions de la physique...]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<h2>Art, sens commun et physique théorique.</h2>
<p>Simon DINER (+ 2013)</p>
<blockquote><p>«La théorie des probabilités n’est autre que le sens commun fait calcul »</p>
<p>Pierre Simon de Laplace</p></blockquote>
<h2>Vous avez dit le vide.</h2>
<p>Le vide appartient au sens commun ou bien encore à la physique naïve[1]. Cet article voudrait montrer comment les constructions de la physique du XX ème siècle éclairent les démarches parfois « somnambuliques » du sens commun, et s’éclairent en retour de la logique du bon sens. En définitive cet aller et retour jette une lueur intéressante sur les démarches de l’esprit cognitif et sur la construction du sens et de l’expression. Que les pratiques artistiques prennent au passage un jour nouveau n’étonnera que les naïfs qui veulent encore à tout prix séparer l’art de la science. Tout ceci se coule dans le moule du langage de l’information en évitant bien sûr de confondre déluge de signaux et information, ce qui ne peut se faire qu’en préservant le caractère contextuel de celle ci.</p>
<p>Ce texte se développe sur deux niveaux. Un niveau principal qui cherche délibérément à rester « naïf ». Un niveau de notes « infrapaginales » qui concentrent les technicités sous-jacentes. Une lecture à deux voies.</p>
<h2>350 ans après Pascal, 2500 ans après Démocrite, que peut-on encore dire du vide ?</h2>
<p>Le mot vide semble dans son emploi ambigu et labile renvoyer à une catégorie conceptuelle assez bien définie sans pour autant représenter toujours la même chose. Là se trouve sans doute la cause de ces renversements paradoxaux du discours, qui en voulant envisager la chose, laisse entendre selon le cas, que le Vide est vide ou le Vide est plein. Au cours des siècles les philosophes et les savants ont donné le nom de vide à bien des choses différentes, tout en cherchant parfois un autre terme comme l’éther ou la quintessence pour désigner le vide lorsqu’il est plein[2].</p>
<p>Bornons nous à quelques citations.</p>
<blockquote><p>« Mais le vulgaire entend par vide une extension où ne se trouve aucun corps sensible ; comme il pense que tout l’être est corporel, là où il n’y a rien c’est le vide&#8230;..</p>
<p>Il faut expliquer une fois de plus que le vide séparé des choses que prônent certaines théories n’existe pas ».</p>
<p>Aristote. Physique. Livre IV. 214 b</p>
<p>« Tout corps doit nécessairement être en quelque chose. La chose en laquelle il est, doit différer de ce qui l’occupe et la remplit ; cette chose doit être incorporelle et comme impalpable. Cette substance qui est ainsi constituée qu’elle puisse recevoir un corps en elle même et être occupée par lui, nous disons qu’elle est vide. Il est nécessaire qu’il existe une substance du vide ».</p>
<p>Cleomedes. (1 er siècle av. J.C. )</p>
<p>Du mouvement circulaire des corps célestes</p>
<p>« Que le vide ne puisse être cela paraît. En effet, s’il existait il serait une substance ou un accident. Mais le vide n’est pas une substance incorporelle, car il serait âme ou intelligence. Il n’est pas non plus une substance qui soit corps, car il occuperait un lieu. Enfin il n’est pas accident, car aucun accident ne peut exister séparé d’une substance, et le vide est une dimension séparée. Il n’est donc rien du tout, ce que j’accorde avec Aristote&#8230;.</p>
<p>Roger Bacon. (XIII éme siècle)</p>
<p>Science de la quintessence</p>
<p>« M. Newton prouve d’une manière très vraisemblable, qu’outre le milieu aérien particulier dans lequel nous vivons et nous respirons, il y en a un autre plus répandu et plus universel qu’il appelle milieu éthéré. Ce milieu est beaucoup plus rare et subtil que l’air, et par ce moyen il passe librement à travers les pores et les autres interstices des autres milieux et se répand dans tous les corps. Cet auteur pense que c’est par l’intervention de ce milieu que sont produits la plupart des grands phénomènes de la nature ».</p>
<p>Encyclopédie de Diderot et d’Alembert</p>
<p>Article « Milieu éthéré » 1757</p>
<p>« L’éther est une substance matérielle incomparablement plus fine que les corps visibles que l’on suppose exister dans les parties de l’espace qui semblent vides&#8230;.. L’éther est différent de la matière ordinaire. ».</p>
<p>J.C. Maxwell</p>
<p>Article « Ether » dans Encyclopedia Britannica.1879</p>
<p>« Peut nous importe que l’éther existe réellement, c’est l’affaire des métaphysiciens ; l’essentiel pour nous c’est que tout se passe comme s’il existait et que cette hypothèse est commode pour l’explication des phénomènes. Après tout, avons nous d’autres raisons de croire à l’existence des objets matériels ? Ce n’est là aussi qu’une hypothèse commode ; seulement elle ne cessera jamais de l’être, tandis qu’un jour viendra sans doute où l’éther sera rejeté comme inutile ».</p>
<p>H. Poincaré</p>
<p>La science et l’hypothèse. 1902</p>
<p>« Une réflexion plus attentive nous apprend pourtant que cette négation de l’éther n’est pas nécessairement exigée par le principe de relativité restreinte&#8230;. Nier l’éther, signifie en dernier lieu qu’il faut supposer que l’espace vide ne possède aucune propriété physique. Or les faits fondamentaux de la mécanique ne se trouvent pas en accord avec cette conception&#8230;.D’après la théorie de la relativité générale, l’espace est doué de propriétés physiques ; dans ce sens par conséquent un éther existe ».</p>
<p>A. Einstein</p>
<p>L’éther et la théorie de la relativité. Conférence.1920</p></blockquote>
<h2>Mais si le vide n’est rien, comment peut-il être plein ?</h2>
<p>C’est que le vide n’est pas le rien ou le néant. Le concept de vide contient un élément essentiel de relativité. Comme le disait Descartes, reprenant « Hermès Trismégiste », lorsque nous disons qu’un lieu est vide, il est constant que nous ne voulons pas dire qu’il n’y a rien du tout en ce lieu ou en cet espace, mais seulement qu’il n’y a rien de ce que nous présumons y devoir être. Le concept de vide exprime l’attente déçue d’un évènement.</p>
<h2>Le vide n’est donc pas ce qui reste lorsque l’on a tout enlevé ?</h2>
<p>Non pas. Les reformulations multiséculaires, tout comme les conceptions modernes, indiquent que le vide a toujours été considéré au sens où le langage dit d’un discours qu’il est vide, c.a.d. ne contient pas d’information.</p>
<p>Le plat pays qui est le mien, chante Jacques Brel.</p>
<h2>Le vide c’est l’absence d’information ?</h2>
<p>Exactement. Or, comme le montre la théorie moderne de l’information, l’information c’est avant tout la surprise. Le vide c’est donc l’absence de surprise. Le fait qu’une bouteille soit pleine est une (bonne) surprise. Normalement une bouteille est vide. La présence de quelque chose est une surprise. En général il n’y a rien.</p>
<p>De ce point de vue le vide semble désigner tout ce qui se trouve dans une situation banale, normale. La normalité signifie l’absence de caractères distinctifs ou d’évènements exceptionnels. A ce titre le vide est absence de forme et de nouveauté, absence de dissymétrie et d’inhomogénéité, absence de figure et d’image. Dans le taoisme chinois, le vide est clairement caractérisé par l’indifférenciation, ce qui lui confère un rôle fonctionnel, car c’est grâce à lui que le plein du réel peut se manifester.</p>
<p>Le concept de vide, tout comme celui de normalité, renvoie en permanence à une situation considérée comme la plus naturelle, la plus fréquente, la plus probable dans les circonstances données. Le normal face au pathologique !</p>
<p>Que ce soit le vide des atomistes ou le vide des cosmologistes, on désigne ainsi toujours ce qui est le plus probable, considérant la matière ou l’univers comme ce qui est le plus improbable. C’est bien ainsi que l’entend Siger de Brabant au XIII ème siècle quand il s’étonne : « Pourquoi y a –t-il quelque chose plutôt que rien ? », considérant le quelque chose comme anormal par rapport au rien. C’est bien ce que pensait Aristote, pour qui la matière (hylé) est vide de forme et inaccessible, mais partout présente, potentiellement en attente de forme, et de ce fait plus probable dans le monde que le vide (rien) ou la forme. La hylé c’est son vide à lui, en attente d’informa(tion). Le vide-rien n’existe pas.</p>
<p>Dans chaque situation, un degré zéro définit une normalité que le langage métaphorise comme le vide .</p>
<h2>Y a-t-il donc un vide pour chaque système physique ?</h2>
<p>Bien sûr.</p>
<p>La théorie quantique se conforme à ce point de vue en appelant vide, l’état fondamental de tout système microphysique, en particulier lorsqu’il s’agit de champs. Le vide quantique c’est l’état sans excitations. Mais ce n’est qu’un simple état de « repos » du système et il n’est surtout pas un « rien ». Car le message central de la théorie quantique est dans l’impossibilité d’existence d’un état à énergie nulle, ce qui éliminerait le hasard par l’immobilité absolue.</p>
