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	<title>ASBL Nicolas-Claude Fabri de Peiresc &#187; Art et Science au 21ème siècle</title>
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	<description>A European association for artistic and scientific culture and humanism</description>
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		<title>L&#8217;art et le champ</title>
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		<pubDate>Mon, 20 May 2013 16:31:56 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[admin]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Art et Science au 21ème siècle]]></category>

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		<description><![CDATA[L&#8217;ART ET L&#8217;ELECTRICITE Deuxième époque : l&#8217;Art et le Champ Simon DINER (+ 2013) Résumé L&#8217;électricité est à l&#8217;origine de la notion de champ, qui a profondément transformé la vision du monde et la technologie. A la vision atomiste, le champ substitue une vision continuiste, dont la formulation mathématique a conduit à un renouveau sans...]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<h2>L&#8217;ART ET L&#8217;ELECTRICITE</h2>
<p>Deuxième époque : l&#8217;Art et le Champ</p>
<p>Simon DINER (+ 2013)</p>
<h2>Résumé</h2>
<p>L&#8217;électricité est à l&#8217;origine de la notion de champ, qui a profondément transformé la vision du monde et la technologie. A la vision atomiste, le champ substitue une vision continuiste, dont la formulation mathématique a conduit à un renouveau sans précédent de la géométrie. De la géométrisation de la physique à la vision computationnelle, s&#8217;installe une vision morphologique du monde qui remplace la vision analytique. Le champ permet le transport des données à distance, modifiant tout notre rapport à l&#8217;espace et au temps. L&#8217;art sous toutes ses formes témoigne de ces révolutions, confortées par les phénomènes de globalisation sociale et économique.</p>
<h2>Introduction</h2>
<p>La science et la technologie de l&#8217;électricité ont connu depuis le XVIIIe siècle deux époques successives, correspondant à deux visions essentielles du monde. La vision atomiste et la vision continuiste. Platon et Aristote. Il est remarquable que l&#8217;électricité ait été à travers ses applications le vecteur actif de cette dualité fondamentale qui parcourt la pensée occidentale et la structure.</p>
<p>L&#8217;électricité est à l&#8217;origine de la notion de champ, qui s&#8217;impose à la pensée scientifique du XXe siècle tout en faisant les beaux jours de la technique majeure du siècle, la TSF. De la télévision au laser, du radar aux communications à longue distance, du transistor aux fibres optiques, le champ électromagnétique remplace le simple courant électrique. L&#8217;idéologie du champ déloge l&#8217;idéologie atomistique (1).</p>
<p>L&#8217;art plastique (2) en particulier est le témoin de cette transformation. Si l&#8217;Impressionnisme, l&#8217;Art Abstrait constructiviste ou le Bauhaus sont inféodés à un atomisme visuel, qui recherche pour les utiliser les éléments constitutifs de la matérialité visuelle, l&#8217;Art non figuratif et l&#8217;Art Contemporain, Art Electronique compris, s&#8217;orientent délibérément vers un discours sur l&#8217;espace et l&#8217;information, dans un esprit d&#8217;immatérialité, dont le champ électromagnétique classique est le paradigme fondateur. Imitant d&#8217;ailleurs en cela une Science qui multiplie les théories générales où les signes sont favorisés au dépens de la matière et des objets.</p>
<p>Au-delà de l&#8217;immatérialité apparente se manifeste la véritable révolution conceptuelle apportée par l&#8217;introduction de la notion de champ. Le champ est une description des relations qui s&#8217;établissent entre les phénomènes dans l&#8217;espace et le temps. Il traduit la solidarité profonde entre les phénomènes, jusque et y compris entre le phénomène et l&#8217;observateur. La description mathématique de cette solidarité débouche sur des représentations géométriques globales qui font les succès des théories de la relativité et des théories de champ de jauge pour les forces d&#8217;interaction dans la nature. Les théories de champ sont à l&#8217;origine d&#8217;une géométrisation de la physique qui remet au premier plan, après une certaine éclipse, la géométrie comme langage universel. Parallèlement, nos conceptions et notre vécu de l&#8217;espace s&#8217;élargissent considérablement jusqu&#8217;à la pratique quotidienne de la virtualité. Ce renouveau de la géométrie et cet éclatement de l&#8217;espace ne sont pas sans influence sur les expressions artistiques.</p>
<p>Mais en révolte contre ce structuralisme abstrait, l&#8217;art de la seconde moitié de notre siècle, se veut bien souvent réhabilitation constante de la matière, non pas dans le cadre d&#8217;une ontologie de la chose mais dans celui d&#8217;une ontologie de l&#8217;action. La matière d&#8217;Aristote contre la matière de Platon.</p>
<p>Il est frappant de constater que les nécessités d&#8217;une description quantique du champ électromagnétique redonnent corps à une nouvelle matérialité de l&#8217;espace ainsi qu&#8217;à une rematérialisation de la notion d&#8217;information.</p>
<p>Les développements de la physique du champ accompagnent les flux et les reflux de la pensée et de la création. L&#8217;Art et la Science s&#8217;entrecroisent dans le champ de la culture de chaque époque.</p>
<p>Si les rapports entre l&#8217;art au XXe siècle et les mathématiques font l&#8217;objet de nombreuse publications, en particulier dans le cadre du problème des géométries non euclidiennes et pluridimensionnelles ainsi que dans celui de la symétrie (L.D. Henderson. 1983 ; I. Hargittai. 1986 ; M. Emmer. 1993 ; M. Loi.1995), ceux entre l&#8217;art et la physique ont rarement été l&#8217;objet d&#8217;études systématiques (L. Shlain. 1991) (3)</p>
<p>Et pourtant les artistes et les physiciens de la fin du XIXe siècle et du début du XXe participent à un même retrait face à l&#8217;objectivité du réel. L&#8217;art et la physique abandonnent ensemble l&#8217;idéal de Mimésis pour s&#8217;engager dans l&#8217;aventure du non figuratif et du formalisme abstrait. Le concept de champ joue un grand rôle souvent caché dans cette démarche commune qui marque le siècle au sceau d&#8217;une nouvelle objectivité.</p>
<h2>L&#8217;atomisme. Une réalité et une idéologie</h2>
<p>L&#8217;atomisme est une vision particulière de la Nature et constitue en tant que telle, un des plus anciens programmes scientifiques. Programme qui en toutes époques et dans diverses cultures a pu sembler le programme le plus naturel, sinon le seul rendant compte fidèlement de la nature du monde. On a même pu considérer l&#8217;atomisme comme une caractéristique de la pensée et de la science occidentales (4). Il existe effectivement une approche typiquement occidentale de la description de la nature, dérivée des traditions judéo-chrétiennes et de la pensée grecque. La science occidentale est avant tout un moyen d&#8217;atteindre le savoir par décomposition et recomposition. On accède à la compréhension de la réalité par décomposition des objets naturels en éléments que l&#8217;on tente de réassembler pour reconstituer les parties du monde. L&#8217;atomisme est au coeur de cette démarche.</p>
<p>Au programme atomiste s&#8217;oppose le programme continualiste. Il y a de fait un va et vient constant entre deux démarches cognitives, selon que l&#8217;on privilégie des considérations locales ou des considérations globales, selon que l&#8217;on se livre au réductionnisme ou au holisme et à l&#8217;organicisme, selon que l&#8217;on a recours au Nombre ou à la Géométrie. Il est tentant de rapprocher cette polarité des activités cognitives de l&#8217;opposition entre les fonctionnements de l&#8217;hémisphère gauche et de l&#8217;hémisphère droit du cerveau. Si tant est que le traitement de l&#8217;information y corresponde à des démarches opposées, locales et globales (S. Kosslyn, O. Koenig. 1992, P. 430).</p>
<p>Depuis le XVIIème siècle, le programme atomiste a accumulé les succès, laissant espérer en une réduction définitive de la compréhension de la réalité en terme d&#8217;éléments de base : les particules subatomiques, les atomes, les molécules et les macromolécules, les gènes. Une idéologie que le XXème siècle exacerbe à travers les développements de la Cybernétique et de l&#8217;Informatique, en mettant au premier plan la représentation atomistique (discrète et digitale) de l&#8217;Information (5). Les dispositifs électroniques, la modélisation du psychisme à l&#8217;aide de réseaux de neurones mathématiques, laissant penser à une modularité de l&#8217;esprit, ou l&#8217;hyperstockage de l&#8217;information sur les disques CD-ROM, c&#8217;est le triomphe de l&#8217;atomisme.</p>
<p>Si la vision atomiste trouve un profond accord avec les réalités naturelles, elle n&#8217;en est pas moins marquée au sceau de nombreux éléments de la culture.</p>
<p>Le linguiste Benjamin Whorf a insisté sur le fait que la structure grammaticale d&#8217;une langue révèle la manière dont on dissèque la nature et analyse les expériences en terme d&#8217;objets et de concepts. Il a suggéré que la structure profonde des langues indo-européennes contient comme caractéristiques fondamentales : la séparation entre le sujet et l&#8217;objet, la persistance de l&#8217;objet individuel et l&#8217;écoulement uniforme unidirectionnel du temps.</p>
<p>Mais l&#8217;atomisme occidental ne s&#8217;abreuve pas que de la structure de la langue, il est aussi profondément lié à la structure socio-économique. Le sentiment que l&#8217;Homme a de son rapport au Corps Social influence profondément l&#8217;image qu&#8217;il se fait de la Nature. Tout comme le sentiment qu&#8217;il a de son rapport à son propre corps.</p>
<p>Ainsi l&#8217;essor de l&#8217;idéologie individualiste est lié à l&#8217;essor du monde marchand capitaliste et des villes, où l&#8217;idéologie de l&#8217;individu se développe parallèlement à une idéologie de la marchandise. Individus comme marchandises sont des objets mobiles, interchangeables, discernables, susceptibles d&#8217;être manipulés.</p>
<blockquote><p>&#8221; L&#8217;atomisation des relations sociales qui était le corollaire nécessaire de l&#8217;atomisation des relations économiques, produit cette entité impossible et imaginaire : l&#8217;individu bourgeois. Le mouvement des sciences physiques s&#8217;éloignant du point de vue &#8221; organique &#8221; (Aritotélicien) pour aller vers un point de vue &#8221; géométrique &#8221; et &#8221; technologique &#8221; (Archimédien) ou vers un point de vue &#8220;mécaniste &#8221; (Descartes et Newton), fut un produit nécessaire de l&#8217;introduction de techniques de plus en plus développées pour l&#8217;organisation de tous les niveaux de la production, y compris celui des idées. La nature de l&#8217;organisation sociale exigée par une société technologique au sens moderne est telle que l&#8217;efficacité des parties interchangeables de la machine devienne un principe de relations sociales. Il n&#8217;y a qu&#8217;un pas du &#8221; Je &#8221; de Montaigne au &#8221; cogito &#8221; de Descartes et de là au &#8221; clair et distinct &#8220;. Le &#8221; clair et distinct &#8221; est une métaphore représentative d&#8217;une idéologie de l&#8217;entité, produit nécessaire de l&#8217;avancée de la physique au XVIème siècle engendrée par la technologie, idéologie cherchant à justifier un programme intéressé non par &#8221; le gouvernement des hommes &#8221; (théologie) mais par &#8221; l&#8217;administration des choses &#8221; (science de la nature). &#8221;</p>