<p>La physique quantique ramène l’étude de tout objet quantique, les champs en particulier, à la genèse d’excitations à partir d’un vide quantique convenablement défini, considéré comme origine. Toute la théorie quantique des champs passe son temps à définir et à redéfinir le vide lors du changement des conditions physiques (modification des conditions matérielles et des types d’interactions). C’est une chronique des changements de vide, dont le célèbre effet Casimir est le paradigme universel. La physique quantique met pleinement en lumière le rôle fonctionnel du vide quantique, comme source théorique des manifestations du réel.</p>
<p>Ainsi un atome d’hydrogène isolé, sans interactions, est associé par la mécanique quantique à l’état le plus fréquent, le plus probable. L’état fondamental disent les physiciens, qui l’opposent aux états excités plus riches en énergie. L’état fondamental, c’est le vide. Il est vide d’excitations. Or ce sont précisément les excitations qui sont les seules sources de notre information expérimentale sur l’atome d’hydrogène. Rappelons que c’est parce qu’il reproduisait avec exactitude toutes les raies du spectre de l’hydrogène que Schrödinger a cru au miracle de son équation, et les autres avec lui.</p>
<p>Notons là que le physicien puise dans son stock d’images du sens commun pour nommer un objet mathématique qu’il vient de construire. Son discours est révélateur.</p>
<p>Ecoutons le parler d’état fondamental (ground state en anglais, Grundsatz en allemand ). C’est l’état correspondant au minimum d’énergie du système, le niveau d’énergie fondamental.</p>
<p>On le voit jouer là avec l’idée de fondement tout comme avec celle de fond. Il construit une base sur laquelle il va s’appuyer, un fond sur lequel les phénomènes vont se déployer.</p>
<p>Certains physiciens ont même commis le lapsus de désigner cet état de vide comme l’état normal.</p>
<p>L’intérêt de la mécanique quantique est de démonter explicitement le mécanisme de construction du vide comme mécanisme fondamental de la représentation du réel. Une stratégie cognitive. C’est pour cela que nous allons nous y attarder.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h2>Le vide est une référence cognitive ou perceptive ?</h2>
<p>Tout à fait.</p>
<p>La musique va nous fournir des exemples intéressants.</p>
<p>Il serait faux de croire que les silences musicaux jouent le rôle de vide. Il n’en est rien, car les silences constituent des informations très importantes. Dans le développement de la phrase musicale ils constituent comme les sons autant de surprises essentielles.</p>
<p>Par contre, le son obtenu lorsque l’on attaque la corde d’un violon avec l’archet est un son fondamental, par référence aux sons obtenus si de plus on effleure de l’autre main la corde au point moitié, tiers, quart&#8230; On obtient ainsi des sons très doux que l’on appelle les sons harmoniques et qui sont les « excitations » du son fondamental, jouant ici le rôle de vide. Tout comme pour l’atome d’hydrogène.</p>
<p>Il y a donc autant de vides que de sons fondamentaux.</p>
<p>Mais plus étonnant encore la musique cherche à construire des vides universels. C’est à dire des phénomènes sonores dont la régularité périodique exclut toute surprise pour l’auditeur mais lui permet de prendre appui pour évaluer les sonorités.</p>
<p>C’est le cas du diapason. Un son (le la 435 par exemple) qui sert de référence aux autres sons. L’histoire et la notion de diapason sont suffisamment complexes pour illustrer la complexité de la notion de vide en musique. Sans parler de la basse continue en musique baroque ou du lancinant fond sonore créé par le tanpura dans la musique traditionnelle indienne.</p>
<p>On voit sans équivoque que la notion de vide s’assimile aisément à celle de fond, et que la relation vide-objet/phénomène est tout à fait identique à la fameuse relation fond-figure mise en avant par la psychologie gestaltiste. Il s’agit dans les deux cas de la même stratégie de représentation de la réalité perçue, avec toutes les ambiguïtés qui s’y rattachent. Le vide comme le fond sont des constructions mentales. Nous y reviendrons longuement.</p>
<h2>Ainsi le vide n’est pas ce que l’on croît d’ordinaire. En particulier lorsque l’on dit que la nature a horreur du vide.</h2>
<p>Bien sûr que non. Le vide est un concept désignant quelque chose qui n’apporte pas d’information par lui même, mais permet de situer ou de donner un sens à des objets ou des évènements. Vide ou espace vide jouent le même rôle.</p>
<h2>Le vide est neutre en quelque sorte ?</h2>
<p>Voilà une des grandes idées derrière le concept de vide. Le vide est neutre. Tout comme le zéro, il se tient entre les choses. Neutre pour bien faire référence et permettre de distinguer les choses. Pensez au rôle décisif que joue le zéro en mathématique. C’est à juste titre que la servante du professeur Cosinus, s’étonnait, à la vue d’une équation au tableau noir, qu’il faille écrire tant de choses pour finir par les déclarer égales à zéro. Mais il aurait été trop long de lui expliquer qu’il ne faut pas confondre le neutre et le rien.</p>
<h2>Si le vide se tient entre les choses c’est donc en quelque sorte un médiateur ?</h2>
<p>Tout à fait.</p>
<p>Un médiateur c’est ce qui concilie les oppositions. Le vide, sous des noms divers, l’éther ou la quintessence, se manifeste toujours comme un médiateur. Conciliateur et intermédiaire. Révélateur sans doute. C’est le rôle que les alchimistes attribuaient à la quintessence, dont ils faisaient dépendre les transformations chimiques entre les éléments. Transformer le mercure en or ne se fait pas sans intermédiaire.</p>
<h2>Les alchimistes n’ont pas trouvé la quintessence, mais la science moderne n’a-t-elle pas identifié le vide ?</h2>
<p>Pascal en effet pensait l’avoir trouvé. Le vide des pots de confiture, de nos lampes électriques et de nos tubes de télévision semble lui donner raison. Et pourtant dans ce vide là il y a de la lumière. Il faut bien que cette lumière s’appuie sur quelque chose pour se propager. A moins de s’appuyer sur elle même&#8230;..</p>
<h2>Est ce là l’idée de l’éther ?</h2>
<p>Oui. Mais ce quelque chose appelé éther, et qui serait comme un « milieu du vide » n’a reçu ni modèle satisfaisant, ni confirmation expérimentale. Et cela malgré les efforts des plus grands savants du XIX ème siècle, qui ont créé la science de l’électromagnétisme. Pour en finir, Einstein, avec la théorie de la relativité restreinte, a mis à mort cet éther là. Ce qui ne l’a pas empêché de refaire surface avec obstination sous des jours nouveaux.</p>
<h2>Tout comme le rêve des alchimistes, le rêve de la science moderne s’écroule-t-il donc ?</h2>
<p>Oui. Ni la quintessence, ni l’éther n’ont pu être saisi comme substance. Tout comme l’échec de la recherche de la quintessence a poussé l’alchimie hors du domaine opératoire vers une activité spéculative, l’échec de la mise en évidence de l’éther a poussé la science su XX ème siècle vers une démarche de plus en plus spéculative et abstraite, fondée sur les mathématiques. Comme si les équations en savaient plus que nous.</p>
<h2>Que dites vous là ! La science contemporaine n’a-t-elle pas mis la main sur les atomes, les molécules et les particules élémentaires ?</h2>
<p>Bien sûr. Elle a prouvé l’existence des atomes et des particules. Elle montre et voit les atomes. Mais en fait elle ne sait pas vraiment ce qu’elle voit sous le nom d’atome. On a pu dire que « l’atome d’hydrogène c’est l’équation de Schrödinger de l’atome d’hydrogène ». Ce n’est pas une boutade.</p>
<h2>Expliquez vous.</h2>
<p>La mécanique quantique pratique à sa manière une politique de la « terre brûlée » en adoptant une stratégie de la « boîte noire »[3].</p>
<p>La physique quantique expérimentale montre que tout système microphysique se comporte comme une espèce de caméléon. Selon les circonstances, selon la manière dont on l’interroge il présente des propriétés laissant penser tantôt qu’il est une particule tantôt qu’il est une onde. En fait il n’est ni l’une ni l’autre, ni d’ailleurs les deux à la fois. Il est un quelque chose, on ne sait pas quoi. On peut seulement en décrire les réponses aux sollicitations extérieures sans expliquer l’origine de ces réponses. Cette situation de boite noire est mise en forme mathématiquement par la mécanique quantique, qui a pour vertu essentielle d’apaiser cette contradiction entre les ondes et les particules en introduisant un objet mathématique caractéristique de la boite noire : l’état[4]. L’histoire du système physique va se réduire à la spécification d’états. L’état fondamental ou état vide et les états excités.</p>
<p>C’est l’état qui contient toute l’information disponible sur le système microphysique dans la mécanique quantique[5].</p>