<p>A. Wilden. System and structure. 1980</p></blockquote>
<p>Tous les concepts de la physique classique, Mécanisme et Atomisme, s&#8217;inscrivent dans cette perspective de l&#8217;Individualisme triomphant. L&#8217;identité des objets physiques n&#8217;y fait point de doute ; la possibilité d&#8217;isoler, de séparer, de fragmenter s&#8217;exerce souverainement. Le système physique isolé, la trajectoire de la particule, la matière isolée dans l&#8217;espace vide, le rayon lumineux, les atomes, les &#8221; particules élémentaires &#8220;, les évènements isolables du calcul des probabilités, participent tous d&#8217;une idéologie de l&#8217;individualisme physique.</p>
<p>Les rapports de l&#8217;objet physique à l&#8217;environnement sont conçus comme des perturbations qui n&#8217;affectent pas le coeur dur de l&#8217;objet primaire.</p>
<p>L&#8217;individualisation constitue le mythe fondateur de la physique moderne, qui s&#8217;instaure dans un coup de force : la formulation d&#8217;une dynamique dont le frottement est exclu et qui ne s&#8217;applique en vérité qu&#8217;au mouvement des astres.</p>
<p>Il faudra attendre le vingtième siècle pour que ces conceptions physiques individualistes soient battues en brèche par le développement de la physique elle-même. Et cela précisément au moment où l&#8217;idéologie de l&#8217;individualisme, et l&#8217;individualisme tout court, reculent devant les formidables machines sociales engendrées par une technologie triomphante et mal maîtrisée socialement. C&#8217;est sur un fond d&#8217;idéologie structuraliste et systémique, sur une renaissance des conceptions organicistes stimulées par le bond en avant de la Biologie (6), que se réintroduisent les problèmes de liaison &#8220;organique&#8221; entre les éléments de la réalité.</p>
<p>L&#8217;espace et le temps semblent se recoller dans la Relativité Restreinte, la matière et l&#8217;espace ne sont plus des objets indépendants en Relativité Générale, le Vide, si essentiel à l&#8217;atomisme, n&#8217;est plus tout à fait vide en Electrodynamique Quantique et en Théorie Quantique des Champs. La notion de particule élémentaire recule jusque dans le marécage mathématique où coassent les quarks, les phénomènes de frottement apparaissent essentiels et la Mécanique Quantique révèle entre les &#8221; objets &#8221; de la microphysique des corrélations dont le statut trouble les physiciens.</p>
<p>La Mécanique Quantique marque à la fois l&#8217;apogée et le déclin de l&#8217;atomisme universel. Crise d&#8217;identité de la particule menant à la fin d&#8217;un certain type de réductionnisme primaire. &#8221; Les particules ont les propriétés du système, bien plus que le système n&#8217;a les propriétés des particules &#8221; comme le dit joliment Edgard Morin.</p>
<p>Le succès initial de la physique occidentale a été fondé sur la réussite dans la définition d&#8217;objets individuels isolés (ou ce qui revient au même d&#8217;expériences reproductibles où la répétition est garantie par la stabilité vis à vis des perturbations extérieures). Cette physique est née dans un monde dominé par une idéologie de l&#8217;individualisme.</p>
<p>Ce triomphe de l&#8217;individualisme s&#8217;incarne aussi dans le langage de l&#8217;Analyse Mathématique Classique qui privilégie les considérations locales.</p>
<p>La situation s&#8217;est retournée, et l&#8217;on assiste aujourd&#8217;hui à un passage du Local au Global reflété par la Géométrisation de la Physique.</p>
<p>Faut-il s&#8217;en étonner dans un monde où le citoyen pèse de moins en moins face à l&#8217;Etat ou aux organisations économiques internationales ?</p>
<p>A l&#8217;opposé de la conception atomistique du monde, dont l&#8217;image de l&#8217;horloge, si prisée au XVIIIème siècle, n&#8217;est qu&#8217;un avatar, on voit se développer une conception continualiste, illustrée dès l&#8217;Antiquité par Aristote, défendue par Leibniz et prégnante dans l&#8217;image du monde comme un organisme, chère aux Romantiques du XIXème siècle.</p>
<p>L&#8217;atomisme est battu en brèche par la doctrine selon laquelle, le tout n&#8217;est pas vraiment la somme des parties. C&#8217;est la reconnaissance de l&#8217;importance du Non-Linéaire.</p>
<p>L&#8217;atomisme cède aussi le pas au continualisme dans une démarche où se modifie le rapport du sujet à l&#8217;objet. Dans l&#8217;atomisme se réalise une stricte séparation entre le sujet et l&#8217;objet, une extériorité de l&#8217;observateur par rapport au monde, une indépendance entre le langage et la réalité qu&#8217;il décrit. L&#8217;atomisme participe à la vision du monde des peintres occidentaux de la Renaissance pour lesquels le tableau est une fenêtre ouverte sur le monde. A l&#8217;opposé de la conception des peintres d&#8217;icônes pour lesquels l&#8217;icône est Dieu, donc le Monde, qui regarde l&#8217;Homme en l&#8217;englobant.</p>
<p>Les difficultés de l&#8217;atomisme proviennent de ce qu&#8217;il exprime les interactions comme extérieures aux objets. Il y a d&#8217;abord les objets (atomes) puis les interactions (7). Dans une telle conception, il ne peut y avoir que des interactions à distance. C&#8217;est là où le bât blesse, et où la conception newtonienne de l&#8217;action à distance va se trouver remplacée au XIXème siècle par la notion d&#8217;action de proche en proche, qui va faire éclore le concept de champ.</p>