<p>C’est autour de cette notion centrale d’état que se concentre toute la vertu cognitive de la mécanique quantique.</p>
<p>En particulier le vide quantique est un état et non pas une substance.</p>
<h2>Qu’est ce que le vide quantique ?</h2>
<p>Plus précisément on réserve le nom de vide quantique à l’état fondamental (vide) d’un système quantique particulier comme le champ électromagnétique ou tout autre champ. En l’absence de lumière il semble subsister quelque chose que l’on caractérise mathématiquement par « l’état vide du champ électromagnétique quantifié ». Le vide quantique[6].</p>
<h2>Le vide quantique n’est pas une substance.</h2>
<p>Effectivement c’est un concept mathématique dans une théorie abstraite, la théorie quantique des champs. Mais à force de l’évoquer les physiciens se laissent prendre au jeu de rêver d’une substance qu’ils ne peuvent surprendre en flagrant délit.</p>
<p>Cette substance imaginaire serait responsable de bien des phénomènes de la nature. Depuis l’émission de la lumière (par frottement de la matière contre le vide) jusqu’à l’apparition de l’univers tout entier (émergeant du vide immense réservoir d’énergie et de particules).</p>
<h2>Est ce un fantasme ?</h2>
<p>Oui et non. Interrogez les psychanalystes.</p>
<p>C’est sans doute un bouc émissaire conceptuel. Le vide quantique permet d’exprimer les propriétés de la matière et des interactions en recourrant à un médiateur mathématique, faute sans doute de pouvoir le faire directement.</p>
<p>Ecoutons Louis de Broglie, celui par lequel le scandale est arrivé. Toutes les particules matérielles, électrons, neutrons, atomes, molécules&#8230;..l&#8217;homme, sont accompagnés d&#8217;un phénomène ondulatoire (l&#8217;onde de de Broglie). Autour de chaque particule il ne peut y avoir le vide. Mais quoi donc alors?.</p>
<p>De Broglie se méfie des formalismes de la théorie quantique des champs:</p>
<blockquote><p>« Il faudrait être bien naïf pour penser que toutes ces petites jongleries avec des symboles &#8220;démontrent&#8221; l&#8217;existence des corpuscules ou encore qu&#8217;elles nous apprennent ce qu&#8217;est un corpuscule dans la réalité physique. Elles nous montrent simplement que le formalisme de la seconde quantification des bosons est compatible avec l&#8217;existence des particules. C&#8217;est là une condition qui est nécessaire pour que cette théorie soit acceptable, mais qui à mon avis n&#8217;est pas suffisante pour en faire une théorie des bosons vraiment complète et satisfaisante du point de vue physique. »</p></blockquote>
<p>Et pourtant il cède au charmes subtils de cette théorie et se plait à imaginer un substratum universel ou un milieu subquantique caché&#8230;&#8230;.tout en hésitant entre un &#8220;vide&#8221; milieu matériel et un &#8220;vide&#8221; état quantique, reflet de potentialités.</p>
<blockquote><p>« Ces constatations ont amené la Physique quantique contemporaine à devenir de plus en plus consciente du fait que ce que nous nommons le vide n&#8217;est pas du tout un milieu dénué de propriétés physiques, mais bien plutôt une sorte d&#8217;immense réservoir ( d&#8217;énergie, a-t-il écrit puis barré sur son manuscrit) d&#8217;où peuvent émerger au niveau microphysique des unités ou des paires corpusculaires et où aussi ces unités et ces paires disparaissant du niveau microphysique peuvent s&#8217;engloutir.</p>
<p>Si cette conception est exacte ( et il semble bien aujourd&#8217;hui qu&#8217;elle le soit) il y aurait trois niveaux de la réalité physique.</p>
<p>1° le niveau macrophysique des phénomènes macroscopiques directement observables à notre échelle qui est le domaine propre de la Physique dite &#8220;classique&#8221;;</p>
<p>2° le niveau microphysique ou quantique qui est celui des molécules, des atomes, des noyaux ou plus généralement des particules élémentaires, qui est le domaine propre de la Physique quantique;</p>
<p>3° enfin le niveau le plus profond, hypomicrophysique ou subquantique pourrait on dire, constitué par ce &#8221; vide&#8221; réservoir immense d&#8217;énergie sous jacente dont nous ignorons encore presque tout. Les mots nous trahissent pour désigner ce niveau profond de la réalité: le mot vide ne convient pas du tout car rien ne serait plus plein que ce vide. L&#8217;expression &#8220;substratum universel&#8221; ( ou une autre de ce genre ) serait meilleure.</p>
<p>J&#8217;emploierai cependant habituellement le mot vide couramment usité, mais vous devez imaginer qu&#8217;il doit être mis entre guillemets (&#8220;le vide&#8221;).</p>
<p>Nous ne savons pas si, quand un boson apparaît au niveau microphysique sortant du &#8220;vide&#8221;, il existait déjà dans ce substratum à l&#8217;état préformé, ou s&#8217;il est &#8220;créé&#8221; au moment de son apparition. Nous ne savons pas davantage si, quand un boson disparaît du niveau microphysique pour s&#8217;engloutir dans le &#8220;vide&#8221;, il subsiste dans ce substratum dans un état indécelable ou s&#8217;il est &#8220;détruit&#8221; au moment de sa disparition. »</p>
<p>Cours professé à la Sorbonne durant l&#8217;année scolaire 1957-1958. (Inédit)</p>
<p>« On est évidemment amené à penser que toute particule, même quand elle nous paraît isolée, est en contact avec un milieu subquantique caché qui constitue une sorte d&#8217;invisible thermostat&#8230;..La particule échangerait ainsi continuellement de l&#8217;énergie et de la quantité de mouvement avec ce milieu subquantique&#8230;&#8230;&#8230;</p>
<p>Dès qu&#8217;on a admis l&#8217;existence d&#8217;un &#8220;milieu subquantique&#8221; caché, on est amené à se demander quelle est la nature de ce milieu. Il a certainement une nature très complexe. En effet, il doit d&#8217;abord ne pas pouvoir servir de milieu de référence universel, ce qui serait en opposition avec la théorie de la Relativité. De plus nous verrons qu&#8217;il se comporte non pas comme un thermostat unique, mais plutôt comme un ensemble de thermostats dont les températures seraient reliées aux énergies propres des diverses sortes de particules&#8230;&#8230; ».</p>
<p>La réinterprétation de la mécanique ondulatoire. 1971 [5]</blockquote>
<p>Chaque particule emporte son vide propre. Il n&#8217;y aurait pas de Vide unique, mais des phénomènes particulaires que l&#8217;on représente comme particule et vide associé. Il y&#8217;a gros à parier que la réalité est très proche d&#8217;une telle conception&#8230;&#8230;</p>
<p>Et de plus il y&#8217;a un phénomène ondulatoire! C&#8217;est bien là à nouveau le type de défi à l&#8217;imagination que présentait l&#8217;éther.</p>
<p>L’austérité de la mécanique quantique n’empêche pas les physiciens de rêver.</p>
<h2>Est ce donc une fiction commode ?</h2>
<p>Dur à dire. En tout cas c’est ce qu’aurait pensé Poincaré.</p>
<p>Et pourtant toute la technologie récente, qui sera la technologie quantique du XXI ème siècle ne cesse d’invoquer « l’igénièrerie du vide ». Sans oublier les sommes importantes dépensées par la NASA pour tenter « d’extraire de l’énergie du vide ».</p>
<p>Les alchimistes franciscains recherchaient la quintessence comme un remède à la faim et à la misère dans le monde. Nous utilisons « le vide » comme un recours universel pour tout ce que nous ne savons pas expliquer.</p>
<p>Matthews, correspondant scientifique du Sunday Telegraph, exprime une opinion que bien des physiciens partagent :</p>
<blockquote><p>« Chaque fois que vous allumez la lumière, vous assistez à un phénomène dont les physiciens pensent qu&#8217;il pourrait être la clef du big-bang&#8230;&#8230;..</p>
<p>Solution du cauchemar du cosmologiste, explication de la gravitation et remède à la crise mondiale de l&#8217;énergie?</p>
<p>Le danger est de voir le Vide devenir la réponse de tout un chacun pour tout. Mais il semble que ce soit un pari sûr de voir vraisemblablement les théoriciens du vide rencontrer quelques grandes surprises dans les années à venir.</p>
<p>Les philosophes avaient raison: la nature a horreur du vide. Il se peut bien que les savants du prochain siècle en soient amoureux. »</p>
<p>New Scientist. February 1995</p></blockquote>
<h2>Le vide quantique reflète-t-il une conception universelle du vide?</h2>
<p>Certainement. Car il semble bien que la notion de vide soit une catégorie assez bien définie de la connaissance. Catégorie que le vide quantique illustre parfaitement. Le vide quantique apparaît en effet comme une construction abstraite destinée à permettre une interprétation « d’objets » des évènements du champ d’observation, en distinguant ce qui semble normal de ce qui s’avère exceptionnel. Une façon de « chosifier » les évènements. Pour pouvoir jouer ce rôle de révélateur et de médiateur il doit comporter une information propre aussi réduite que possible. La seule information fournie par le vide se présente comme un « bruit de fond » ( les fluctuations du vide). La seule manifestation propre du vide c’est le bruit de fond. Elle révèle l’existence de ce fond qui sert de médiateur entre partenaires, de référence aux phénomènes. Le vide a cette qualité de neutralité informationnelle, cette discrétion propre nécessaire pour pouvoir participer à tout phénomène expressif. C’est le support même de l’expression.</p>
<p>L’expression est d’une manière générale la traduction d’une différence. Nous ne percevons que des différences comme l’a si bien exprimé Gregory Bateson dans sa conférence « Form, substance and difference » (1970) . Le vide est une construction qui permet l’expression des différences. La mécanique quantique représente les excitations comme des différences par au vide pris comme référence. De même la musique est une architecture des différences (ou des rapports) et s’emploie à les représenter au moyen de sons de référence. Selon le mot de Bateson, l’information est une différence qui fait la différence. Le vide (tout comme l’espace) est un concept nécessaire à la plupart des représentations (expressives) du monde.</p>
<p>De par sa généralité le concept de vide se prête à la métaphorisation au même titre que celui de corps. Le vide comme le corps sont des métaphores du fondement (fond). Ils font partie de ces métaphores qui permettent la formulation des grands principes de la physique et des grands principes de l’activité connaissante du sujet humain.</p>
<h2>Etonnant. La physique contemporaine utilise le vide comme métaphore.</h2>
<p>La physique a toujours été une grande consommatrice de métaphores, ne fut ce que par son utilisation systématique de l’analogie dans l’activité de modélisation, en particulier dans la culture cybernétique contemporaine.</p>
<p>La métaphore est le carrefour d’un transfert d’idées véhiculées par les mots et rendant le langage opératoire. Comme telle elle est essentielle dans tous les processus de formation de modèles qui font avancer la connaissance (scientifique). Lorsque Maxwell considère un champ électrique comme un fluide ou un atome comme une boule de billard, lorsque Bohr considère l’atome comme un petit système solaire, ils ne se bornent pas à utiliser des images pour mieux représenter. Ils transfèrent d’un domaine à un autre tout un ensemble de concepts qui vont enrichir la connaissance.</p>
<p>Des métaphores prenant appui sur Dieu et la Nature sont historiquement liées à la formulation de certains des principes les plus généraux de la physique moderne. La sagesse de Dieu, la simplicité de la nature, sont des sources de métaphores à l’origine de l’expression des principes de conservation chez Leibniz ou du principe de moindre action chez Maupertuis. Simplicité et conservation (symétrie et conservation) , principes variationnels sont l’âme fertile de la physique.</p>
<p>Au XI ème siècle le grand philosophe juif Maïmonide remarquait déjà que l’homme ne se figure l’existence qu’à travers la conscience du corps et qu’il applique cela tout naturellement à Dieu. Il le regrettait évidemment. Nous devons constater le rôle scientifique considérable joué par les métaphores du corps en particulier dans les problématiques de l’espace, du vide et de l’éther. Mais la notion de corps ne va pas de soi, pas plus que celle d’espace ou de vide. Ce que nous pouvons dire du corps peut en général se dire du vide. Le corps se présente tantôt comme une réalité objective, une chose, une substance, tantôt comme un signe, une représentation, une image. La psychanalyse freudienne va jusqu’à considérer le corps comme une fiction, à l’entrecroisement du fantasme, de l’inconscient et de l’imaginaire. Le corps devient alors une véritable construction à l’intérieur d’un système signifiant abstrait. N’en est-il pas de même du Vide dans le physique contemporaine, où la mécanique quantique raconte une fiction dans un espace mathématique abstrait (l’espace de Hilbert). Entre le Sensorium de Dieu chez Newton et le Vide Quantique, n’est ce pas le même fantasme qui est à l’œuvre.</p>
<blockquote><p>Je ne manipule pas l’espace, je ne joue pas avec lui,<br />
Je le déclare<br />
Barnett Newman</p></blockquote>
<h2>Le vide comme métaphore de la figure et du fond.</h2>
<p>Le physicien contemporain, spécialiste de mécanique quantique, jette alors un regard étonné et gourmand sur les pratiques de la représentation artistique, qui lui révèlent les caractères de sa propre pratique. Il découvre que toutes les expressions artistiques ont recours à la construction de fonds et que la problématique figure-fond mise à l’honneur par la psychologie gestaltiste est récurrente dans bien des domaines. Avec chez de très nombreux artistes ou critiques le sentiment profond que le vide et le fond sont un même combat pour l’expressivité.</p>
<p>Le physicien sait bien qu’il partage avec l’artiste la recherche de la représentation avec le dilemme commun du réalisme et de la mimésis. Qu’est ce que la théorie physique saisit du réel ? Il perçoit bien que le vide quantique est une construction mathématique. Il découvre en y réfléchissant qu’il n’y a pas de fonds dans la nature. Il n’y a que des arrière- plans sauf les jours de grand brouillard ou dans les situations de brouillage informationnel.</p>
<p>Le fait que le fond soit une construction mentale a été révélé par la considération systématique des instabilités fond-figure chez les gestaltistes. Le fond comme le vide est introduit par le créateur pour satisfaire aux exigences cognitives du cerveau humain. Introduire ou reconnaître un fond signifie avant tout que l’on est en position de représentation et non pas en situation de mimésis. Le fond comme le vide affirment l’aspect fonctionnel de l’œuvre au dépens de l’aspect ressemblance. Et ceci dans tous les domaines où la notion de fond est pertinente, en peinture, en musique, en littérature même.</p>
<p>Le physicien reconnaît là une doctrine plus générale de la physique, où à strictement parler l’espace n’existe pas en lui même mais s’avère comme un moyen perceptif ou mathématique pour traduire l’existence des objets et leurs interactions. C’est là une des grandes leçons de la relativité générale qui montre la non indépendance de la matière et de l’espace, la non autonomie de l’espace. La matière dit à l’espace comment se courber. En l’absence de matière l’espace est plat, vide disons nous. C’est la situation normale. La présence de matière est pathologique. « La matière est une maladie de l’espace » dit joliment René Thom.</p>
<p>Schopenhauer a très bien perçu le caractère conventionnel de l’espace (vide) comme intermédiaire imperceptible mais nécessaire à la représentation des choses :</p>
<blockquote><p>« La preuve la plus convaincante et aussi la plus simple de l’idéalité de l ‘espace est que nous ne pouvons pas faire abstraction de l’espace, contrairement à tout le reste. Nous ne pouvons que le vider. Tout, tout, nous pouvons tout éliminer de l’espace par la pensée, le faire disparaître, nous pouvons également très bien concevoir que l’espace entre les étoiles fixes soit absolument vide, et ainsi de suite. Il n’y a que l’espace même dont nous ne puissions d’aucune manière nous débarrasser. Quoique nous fassions, où que nous nous postions, il s’y trouve et n’a de fin nulle part, car il est à la base de toutes nos représentations, il en est la condition première »</p>
<p>Parerga und Paralipomena</p>
<p>II è partie. Leipzig. 5 vol. t.5, p57</p></blockquote>
<p>Ce texte est cité et traduit par Pierre Schneider dans la monumentale étude qu’il consacre au fond en peinture : « Petite histoire de l’infini en peinture ». [6]
<p>Notre physicien lit cet ouvrage avec un intérêt passionné, notant au passage toutes les similitudes entre le vide et le fond. Les clins d’œil sont incessants et il s’amuse à voir l’auteur se débattre avec succès dans tous les pièges de la langue, et toutes les difficultés qu’il y a à jongler avec les termes vide et rien.</p>
<p>Il reconnaît d’emblée que le fond est une création artificielle qui rend l’image visible :</p>
<blockquote><p>« J’appelle fond ce qu’il y a quand il n’y a plus rien derrière. Rien, c’est à dire le vide, et si l’on pousse plus avant, le support – mur, toile, feuille de papier, plaque de métal ou de pierre. Le support sert de fond, il n’est pas le fond&#8230;&#8230;</p></blockquote>
<p>Le fond c’est nous qui l’apportons, c’est l’image qui le greffe sur la pierre ou sur la toile aveugle, qu’elle transforme ainsi en support faute de quoi elle demeure invisible » (p.14).</p>
<p>Le fond c’est le rien de l’image, et c’est ce rien là qui rend l’image visible. Mais cette image est loin d’être illusionniste, elle s’affirme image.</p>