<h2>L&#8217;art occidental et la vision atomistique du monde</h2>
<p>A la question essentielle de savoir si le constituant fondamental du monde est la substance, le processus ou l&#8217;événement, la conception dominante a toujours été en faveur de la substance, depuis Aristote et Platon. Descartes a même été jusqu&#8217;à considérer l&#8217;étendue comme une substance. On a pu considérer l&#8217;énergie comme une substance. Les conceptions atomistiques marquent l&#8217;apogée de cette vision du monde substantialiste.</p>
<p>L&#8217;art occidental, en particulier depuis l&#8217;époque médiévale, au moment où s&#8217;est constitué le parti pris de l&#8217;art comme &#8221; fenêtre sur le monde &#8220;, a exacerbé son intérêt pour les objets qui constituent le monde. Selon Alois Riegl, les civilisations et les cultures oscillent entre deux conceptions de l&#8217;espace, une conception &#8221; haptique &#8221; qui isole les objets et une conception &#8221; optique &#8221; qui les fond dans un continuum spatial. L&#8217;art occidental a été modelé par la conception &#8221; haptique &#8221; qui prévaut dans l&#8217;idéologie atomiste.</p>
<p>De toutes les interprétations de la perspective, la plus naturelle est d&#8217;y voir des procédures pour donner une représentation atomiste &#8221; vrai-semblable &#8221; de la composition du monde. Il faut ranger et ordonner les objets en marquant leur position dans l&#8217;espace.</p>
<p>L&#8217;apparition de la perspective tout comme d&#8217;ailleurs celle du paysage, témoigne dans l&#8217;histoire de la culture européenne d&#8217;un renversement total de point de vue sur le monde qui se manifeste tout autant dans le développement de la science.</p>
<p>Contrairement à la conception de l&#8217;Antiquité, c&#8217;est l&#8217;homme qui regarde la nature et non plus la nature qui regarde l&#8217;homme. Mais ce regard est une prise de possession, tout comme c&#8217;est le cas pour la science. A l&#8217;ordre des choses succède l&#8217;ordre imposé par l&#8217;homme. L&#8217;atomisme sert ce projet en cataloguant les objets de la nature, prêts à être conquis, utilisés, asservis.</p>
<p>L&#8217;atomisme sert les stratégies de la vision. C&#8217;est ce qui a été bien exposé par Lev Manovich dans sa thèse &#8221; The Engineering of Vision from Constructivism to Computers &#8221; (MIT. 1993).</p>
<p>Dès la fin du XIXème siècle, puis au XXème siècle &#8221; la vision va acquérir de nouveaux rôles comme moyen de communication de masse et instrument de travail et de ce fait sera, comme tout instrument de production, soumise à ingénierie, rationalisation et automation &#8220;.</p>
<p>Les démarches atomistiques sont au coeur de cette instrumentalisation de la vision qui s&#8217;exprime pleinement dans l&#8217;art de cette époque.</p>
<p>Une instrumentalisation clairement prônée par les écrits de Charles Henry (1859-1926) qui eurent tant d&#8217;influence sur Seurat et Signac, et ceux de Lazlo Moholy Nagy (1895-1946) représentatifs de l&#8217;esprit des avant-gardes du début du XXème siècle.</p>
<blockquote><p>&#8221; Les recherches sur les effets psychologiques des couleurs de base et des formes élémentaires conduites par les psychologues dans la seconde moitié du XIXème siècle (Wundt, Fechner) rendaient possible l&#8217;idée d&#8217;un langage visuel rationnel composé d&#8217;éléments simples &#8211; les &#8221; atomes &#8221; de la communication visuelle. Cette idée fut poursuivie au XIXème siècle par des artistes comme Seurat et des théoriciens comme Henry. Lorsque dans les années 20 les artistes se retrouvèrent à jouer le rôle de designers de la communication de masse, l&#8217;idée d&#8217;un langage visuel atomistique acquit une nouvelle importance et une nouvelle urgence &#8220;.</p>
<p>Les recherches psychologiques sur les formes simples influencèrent Seurat, Signac, Kandinsky, Klee, Mondrian.</p></blockquote>
<p>Les artistes modernistes réclamant le statut de designers de la propagande de masse dans la Russie Soviétique des années 20, firent converger les deux voies de recherche &#8211; l&#8217;exploration artistique des éléments visuels et les découvertes de la psychologie expérimentale, en particulier celles de la psychologie de la Gestalt.</p>
<p>&#8221; Dans de nombreux instituts d&#8217;art soviétiques des années 20, El Lissitsky, Alexandre Rodchenko, Osip Brik et d&#8217;autres collaborèrent avec des psychologues expérimentaux pour étudier l&#8217;efficacité des éléments visuels et leurs combinaisons &#8220;. L&#8217;atomisme visuel au service de la communication de masse, permet de constituer des codes, mais ne va pas jusqu&#8217;à une articulation qui deviendrait un langage. Malgré la &#8221; Grammaire des arts du dessin &#8221; de Charles Blanc (1880), l&#8217;esthétique atomistique ne se constitue pas en langage. L&#8217;activité des formalistes russes à laquelle participe Osip Brik n&#8217;est pas suffisante pour constituer un pont entre les arts plastiques et la sémiotique naissante. Il faudra attendre les années 60 pour voir se constituer une sémiotique visuelle, grammaire des éléments visuels, dont l&#8217;influence sur l&#8217;expression artistique semble pour le moment négligeable. On ne peut pas dire que les travaux de U. Eco, du Groupe µ ou de Boris Ouspensky sortent d&#8217;un milieu restreint et fécondent la création artistique, arts médiatiques inclus.</p>
<h2>La pensée du continu</h2>
<h2>D&#8217;une physique des images à une physique du simulacre</h2>