<blockquote><p>« L’image ne se confond plus, ne saurait plus être confondue avec son support matériel. Entre elle et lui s’insère comme en peinture, ce vide que l’homme transporte avec lui où qu’il aille et que j’appelle fond » (p.22 ).</p></blockquote>
<p>Le fond pour ne pas confondre. Le vide pour distinguer les phénomènes et les particules. Le vide et le fond pour bien marquer la distinction entre l’œuvre et le modèle.</p>
<blockquote><p>« Il (le peintre) sait que sa tâche, qu’il le veuille ou non, sera d’abord de montrer ce qui l’en (du modèle) sépare – le vide, le fond, l’Abgrund&#8230;&#8230; » (p. 23 ).<br />
« &#8230;.s’interjecte entre les figures et le support, ce vide énigmatique que j’ai nommé fond. » (p. 20 ).</p></blockquote>
<p>Dans un carnet utilisé en 1858 et 1859, Degas note : « Il faut que je pense aux figures avant tout, ou au moins que je les étudie en pensant seulement aux fonds ».</p>
<blockquote><p>« Tout ce qui entre dans la composition des images relève soit des figures soit du fond. L’arrière plan est une figure qui se veut aussi grande que le fond afin de se substituer à lui et l’empêcher ainsi d’envahir le champ pictural&#8230;.Le fond perdu (Abgrund), modalité du fond (Grund) s’en distingue par sa profondeur illimitée&#8230;.</p>
<p>Ces fluctuations du rapport des figures et du fond composent une histoire de la conscience (et, en creux, de l’inconscient). » (p.16 ).</p></blockquote>
<p>L’arrière plan est un faux fond. Faux vide et vrai vide. Instabilité du vide. Echange entre figures et fonds dans les illusions gestaltistes.</p>
<blockquote><p>Tout vient du fond et y retourne<br />
Joan Miro</p></blockquote>
<h2>Le fond comme vide créateur en peinture.<br />
Vous pensez sans doute tout d’abord à l’icône orthodoxe ?</h2>
<p>Le fond joue dans la peinture d’icônes un rôle considérable. Il est l’objet de tous les soins du peintre depuis la préparation de la tablette de bois avec ses enduits divers, jusqu’aux dorures et aux différentes applications métalliques, y compris éventuellement la couverture presque totale de l’icône par une châsse en argent ciselé.</p>
<p>Entre le fond et le vide la peinture d’icônes établit une correspondance métaphysique éblouissante. D’autant plus évidente que la théologie orthodoxe a partie liée avec l’apophatisme, qui prend racine chez Plotin et Pseudo Denys l’Aréopagite. Une théologie négative qui s’épanouit chez Maxime le Confesseur, Jean de Damas, le défenseur des icônes, et Grégoire Palamas, l’initiateur de l’hésychasme. Une théologie négative qui donne aux fonds dans l’icône des privilèges incomparables que Malevitch traduira a sa façon par ses tableaux manifestes du Carré Noir et du Carré Rouge. Avec cette attitude extrême de certains iconographes qui voudraient exprimer « le vide de l’icône » en prétendant avoir réalisé une icône dans un support en bois recouvert d’une feuille d’or.</p>
<p>Car le fond d’or dans l’icône est un vide rayonnant fondamental. Les traités d’iconographie le dénomment lumière. Il est à la fois mur et lumière, pour marquer la limite de l’inaccessible et la médiation lumineuse entre la divinité et le monde. Un éther lumineux impalpable et présent. Tout comme l’iconostase dans l’église orthodoxe.</p>
<p>Le prince Troubetskoi, fameux pour ses études de l’iconographie, écrit justement dans « Deux mondes dans l’iconographie russe » (1916) [7] :</p>
<blockquote><p>« Et voici sans doute le fil conducteur : la mystique de l’iconographie est avant tout une mystique du soleil au sens spirituel le plus haut&#8230;.Si belles que puissent être les autres couleurs du ciel, c’est l’or du soleil à son zénith qui symbolise « la lumière des lumières » « le miracle des miracles »&#8230;</p></blockquote>
<p>Seul, Dieu qui resplendit comme le soleil est la source de la lumière royale ; les autres couleurs qui l’entourent expriment la vraie nature de la création, le ciel et la terre glorifiés qui constituent le temple vivant du Seigneur, le temple « non créé de main d’homme ».</p>
<p>Dans ce même texte, Evgeni Troubetskoi tente d’expliquer la représentation courante de la Sophia – Sagesse de Dieu-, sur un fond très sombre, voire noir :</p>
<blockquote><p>« Nous voyons dans ces icônes Sophia assise sur un trône, sur le fond bleu foncé d’un ciel nocturne étoilé&#8230;..Toute la Sagesse a créé le monde, chante-t-on dans les cantiques d’église. Cela signifie que la Sagesse, c’est précisément ce dessein créateur de Dieu, par lequel toute la création céleste comme terrestre vient à l’être à partir du non-être, à partir des ténèbres nocturnes&#8230;&#8230;</p></blockquote>
<p>La représentation de Sophia dans l’icône novgorodienne se présente comme un commentaire iconographique du début de l’Evangile selon Saint Jean. Les mots « Au début était le Verbe » par un évangile sur l’autel. L’image du Christ directement sous l’évangile renvoie à « Et le Verbe était Dieu ». Dans l’icône Sophia est mise en relation directement avec le Verbe « par lequel tout est advenu ». Quant à l’obscurité nocturne elle fait allusion au verbe et à la lumière qui brille dans l’obscurité, sans que celle ci s’en saisisse. »</p>
<p>La lumière de Dieu et le monde jaillissent des ténèbres comme la lumière et les particules jaillissent du vide.</p>
<p>Remarquons d’ailleurs que les fonds noirs sont fréquents dans l’icône ajoutant à leur signification et à leur mystère un effet dramatique certain. Quant aux fonds rouges dans les icônes de Saint Georges terrassant le dragon ou du prophète Elie sur son char, ils sont trop connus pour qu’il soit besoin de les rappeler ici.</p>
<p>Revenons au fond noir en peinture comme représentation du vide d’où surgit la création, les figures en particulier. Effet dramatique et puissance symbolique s’allient pour tenter de nombreux peintres, notamment à la Renaissance. Qu’à l’époque de la mimésis perspectiviste de nombreux peintres aient eu recours aux fonds noirs (espaces vides) est révélateur de la puissance expressive du fond. Les portraits, essentiellement de profil, surgissent du fond noir qui les porte et les crée.</p>
<p>Le fond noir crée un effet d’apparition que recherche effectivement toute stratégie de renforcement de l’expressivité des figures par la mise en place d’un vide. On rêve d’une exposition qui réunirait ces amoureux du fond noir[7]. Piero della Francesca et le portrait de Sigismondo Pandolfo Malatesta au Louvre. Lorenzo Lotto et son portrait de femme du Musée de Dijon, ou la Madone à l’enfant avec saint Flavien et Saint Onophrius de la Galerie Borghèse à Rome, ou bien encore le Mari et sa femme du Musée de l’Ermitage. Que dire d’Antonello da Massina et de son Condottiere du Louvre ! Et de Domenico Ghirlandaio et de son portrait de Giovanna Tornabuoni de la collection Thyssen à Madrid. Sans parler de Raphaël&#8230;.. et de Dürer.</p>
<p>Eloge du noir. Eloge du vide.</p>
<h2>Le concept de fond ne déborde-t-il pas largement le domaine de la peinture ?</h2>
<p>Bien sûr, car c’est au même titre que le vide un concept très général. Le fond comme le vide opèrent dans la description du monde un découpage simplificateur. Ils participent de la stratégie cognitiviste de reconnaissance d’objets. Ils sont tous les deux relatifs et dépendent du type d’attention que nous portons aux évènements.</p>
<p>Différents auteurs ont tenté d’examiner le rapport fond-figure dans d’autres domaines que celui de la peinture, et d’étendre la théorie de la gestalt à la musique ou à la poésie, voire à la littérature. Ainsi un théoricien de la poésie comme Reuven Tsur a essayé de montrer que les aspects esthétiques parmi les plus intéressants concernant le rythme poétique, les figures de la rime et la forme des stances, ne pouvaient être compris qu’en ayant recours à la théorie de la gestalt. Dans un article récent il s’intéresse plus particulièrement à la relation figure-fond : « Metaphore and figure-ground relationship. Comparisons from poetry, music and the visual arts » [8]. Cette relation figure-fond ne lui paraît pas générale en littérature ou en musique. Il cherche à la concrétiser en examinant différentes interprétations de la Sonate au clair de lune de Beethoven. Mais il met surtout en relief la manipulation de l’arrière plan en musique et non pas tant celle du fond. L’arrière plan n’est pas le fond, ni en musique, ni en peinture, ni en littérature.</p>
<p>Par contre il discute les propositions d’un autre linguiste, Margaret Freeman, qui a étudié la manière dont on perçoit le temps à travers ses différentes métaphores, en s’appuyant sur la poésie d’Emily Dickinson. Le temps peut être perçu comme une figure par rapport à un fond, ainsi lorsque l’on parle du temps comme d’un remède. « Le temps guérit tous les maux ». Mais lorsque l’on dit que « L’amour subit l’épreuve du temps », le temps est le fond sur lequel s’éprouve l’amour. En fait le physicien voit bien là comme pour le vide, la distinction entre le temps évènementiel, irréversible et riche en information, et la durée-le temps cinématique, vide d’information. La distinction entre ce qui constitue un phénomène, un évènement, et ce qui se coule dans la banalité et la normalité.</p>
<p>Donnons encore un exemple pour illustrer la manière dont notre conscience perçoit le monde en y distinguant le normal et la pathologique.</p>
<p>Le peintre russe Wroubel, maître de la peinture fantastique à la fin du XIX ème siècle, écrit à un ami à propos de son oeuvre « L’huître perlière » :</p>
<blockquote><p>« Si tu imagine de peindre quelque chose de fantastique- tableau ou portrait- commence toujours par un morceau quelconque que tu peindras d’une manière tout à fait réaliste. Dans un portrait, cela peut être un anneau sur un doigt, un mégot, un bouton, un détail quelconque peu remarquable, qu’il faut cependant réaliser avec toutes les minuties, directement d’après nature. C’est comme le diapason pour le chant choral &#8211; sans un tel morceau, toute ta fantaisie sera chose fade et pensive – mais pas du tout fantastique. »</p></blockquote>
<p>Le réalisme comme un diapason pictural permettant de faire ressortir le fantastique. Le réalisme, c’est la normalité. Le fantastique, c’est l’anormal.</p>
<p>Tout comme l’étude de l’imaginaire, l’étude du fantastique définit un champ très riche pour la sémiotique. Une apparente logique conduit la plupart des théoriciens à définir le fantastique par opposition à la notion de réalité. Roger Caillois parlait « d‘une irruption insolite presque insupportable dans le monde du réel ». Et Gérard Prévot écrivait dans son journal : « Le fantastique naît du vide » [9], alors que le philosophe Clément Rosset déclare : « le vertige fantastique n’est pas la sensation d’un manque mais la découverte que le réel est lui même le rien ». [10].</p>
<p>La banalité du réel le désigne comme le fond (vide) du fantastique.</p>
<h2>Le savant comme l’artiste ont en définitive recours aux mêmes procédés pour catégoriser et représenter le monde.</h2>
<p>Cela traduit-il une profonde unité du monde ?</p>
<p>On ne peut pas se prononcer sur la réalité du monde et sur l’existence d’une réalité unique sous jacente. Mais on peut chercher à déceler dans le mode de fonctionnement des systèmes symboliques l’unité des discours à travers lesquels nous représentons le monde.</p>
<p>Le physicien sait bien que toute la théorie physique s’articule autour de principes extrémaux et de principes d’invariance. Les principes extrémaux mettent en jeu des concepts informationnels, comme l’entropie par exemple. Le physicien quanticien devrait toujours avoir présent à l’esprit que les états qu’il construit, l’état vide en particulier, sont les états les plus probables et résultent de propriétés d’invariance adiabatique.</p>
<p>Les principes que le physicien utilise pour organiser le monde sont forcément des principes généraux qui gouvernent le fonctionnement de la perception et de la connaissance. Cette organisation est sans doute optimale et répond à certains critères de simplicité. On ne peut pas ne pas être frappé par le grand courant d’idées contemporain qui cherche à réunir dans une même formulation quantitative les concepts de complexité, de calculabilité, de simplicité, de compression des données&#8230;[8].Une activité qui trouve à s’exprimer dans l’analyse d’image et dans la vision artificielle. Présentés comme nous l’avons fait, les concepts de vide et de fond, s’insèrent naturellement dans cette perspective, où l’homme cherche à séparer le monde en objets riches d’information et en objets pauvres, à opposer le désordre à l’ordre, à repérer l’inexprimable face à l’exprimable. Un effort naturel de catégorisation dans un univers complexe qui se prête avec plus ou moins de bonheur à cet emprisonnement dans les modèles cognitifs.</p>
<p>Le vide et le fond relèvent de cette stratégie.</p>
<p>Mais comme le dirait Schéhérazade, laissons cette histoire pour une autre nuit&#8230;&#8230;</p>
<h2></h2>
<h2>Références bibliographiques</h2>
<p>1. D. KAHNEMAN, P. SLOVIC and A. TVERSKY, eds. Judgment under uncertainty : heuristics and biases. Cambridge U.P. 1982.</p>
<p>2. B. SMITH and R. CASATI. Philosophical Psychology. 7/2, 225-244, 1994. Naive physics: An essay in ontology.</p>
[ http://ontology.buffalo.edu/smith//articles/naivephysics.html ]
<p>3. J. PETITOT, F.J. VARELA, B. PACHOUD et J.M. ROY, eds. Naturalizing phenomenology. Issues in contemporary phenomenology and cognitive science. Stanford U. P. . 1999.</p>
<p>4. S. DINER. L’art et l’électricité. Deuxième époque : l’art et le champ. M. MENU, ed. L’art et l’électricité. Editions de Physique. 2002.</p>
<p>5. L. DE BROGLIE. La réinterprétation de la mécanique ondulatoire. GauthierVillars. 1971.</p>
<p>6. P. SCHNEIDER. Petite histoire de l’infini en peinture. Hazan. 2001.</p>
<p>7. E. TROUBETZKOI. Deux mondes dans l’iconographie russe.(1916).</p>
<p>Dans « Trois études sur l’icône » Ymca-Press/ O.E.I.L.. 1986.</p>
<p>8. R. TSUR. Metaphor and figure-ground relationship. Comparisons from poetry, music and the visual arts.</p>
[ http://www.tau.ac.il/~tsurxx/Figure-ground+sound.html ]
<p>9. G. PREVOT. Fragments d’un journal.(Extraits). Dans le recueil : »L’Invité de la Lorelei ». Fleuve Noir. « Bibliothèque du fantastique ». 1999. (p. 629 ).</p>
<p>10. C. ROSSET. Le réel et son double. Folio Essais. Gallimard. 1976. (p. 124 ).</p>
<p>11. N. CHATER. Psychological Review. 103, 566-581, 1996. Reconciling simplicity and likelihood principles in perceptual organization.</p>
<p>12. N. CHATER. Quarterly Journal of Experimental Psychology. 52A, 272-302, 1999. The search for simplicity: a fundamental cognitive principle.</p>
<p>13. P.A. VAN DER HELM. Psychological Bulletin. 126, 770-800, 2000. Simplicity versus likelihood in visual perception: From surprisals to precisals.</p>
<p>14. P. GRUNWALD. Minimum description length and maximum probability. Kluwer. 2002.</p>
<p>&nbsp;</p>
[1] Sens commun. Physique naïve.</p>
<p>Les développements récents de la psychologie (théorie de la gestalt, psychologie cognitive) et de l’intelligence artificielle (robotique) ont focalisé l’intérêt sur l’étude de la structure du sens commun, c.a.d. du comportement naturel en l’absence de tout appareil théorique. W. Köhler, un des fondateurs de la psychologie de la gestalt, déclarait qu’il n’y a qu’un seul point de départ pour la psychologie, tout comme pour les autres sciences : le monde tel que nous le trouvons de façon naïve et non critique. Il considérait même la physique de l’homme naïf comme bien plus importante d’un point de vue purement biologique que la physique théorique.</p>
<p>Cet intérêt pour la perception pure envahit toute la philosophie au XX ème siècle, de Mach et de la Gestalt à la phénoménologie ( Husserl, Merleau Ponty). Consciemment ou inconsciemment, la physique théorique entretient des passerelles entre ses propres discours et le discours phénoménologique. De la relativité einsteinienne aux théories bayesiennes de la perception du réel, une mathématisation du bon sens est à l’œuvre. Tout en confirmant le jugement de Laplace, la science sait néanmoins qu’il faut souvent se méfier du sens commun, comme l’ont si bien montré Kahneman et Tversky en ce qui concerne le jugement en situation d’incertitude [1]. Nous verrons dans cet article le rapport que la mécanique quantique entretient avec le sens commun.</p>
<p>Smith et Casati [2] ont tenté d’établir certaines des caractéristiques de la physique naïve :</p>
<p>le monde du sens commun est avant tout un monde d’objets</p>
<p>c’est un monde où nous savons distinguer ce qui est « normal » et ce qui à un certain degré est « anormal »</p>
<p>les gestaltistes comme les phénoménologues ont toujours insisté sur l’optimalité des objets percus (économie de pensée de Mach)</p>
<p>le sens commun considère les objets et les évènements/processus comme deux catégories très différentes même si elles interagissent</p>
<p>le monde est organisé d’une manière causale</p>
<p>nous percevons le vide entre les choses et le considérons comme un milieu où se déplacent les objets</p>
<p>La physique quantique sous son appareil mathématique satisfait peu ou prou à ces traits de caractère de la physique naïve. Elle est atomiste, elle sait définir le normal et l’anormal, elle se fonde sur des principes d’optimalité, elle oppose en les contraignant à fusionner les images corpusculaires et les images ondulatoires, elle garantit la causalité et construit son vide.</p>
<p>C’est en ce sens que la mécanique quantique participe au mouvement dit de « naturalisation de la phénoménologie » [3].</p>
[2] Pour le grand public, 2500 ans d’histoire du vide se résument en disant que l’intuition initiale des atomistes, en butte à l’obscurantisme aristotélicien et scholastique, a fini par triompher, sous les coups de boutoir de Torricelli et de Pascal et la mise en évidence des atomes et des particules élémentaires.</p>