<p>La culture occidentale a toujours été dominée par une vision du monde substantialiste, atomiste, réductionniste, pythagonico-platonicienne. Le programme platonicien de connaissance mathématique dont le fondement est une théorie géométrique de la matière et de ses transformations est un réductionnisme particulier : la diversité du monde provient de l&#8217;assemblage et de transformations réciproques de figures. L&#8217;atomisme est aussi un réductionnisme : les qualités physiques sont ramenées à des positions et à des figures d&#8217;atomes.</p>
<p>C&#8217;est dans le refus critique d&#8217;Aristote d&#8217;adhérer au programme platonicien et à l&#8217;atomisme que se trouve la source la plus importante de la formation d&#8217;un programme scientifique différent que l&#8217;on peut qualifier de programme continualiste. Programme qualitativiste qui voit la différence fondamentale entre les corps dans la différence entre les qualités et leurs actions. Programme dynamique où la matière informe et le mouvement se conjuguent pour créer les formes. Une attitude émergentiste opposée au réductionnisme (8).</p>
<p>Une pensée du continu, difficile à développer en l&#8217;absence de moyens mathématiques adéquats.</p>
<p>Le grand mathématicien René Thom a bien compris le défi aristotélicien :</p>
<blockquote><p>&#8221; Aristote avait tenté, dans sa Physique, de construire une théorie du monde fondée non sur le nombre, mais sur le continu. Il avait ainsi réalisé (au moins partiellement) le rêve que j&#8217;ai toujours entretenu de développer une &#8221; Mathématique du continu &#8221; qui prenne le continu comme notion de départ, sans aucun appel (si possible) à la générativité intrinsèque du nombre. Aristote a été pendant des siècles (peut être des millénaires) le seul penseur du continu ; c&#8217;est là à mes yeux son mérite essentiel &#8220;.</p>
<p>(Esquisse d&#8217;une sémiophysique)</p></blockquote>
<p>Toute la philosophie naturelle occidentale jusqu&#8217;aujourd&#8217;hui ne veut voir dans le monde que les objets, et veut derrière chaque manifestation trouver un objet qui en est la cause.</p>
<p>La pensée du continu désoriente en cherchant à dire un monde sans objets, un monde où l&#8217;on ne sait rien isoler, un monde de l&#8217;informe.</p>
<p>Même la pensée mathématique du continu a du mal à renoncer à la notion de point, et accumule les points pour créer un continuum par l&#8217;infini.</p>
<p>Il faudra attendre le dernier tiers du XIXe siècle pour voir apparaître une véritable pensée du sans objet et de l&#8217;informe.</p>
<p>Dans une culture qui se voulait massivement réaliste vont se manifester des interrogations scientifiques liées à des phénomènes dont on n&#8217;arrive pas à identifier le support objet. Situation d&#8217;autant plus dramatique qu&#8217;à la même époque on finit par concrétiser la longue aventure de l&#8217;atomisme en &#8221; dévoilant les atomes &#8220;. C&#8217;est à ce moment là que se concrétise la notion de champ électromagnétique (1873) qui va détruire tout ce que l&#8217;on pouvait imaginer d&#8217;un éther substantiel sous-jacent, et que parallèlement l&#8217;explication de nombreux phénomènes psychologiques fait recours à un inconscient informe dont la structure énergétiste cache mal la déception atomiste.</p>
<p>Deux visions de l&#8217;homme et du monde qui mènent le même combat face à la disparition des repères matériels et vont s&#8217;engouffrer dans la symbolique. Là où il n&#8217;y a plus d&#8217;objets il ne reste plus que les signes. Ce conflit entre le matériel et l&#8217;immatériel va laisser des traces profondes dans l&#8217;art du XXe siècle (9). C&#8217;est le champ électromagnétique qui crée le premier les conditions culturelles de la dématérialisation. Effet paradoxal d&#8217;une histoire de l&#8217;électricité qui affirme au même moment son atomicité granulaire, en révélant l&#8217;existence de l&#8217;électron et découvre l&#8217;étonnant phénomène de la propagation des ondes électromagnétiques. L&#8217;énergie existe encore, détachée de tout support matériel identifiable.</p>
<p>Dans la théorie électromagnétique de Maxwell, le champ électromagnétique n&#8217;est pas encore une entité autonome. Il est profondément lié à l&#8217;existence des corps électrisés au repos ou en mouvement. Mais les éléments de son autonomie apparaissent dans la formulation mathématique de la théorie. Le champ électromagnétique, ce sont les équations de Maxwell. Une véritable pensée du continu s&#8217;introduit là par l&#8217;usage d&#8217;équations aux dérivées partielles. Einstein, dans un essai écrit pour le centenaire de Maxwell dit justement :</p>
<blockquote><p>&#8221; Avant Maxwell les gens concevaient la réalité physique, pour autant que l&#8217;on suppose qu&#8217;elle représente des événements de la nature, comme des points matériels, dont les modifications consistent exclusivement en des mouvements qui sont soumis à des équations différentes ordinaires. Après Maxwell ils ont considéré la réalité physique comme représentée par des champs continus soumis à des équations aux dérivées partielles &#8220;.</p>
<p>A. Einstein &#8211; Maxwell&#8217;s Influence on the Evolution of the Idea of Physical Reality.</p>
<p>Ideas and opinions N.Y. Dell 1984.</p></blockquote>
<p>Mais ce faisant la vision du monde la physique bascule d&#8217;une physique des images à une physique du simulacre, entraînant un débat intense sur la nature de la connaissance. Débat aux immenses retentissements culturels dont l&#8217;art du XXe siècle va se faire l&#8217;écho.</p>
<p>Les grands savants de la fin du XIXe siècle, Helmholtz, Hertz, Poincaré ont fortement marqué leur époque et tirant de leurs travaux une nouvelle philosophie de la nature, marquant un net retrait face à toutes les tentations de réalisme.</p>
<p>Heinrich Hertz, le physicien des ondes hertziennes, occupe au tournant du siècle une position privilégiée.</p>
<p>Sans chercher à prouver la théorie de Maxwell (l&#8217;homme de Cambridge), Hertz (l&#8217;homme de l&#8217;école allemande de Helmholtz), va produire des faits expérimentaux qui prouvent la justesse des conceptions de Maxwell.</p>
<p>Il va montrer l&#8217;existence des ondes électromagnétiques (1888).</p>
<p>Tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes, s&#8217;il avait vraiment observé ces ondes comme vous observez les ondes sur l&#8217;eau d&#8217;un bassin où vous venez de jeter une pierre. Mais il n&#8217;a observé que des phénomènes qui accompagnent habituellement les ondes, et donc tout se passe comme s&#8217;il existait des ondes électromagnétiques.</p>
<p>Comment, direz-vous, les ondes électromagnétiques existent puisque l&#8217;on sait les émettre et les recevoir (la radiodiffusion, la télévision, les relais par satellite). On sait effectivement, en utilisant la théorie électromagnétique, transmettre des signaux à des distances énormes et recevoir des signaux qui nous viennent du cosmos. Mais personne n&#8217;a jamais pu vérifier que cela a réellement lieu à l&#8217;aide des ondes électromagnétiques de la théorie de Maxwell, car on ne voit pas ces ondes directement.</p>
<p>Hertz a produit des expériences qui sont en accord avec les conséquences de la théorie de Maxwell, mais qui laissent la notion de champ électromagnétique flottante et déracinée. Le champ des équations de Maxwell est un admirable outil descriptif, mais sa matérialité nous échappe, d&#8217;autant plus que l&#8217;on ne saura concevoir un éther convenable pour le recevoir. Mais si l&#8217;on ne voit pas les ondes, pourquoi s&#8217;acharner donc à leur trouver un support ? Que se passe-t-il donc puisque les télécommunications fonctionnement admirablement ?</p>
<p>Confronté à ce mystère du Vide et de l&#8217;Ether, Hertz, dans le sillage de Helmholtz, développe une attitude conventionnaliste.</p>
<p>Pour Hertz, la réalité se prête à différentes représentations imagées empiriquement équivalentes. La question de savoir laquelle de ces représentations est la plus appropriée, ne dépend pas seulement d&#8217;exigences de correspondance avec les phénomènes, mais aussi de critères de simplicité ou d&#8217;efficacité. Le choix d&#8217;une représentation est purement conventionnel.</p>
<p>Alors que Maxwell avait éprouvé le besoin de donner une interprétation et une présentation mécanistes de sa théorie, et pour ce faire avait construit différents modèles d&#8217;éther, Hertz ne cherche pas à savoir lequel de ces modèles est &#8221; le vrai &#8220;. Il déclare en effet que la théorie électromagnétique de Maxwell n&#8217;est rien d&#8217;autre que son système d&#8217;équations différentielles ; il est donc inutile de cherche à cette théorie une teneur objective autre que celle exprimée dans ces équations. Il ouvre ainsi la voie à cette affirmation célèbre du XXème siècle : &#8221; L&#8217;atome d&#8217;hydrogène c&#8217;est l&#8217;équation de Schrödinger de l&#8217;atome d&#8217;hydrogène &#8220;.</p>
<p>A la fin de sa vie, Hertz entreprend un exposé des &#8221; Principes de la Mécanique &#8220;, ultime tentative grandiose, selon Planck, de ramener tous les phénomènes de la nature au mouvement. Planck ajoute que la tendance de la vision mécaniste du monde vers une forme unifiée de l&#8217;univers trouve là un accomplissement idéal. Ce livre est un peu comme le chant du cygne du mécanisme et Lénine a à juste titre, dans &#8221; Matérialisme &#8221; et empiriocriticisme &#8221; (1908), souligné les oscillations de Hertz entre matérialisme et kantisme. Dans la préface, on y trouve effectivement des déclarations dans l&#8217;esprit de Kant et de Helmholtz, qui ont eu un grand retentissement à travers des philosophes comme Ludwig Wittgenstein ou Ernst Cassirer. On connaît les liens entre ces philosophes et le monde de l&#8217;art, en particulier l&#8217;influence de Cassirer sur l&#8217;historien d&#8217;art E. Panofsky. Lénine dénonçait déjà la récupération de Hertz par les idéalistes&#8230;</p>
<p>Dans la &#8221; Philosophie des formes symboliques &#8221; (1927), Cassirer n&#8217;hésite pas à expliquer comment la connaissance physico-chimique promeut un nouveau idéal de connaissance.</p>
<blockquote><p>&#8221; Le nouvel idéal de connaissance qui ressort de toute cette évolution se trouve exprimé de la manière la plus frappante dans les considérations préliminaires aux Principes de mécanique de Heinrich Hertz. Celui-ci requiert de notre connaissance de la nature, comme la tâche urgente et primordiale entre toutes, qu&#8217;elle nous permette de prévoir nos expériences futures ; son procédé pour inférer ainsi du passé à l&#8217;avenir devra consister à forger des &#8221; symboles, ou des simulacres internes &#8221; des objets extérieurs, d&#8217;une nature telle que les conséquences logiques de ces symboles soient elles-mêmes les images des</p>
<p>conséquences nécessaires des objets naturels qu&#8217;ils reproduisent.</p>
<p style="padding-left: 30px;">&#8221; &#8221; &#8221; &#8221; Une fois que l&#8217;expérience accumulée nous a fourni des images présentant les caractères requis, nous pouvons nous servir de ces images comme de modèles et ainsi déduire rapidement des conséquences qui n&#8217;apparaîtront dans le monde extérieur que beaucoup plus tard, ou qui résulteront de notre propre intervention&#8230; Ces images dont nous parlons sont nos représentations des choses, et s&#8217;accordent avec elles par leur propriété essentielle, qui est de satisfaire à la condition susdite ; mais elles n&#8217;ont besoin pour remplir leur tache d&#8217;aucune espèce de conformité avec les choses. De fait nous ignorons si nos représentations ont quoi que ce soit de commun avec les choses en dehors de cette relation fondamentale, et nous n&#8217;avons aucun moyen de le savoir &#8221; &#8221; &#8221; &#8220;.</p>