<p>L’histoire des idées en dispose autrement en montrant que face à l’atomisme antique s’élabore progressivement une pensée du continu pour laquelle le vide est plein. D’Aristote et des Stoïciens, en passant par Descartes, Huyghens, Faraday, Maxwell et Einstein, l’approche continuiste gagnera en puissance, jusqu’à s’épanouir dans le notion moderne de champ [4].</p>
[3] BOITE NOIRE</p>
<p>Dénomination conventionnelle d&#8217;un système dont la composition et les phénomènes internes sont inconnus pour un observateur externe, qui n&#8217;a accès qu&#8217;à des actions externes (entrées, causes) et des réponses externes (sorties, effets). Tout ce que l&#8217;on sait du comportement du système doit (peut) alors être obtenu en étudiant les diverses réactions du système lorsque l&#8217;on modifie les entrées.</p>
<p>La boîte noire fait partie d&#8217;une démarche caractéristique de la cybernétique, où la structure des systèmes, même lorsqu&#8217;elle est connue, est trop complexe pour que l&#8217;on puisse déduire le comportement de la prise en compte des parties constitutives et de leurs interactions.</p>
<p>Cette démarche est très générale. Elle se retrouve dans l&#8217;étude des systèmes électriques complexes, où l&#8217;on ne s&#8217;intéresse qu&#8217;aux relations entre les entrées et les sorties. Elle domine la psychologie behavioriste qui se refuse à caractériser les processus internes du cerveau (le pourrait-elle?) et se borne à caractériser le comportement par les relations entre les stimuli et les réponses. La Mécanique Quantique ne procède pas autrement à propos des systèmes de la microphysique.</p>
[4] ETAT</p>
<p>L&#8217;état d&#8217;un système physique est une caractérisation de ce système par l&#8217;information que l&#8217;on possède sur lui. Ce n&#8217;est en général pas une caractérisation descriptive des différentes parties du système. C&#8217;est en ce sens que l&#8217;état ne décrit pas l&#8217;être du système. C&#8217;est une caractérisation fonctionnelle du système, permettant d&#8217;en calculer l&#8217;évolution et les comportements face aux actions qui s&#8217;exercent sur lui.</p>
<p>L&#8217;état, est en général la caractéristique qui intervient dans les équations différentielles fondamentales de la théorie. L&#8217;état est le minimum d&#8217;information nécessaire pour calculer l&#8217;évolution ou prévoir les réactions.. C&#8217;est à la fois la mémoire du système et son potentiel futur. L&#8217;état contient donc tout ce qu&#8217;il faut savoir du passé pour prévoir l&#8217;avenir. C&#8217;est un ensemble de variables suffisamment riche en information sur le système.</p>
<p>Un changement d&#8217;état correspond à un changement de notre information sur le système. L&#8217;état concentre ce que le système a été et ce qu&#8217;il peut être.</p>
<p>Ainsi en Mécanique Classique, l&#8217;état d&#8217;un système de particules est défini par l&#8217;ensemble des positions et des vitesses des particules à chaque instant. C&#8217;est cet ensemble qui évolue selon les équations de Newton. Seul le présent immédiat intervient, l&#8217;évolution passée plus lointaine s&#8217;est dissoute dans l&#8217;état du moment, mais son information demeure tout en se transformant.</p>
<p>En Mécanique Quantique, l&#8217;état d&#8217;un système est défini par une fonction d&#8217;onde qui, en l&#8217;absence d&#8217;observation, évolue selon l&#8217;équation de Schrödinger. Mais en présence d&#8217;une observation ou d&#8217;une mesure, l&#8217;état est modifié, car l&#8217;on acquiert de l&#8217;information. Cette modification n&#8217;est pas nécessairement une modification physique réelle du système.</p>
<p>La notion d&#8217;état en M.Q. est caractéristique d&#8217;une démarche qui considère le système physique comme une boîte noire et se limite à donner une caractérisation qui permette de calculer des résultats d&#8217;observations possibles lorsque le système est soumis à certaines actions extérieures.</p>
<p>En M.Q. l’état ou la fonction d’onde (représenté par le symbole y ) n’est pas un attribut* du système mais l’attribut d’une procédure (préparation*). Un système physique tout seul n’a pas d’état. On pourrait être tenté de dire qu’un système préparé par une procédure y « se trouve dans un état y ». Cependant cette phrase apparemment innocente conduit à des paradoxes chaque fois que l’on effectue une mesure et que l’état est réduit.</p>
<p>La propriété principale d’un état en mécanique quantique est d’appartenir à un espace vectoriel, un espace de Hilbert et de satisfaire de ce fait au principe de superposition des états. L’état participe à une prise en compte des possibilités du système et constitue l’instrument de base du calcul de probabilité quantique.</p>
<p>Sans altérer l’esprit de ce qui vient d’être dit il faut faire remarquer que la formulation de la mécanique quantique requiert en toute rigueur mathématique l’emploi en plus de la notion de fonction celle de distribution, et par là même en plus de la notion d’espace de Hilbert celle d’ « espace de Hilbert équipé » (rigged Hilbert space). Lors de la formulation initiale de la mécanique quantique ces notions n’existaient pas et Dirac a du y suppléer en utilisant la notion étrange de fonction d. Ceci a suscité et suscite toujours vis à vis des exposés traditionnels un sentiment de malaise de la part des mathématiciens.</p>
[5] MECANIQUE QUANTIQUE ( M.Q.)</p>
<p>Le comportement des particules élémentaires ( électron, proton, neutron&#8230;&#8230;), des atomes et des molécules, ne peut pas être en général décrit par la mécanique classique et la théorie électromagnétique classique. Une nouvelle théorie est nécessaire pour décrire ce que l&#8217;on désigne par physique quantique en l&#8217;opposant à la physique classique. C&#8217;est la Mécanique Quantique.</p>
<p>Ce qui change dans le passage des théories classiques aux théories quantiques, ce ne sont pas tant les lois et les équations, que la conception même des propriétés observables.</p>
<p>Si la position dans l&#8217;espace et la vitesse d&#8217;un corps semblent naturellement définis en mécanique classique, et constituent des propriétés de ce corps, attachées au corps en l&#8217;absence d&#8217;observation, il n&#8217;en est plus de même en M.Q. Il n&#8217;y a plus que des propriétés observables (observables), définies dans le cadre des conditions d&#8217;observation (et de mesure). Ces propriétés ne sont plus de simples données sensibles que l&#8217;on se borne à enregistrer telles quelles, mais sont le résultat d&#8217;une action expérimentale exercée sur le système. Ceci provient de ce que la Mécanique Quantique repose avant tout sur une distinction entre un domaine microscopique (l&#8217;objet quantique) et un domaine macroscopique auquel appartiennent les résultats des expériences (observations) effectuées sur l&#8217;objet quantique microscopique.</p>
<p>La Mécanique Quantique est une doctrine des observations macroscopiques sur des objets microscopiques.</p>
<p>Mais il ne faut pas penser que la M.Q. a été construite par un examen détaillé des dispositifs expérimentaux. Elle résulte comme toujours d&#8217;un coup de force théorique qui instaure une certaine cohérence mathématique. Le rapport à l&#8217;expérience ne vient souvent que bien plus tard. En fait la M.Q. a été bâtie sur des expériences de pensée dont la réalisation commence à peine. Aussi la M.Q. nomme observables des quantités physiques observables en droit mais pas nécessairement observables en fait.</p>
<p>La Mécanique Quantique ne révèle pas la structure du système physique, mais la structure de l&#8217;ensemble des actions et des réponses possibles.</p>
<p>La M.Q. se présente comme une &#8221; boîte noire&#8221;, permettant le calcul des sorties (résultats des observations) correspondant à des entrées ( conditions expérimentales, préparation du système). A la différence d’une boîte noire classique les sorties ne sont pas libres mais médiatisées par la mesure.</p>
<p>Toute la polémique géante sur l&#8217;interprétation de la M.Q. porte en définitive sur le statut et le contenu de cette boîte noire. Bohr et l&#8217;Ecole de Copenhague prétendent que l&#8217;on ne pourra jamais ouvrir la boîte et qu&#8217;il n&#8217;y a aucune réalité au delà de ce que raconte la M.Q. Bien des physiciens contemporains espèrent au contraire que l&#8217;on pourra ouvrir la boîte, mais pensent que l&#8217;on y trouvera un être nouveau non descriptible par la mécanique classique. Le problème est de savoir si la boîte noire est dans la Nature ou dans notre tête</p>
<p>Dans ces conditions, la M.Q. formalise mathématiquement deux faits fondamentaux de la connaissance de la Nature:</p>