<p>Hertz. Principes de la mécanique</p></blockquote>
<p>Le système conceptuel de la physique devra rendre compte de l&#8217;ensemble des relations qui existent entre les objets réels et comprendre comment ils dépendent les uns des autres ; mais il faut pour cela que tous les concepts utilisés se situent d&#8217;emblée dans une perspective théorique qui les unifie. L&#8217;objet résiste à qui veut le poser comme un pur en soi, indépendant des catégories essentielles de la connaissance de la nature ; il ne se prête à la représentation qu&#8217;à l&#8217;intérieur de ces catégories, hors desquelles il n&#8217;aurait pas de forme constituée. C&#8217;est en ce sens que chez Hertz les concepts centraux de la mécanique, notamment ceux de masse et de force, deviennent des &#8221; simulacres &#8221; qui, créés par la logique propre à la connaissance de la nature, ne peuvent que se plier à ses exigences générales et tout d&#8217;abord à l&#8217;exigence à priori qui veut qu&#8217;une description soit claire, non contradictoire et libre de toute équivoque.</p>
<p>La retraite des physiciens accompagnée de combats (d&#8217;arrière garde ?) qui vont durer tout le XXème siècle, ouvre la voie au monde du sans objet et cautionne toutes les révolutions esthétiques (l&#8217;esthétique est une vision du monde) qui vont se succéder.</p>
<h2>Le champ. Mais qu&#8217;est-ce que c&#8217;est donc ?</h2>
<p>L&#8217;histoire du concept de champ est comme celui d&#8217;un figurant qui devient un premier rôle.</p>
<p>Apparu pour combler le vide créé par le scandale de l&#8217;action à distance il devient l&#8217;élément premier dont tout procède et où tout s&#8217;anéantit.</p>
<p>Cela avait pourtant bien commencé lorsque la physique occidentale, et Newton en particulier, avaient proclamé leur refus de l&#8217;action à distance, considérée comme une magie inacceptable.</p>
<blockquote><p>&#8221; Le fait qu&#8217;un corps puisse agir sur un autre à distance à travers le vide, sans aucune médiation de quoique ce soit d&#8217;autre&#8230; est pour moi une si grande absurdité, que je pense qu&#8217;aucun homme pensant philosophiquement avec compétence puisse y échoir. &#8221;</p>
<p>Newton. Principia Mathematica</p></blockquote>
<p>Il ne restait plus à Faraday et à Maxwell qu&#8217;à paver l&#8217;espace entre les corps de propriétés qui se révèleraient par le test d&#8217;un corps d&#8217;épreuve en chaque point.</p>
<p>Le champ est le concept d&#8217;un espace (de l&#8217;espace) muni de propriétés en chacun de ses points.</p>
<p>L&#8217;idée essentielle du champ est l&#8217;existence de régions de l&#8217;espace possédant d&#8217;une manière latente la possibilité de manifester en chaque point une force sur un corps d&#8217;épreuve que l&#8217;on y introduit.</p>
<p>L&#8217;espace est ainsi lui-même pris pour une chose sans nécessairement être empli de quelque chose. Une théorie de champ formule les lois qui tiennent entre elles les propriétés aux différents points. Une formulation physique en terme de théorie de champ élimine le problème de l&#8217;action à distance en le remplaçant par celui de la propagation de l&#8217;action de proche en proche. Le champ est comme un milieu (éther) dématérialisé, ce qui n&#8217;exclut pas la présence d&#8217;un véritable milieu (éther).</p>
<p>La théorie du champ électromagnétique définit en chaque point de l&#8217;espace les forces électriques et magnétiques que l&#8217;on peut éprouver à l&#8217;aide d&#8217;une charge électrique ou d&#8217;un courant électrique tests. Les valeurs de ces forces aux différents points sont liées entre elles par les équations de Maxwell. Dans la relativité générale c&#8217;est la courbure de l&#8217;espace-temps qui est considérée comme une propriété de champs, et les équations d&#8217;Einstein établissent les relations entre les courbures aux différents points.</p>
<p>Le champ est donc une description des relations qui s&#8217;établissent entre les phénomènes dans l&#8217;espace et le temps. La description mathématique de cette solidarité des points entre eux débouche sur des représentations géométriques et globales qui feront le succès des Théories de Relativité. Le champ est donc une manifestation globale d&#8217;un ensemble de propriétés locales.</p>
<p>Cette conception du champ comme conception d&#8217;un espace continu muni de propriétés constitue la grande révolution conceptuelle de la fin du XIX e siècle et va dominer le XXe siècle . Tous les problèmes de la physique vont se formuler au moyen d&#8217;espaces continus réels ou abstraits. Ce pourra être l&#8217;espace tri dimensionnel, l&#8217;espace-temps quadridimensionnel, l&#8217;espace de phase de la mécanique classique, l&#8217;espace de Hilbert de la mécanique quantique, l&#8217;espace des états d&#8217;équilibre thermodynamique ou des espaces encore plus abstraits. Tous ces espaces ont des propriétés géométriques différentes mais ont quelque chose en commun du fait d&#8217;être des espaces continus, plutôt que des réseaux de points discrets. Les propriétés communes à tous ces espaces sont en fait l&#8217;objet du discours de la géométrie différentielle, qui devient de ce fait un des langages essentiels de la physique contemporaine. La plus fondamentale de ces propriétés se coule dans la définition d&#8217;une &#8221; variété différentielle &#8221; qui devient le substitut mathématique du mot &#8221; espace &#8220;.</p>