<p>Il existe des classes distinctes de propriétés qui ne sont pas observables à l&#8217;aide du même dispositif expérimental.</p>
<p>Ainsi, par exemple, la propriété position et la propriété vitesse appartiennent à deux classes d&#8217;observables non-compatibles, dites aussi complémentaires.</p>
<p>A une même interrogation expérimentale sur un système, correspondent en général de nombreuses réponses possibles, qui apparaissent au hasard et peuvent être affectées de probabilités.</p>
<p>Mais il n&#8217;est pas facile de dire, sans ouvrir la boîte noire, si le Hasard est dans le système ou n&#8217;apparaît que lors de l&#8217;interaction du système avec le dispositif expérimental.</p>
<p>La Mécanique Quantique décrit non pas l&#8217;être du système mais son état.</p>
<p>Description mathématique abstraite qui permet de calculer, connaissant l&#8217;état, les probabilités des réponses du système aux actions expérimentales. Mais l&#8217;existence de classe d&#8217;observables non compatibles donne au calcul des probabilités de la M.Q. une structure mathématique différente de celle du calcul classique des probabilités. Cette structure prend en compte un troisième fait fondamental de la connaissance de la Nature:</p>
<p>Les observables non-compatibles ne sont pas indépendantes.</p>
<p>Il y&#8217;a entre la position et la vitesse un lien physique profond.</p>
<p>C&#8217;est cette non indépendance qui se manifeste dans les fameuses relations d&#8217;incertitude de Heisenberg. Elle implique que les observables non-compatibles ne sont pas (avant la mesure) des attributs classiques de l’objet physique.</p>
<p>L’appareil mathématique de la mécanique quantique s’adapte parfaitement à l’ensemble des contraintes expérimentales. Ce n’est pas une description de fait du comportement du système microphysique mais une « spéculation » sur les états de possibilité du système, formalisée par la représentation des états comme vecteurs d’un espace vectoriel , où l’addition des états ( principe de superposition des états) joue le rôle central d’addition des possibilités (probabilités quantiques*), tant que les conditions physiques le permettent (cohérence, décohérence). La mécanique quantique se coule dans le formalisme des espaces vectoriels avec toute sa richesse ( dualité et action des opérateurs linéaires). Cette structure de la boite noire introduit ce que l’on peut considérer comme un réalisme structural</p>
<p>L&#8217;interprétation physique de cette dépendance est à nouveau délicate en l&#8217;absence d&#8217;ouverture de la boîte noire. On peut cependant rapprocher cette propriété de l&#8217;apparition pour les objets quantiques de phénomènes en tout point semblables à ceux produits par des ondes classiques ( interférence, diffraction&#8230;&#8230;), révélant le caractère complexe des &#8220;propriétés&#8221; de l&#8217;objet. On est en présence là de la manifestation du &#8220;dualisme onde-corpuscule&#8221;, lien indissoluble entre des propriétés corpusculaires et des propriétés ondulatoires, inscrit mathématiquement dans la M.Q. à travers la transformation de Fourier* qui relie entre elles la distribution de probabilité de la position et celle du moment. Toute l’information sur la distribution de probabilité du moment est contenue dans la distribution de probabilité de la position. La M.Q. calcule les phénomènes optiques observés pour les particules à l&#8217;aide de la représentation mathématique de l&#8217;état, appelée pour cette raison fonction d&#8217;onde. Les interférences apparaissent du fait que l&#8217;addition de deux états donne encore un état possible du système ( Superposition des états en M.Q.).</p>
<p>Les phénomènes &#8220;ondulatoires&#8221; de la physique quantique peuvent aussi être interprétés comme la manifestation d&#8217;une onde associée à toute particule: l&#8217;onde de de Broglie. Mais cette onde n&#8217;a jamais été surprise expérimentalement ( pas plus que l&#8217;onde électromagnétique) et appartient jusqu&#8217;à nouvel ordre à l&#8217;univers qui se trouve à l&#8217;intérieur de la boîte noire.</p>
<p>La non-indépendance des observables non-compatibles a de multiples conséquences, dont la plus importante pour cet article est que l&#8217;on ne peut surprendre un système quantique dans une situation où toutes les réponses aux interrogations du physicien aient des valeurs certaines et à fortiori désespérément nulles.</p>
<p>On ne peut donc pas totalement réduire le hasard quantique. Si l&#8217;on comprime le hasard dans une classe d&#8217;observables, il se déchaîne dans la classe complémentaire. C&#8217;est ce qui exclut le repos absolu et le vide absolu.</p>
<p>La Mécanique Quantique a permis non seulement d&#8217;interpréter d&#8217;immenses zones de la physique, de la chimie ou même de la biologie, mais elle conduit à des applications multiples qui constituent le fondement des technologies de la fin du XX ème siècle. Il apparaît une Technologie Quantique à laquelle la conception du Vide Quantique apporte sa contribution.</p>
[6] VIDE QUANTIQUE</p>
<p>Une des grandes leçons de la Mécanique Quantique est que l&#8217;on ne peut surprendre un système microphysique dans une situation où toutes les interrogations possibles du physicien recevraient des réponses certaines, où à chaque question il n&#8217;y aurait qu&#8217;une seule réponse toujours identique à elle-même. Il n&#8217;est donc pas pensable qu&#8217;un système microphysique affiche zéro avec certitude et obstination pour toutes les observations.</p>
<p>Le Rien n&#8217;existe pas en Mécanique Quantique. Il n&#8217;y a pas de repos absolu ou de vide absolu.</p>
<p>Ainsi à la place d&#8217;un oscillateur harmonique, qui en mécanique classique peut totalement s&#8217;immobiliser ( le repos du pendule ), la M.Q. introduit un oscillateur harmonique quantique, avec un état de plus basse énergie non nulle manifestant un certain &#8220;résidu d&#8217;activité&#8221;. L&#8217;état de &#8220;repos&#8221; contient encore de l&#8217;énergie. On parle alors des &#8220;vibrations de point zéro&#8221;. L&#8217;effet de ces vibrations est expérimentalement observé dans le comportement des solides au voisinage du zéro absolu de température. Au zéro absolu (T= -273° C) il y a encore un &#8220;mouvement fluctuant résiduel&#8221;.</p>
<p>C&#8217;est par le biais de la représentation des champs en théorie quantique, comme assemblées d&#8217;oscillateurs harmoniques quantiques, que s&#8217;introduit la notion de vide quantique aux propriétés fluctuantes.</p>
<p>La Mécanique Quantique et les théories quantiques nomment &#8221; Vide Quantique&#8221; tout état d&#8217;un système microphysique où l&#8217;observable du nombre de corpuscules (particules ou quanta) prend des valeurs toujours nulles et où l&#8217;observable correspondant aux propriétés complémentaires ( les caractéristiques du champ par exemple) prend des valeurs dont seule la moyenne est nulle.</p>
<p>Dans un &#8220;état de vide quantique&#8221; on ne peut détecter de corpuscules, mais l&#8217;observable du champ prend des valeurs qui fluctuent autour d&#8217;une valeur moyenne nulle. C&#8217;est un état de vide de corpuscules mais il y&#8217;a toujours un champ présent.</p>
<p>Le Vide Quantique est un état et non pas une substance. Mais ce n&#8217;est pas un état de Rien. C&#8217;est l&#8217;état de référence à énergie minimale pour le calcul des excitations.</p>
<p>Dans le cas du champ électromagnétique, l&#8217;observation des fluctuations du champ dans un état de vide quantique ( absence de quanta), &#8220;les fluctuations du Vide&#8221; est impossible expérimentalement par principe. Si cette observation était possible, on se mettrait en contradiction avec la Relativité Restreinte en exhibant là un repère privilégié. Cependant un certain nombre d&#8217;effets expérimentaux peuvent être interprétés et calculés au moyen des fluctuations du vide: l&#8217;émission spontanée, l&#8217;inhibition de l&#8217;émission spontanée dans une cavité, l&#8217;effet Casimir et ses multiples manifestations, l&#8217;effet Lamb. Mais en l&#8217;absence d&#8217;observation expérimentale directe et en présence d&#8217;autres explications pour ces mêmes effets, on peut douter de la réalité physique des fluctuations du Vide. Elles ne seraient en définitive que des &#8220;Comme si&#8221;. Si non e vero, e ben trovato. On n&#8217;est pas prêt de remplir le Vide avec du Vide Quantique.</p>
<p>Chaque théorie de champ quantique introduit son propre &#8220;Vide Quantique&#8221; et leur réunion constitue un vide quantique général. On peut se demander s&#8217;il existe un Vide Quantique unique résultant de l&#8217;Unification éventuelle de toutes les théories de champ.</p>
<p>&nbsp;</p>
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