<p>Ce sont les théories de champ qui en élaborant des conceptions physiques de la géométrie ont joué un rôle fondamental dans l&#8217;élaboration du langage géométrique moderne, langage universel de presque toutes les théories physiques actuelles.</p>
<p>Ainsi, l&#8217;absence de toute preuve de l&#8217;existence d&#8217;un éther et l&#8217;échec de tous les modèles d&#8217;éther, ont réduit le champ électromagnétique à n&#8217;être qu&#8217;une phénoménologie géométrique.</p>
<p>Dans l&#8217;introduction de son admirable Cours d&#8217;Electricité et d&#8217;Optique professé à la Sorbonne à la fin du XIXème siècle, Henri Poincaré, décrit les états d&#8217;âme de l&#8217;impétrant physicien devant la théorie du champ électromagnétique de Maxwell.</p>
<blockquote><p>&#8221; La première fois qu&#8217;un lecteur français ouvre le livre de Maxwell, un sentiment de malaise, et souvent même de défiance se mêle d&#8217;abord à son admiration. Ce n&#8217;est qu&#8217;après un commerce prolongé et au prix de beaucoup d&#8217;efforts que ce sentiment se dissipe. Quelques esprits éminents le conservent même toujours .</p>
<p>Ce n&#8217;est pas tout, il aura encore d&#8217;autres exigences qui me paraissent moins raisonnables. Derrière la matière qu&#8217;atteignent nos sens et que l&#8217;expérience nous fait connaître, il voudra voir une autre matière, la seule véritable à ses yeux, qui n&#8217;aura plus que des qualités purement géométriques et dont les atomes ne seront plus que des points mathématiques soumis aux seules lois de la Dynamique. Et pourtant ces atomes indivisibles et sans couleur, il cherchera, par une inconsciente contradiction, à se les représenter et par conséquent à les rapprocher le plus possible de la matière vulgaire.</p>
<p>C&#8217;est alors seulement qu&#8217;il sera pleinement satisfait et s&#8217;imaginera avoir pénétré le secret de l&#8217;Univers. Si cette satisfaction est trompeuse, il n&#8217;en est pas moins pénible d&#8217;y renoncer.</p>
<p>Ainsi, en ouvrant Maxwell, un Français s&#8217;attend à y trouver un ensemble théorique aussi logique et aussi précis que l&#8217;Optique physique fondée sur l&#8217;hypothèse de l&#8217;éther ; il se prépare ainsi une déception que je voudrais éviter au lecteur en l&#8217;avertissant tout de suite de ce qu&#8217;il doit chercher dans Maxwell et de ce qu&#8217;il n&#8217;y saurait trouver.</p>
<p>Maxwell ne donne pas une explication mécanique de l&#8217;électricité et du magnétisme ; il se borne à démontrer que cette explication est possible. &#8220;</p></blockquote>
<p>Quand le Mécanisme ne fonctionne plus et que l&#8217;Atomisme se dérobe, il reste la Géométrie. C&#8217;est la grande leçon des Théories Relativistes. A quoi se raccrocher quand tous les repères font faillite ? A des invariants qui se jouent de tous les points de vue partiels et particuliers. C&#8217;est là que la Théorie des Groupes de Symétrie entre en scène dans la physique du XXème siècle pour ne plus la quitter. Dis-moi ce qui ne varie pas et je te dirai quel est ton champ. Dis-moi ce qui ne varie pas et je te dirai à quelle géométrie tu appartiens.</p>
<p>Champs et géométries. Un vaste programme pour la reconquête active des identités, pour la construction des identités. L&#8217;Atomisme se fondait sur des identités données à priori, les théories continuistes comme celles du champ fondent l&#8217;identité sur les invariances, les singularités, la dynamique.</p>
<blockquote><p>&#8221; La symétrie est fondamentale pour une théorie de champ car c&#8217;est à travers les propriétés de symétrie que le champ est décrit.</p>
<p>Lorsque le monde est conçu d&#8217;une manière atomistique, comme une assemblée de points matériels disposés dans l&#8217;espace, la symétrie d&#8217;une configuration est une propriété accidentelle du système. Mais avec le déplacement (conceptuel) qui fait du champ &#8221; la seule réalité &#8220;, les symétries du champ sous-jacent deviennent les moyens principaux de compréhension et de prédiction des interactions entre particules. Ce déplacement de l&#8217;accent du concept atomistique à un concept de champ transforme ainsi la symétrie d&#8217;une propriété accidentelle à une propriété intrinsèque, et place de ce fait les considérations de symétrie au coeur de la physique moderne.</p>
<p>Werner Heisenberg décrit dans ses mémoires comment lui et son collègue Wolgan Pauli en sont venu à considérer la symétrie, comme la clef d&#8217;une théorie de champ unifiée. Heisenberg affirme &#8221; Au début était la symétrie &#8221; est certainement une meilleure expression que celle de Démocrite &#8221; Au début était la particule . &#8221;</p>
<p>K. Hayles. The cosmic web. p.112</p></blockquote>
<h2>Raum-Zeit als Materie &#8221; Espace-temps comme Matière &#8220;</h2>
<p>Poursuivant cette idée, la physique du champ s&#8217;appuie sur une véritable &#8221; ontologie de la symétrie &#8220;. Ecoutons Aage Bohr, le fils de Niels Bohr, l&#8217;auteur du modèle planétaire de l&#8217;atome et de l&#8217;idéologue de la révolution quantique. Aage, est lui aussi prix Nobel, pour sa théorie de la structure du noyau de l&#8217;atome. L&#8217;atome chez les Bohr est une affaire de famille.</p>
<p>Il propose de considérer comme quantités (variables) de base, les transformations de symétrie de l&#8217;espace du temps.</p>
<p>De la substance sans forme selon Aristote, à la forme sans substance selon la Théorie Quantique des Champs, on en (re) vient à la forme comme substance. Aage Bohr propose malicieusement qu&#8217;une nouvelle édition du très célèbre livre d&#8217;Hermann Weyl : &#8221; Espace, Temps, Matière &#8221; (1923), porte le titre : &#8221; Espace-temps comme Matière &#8220;. L&#8217;espace-temps, le vide deviennent matière Le pneuma des Stoïciens manifestant la primauté du Logos, ne plaçait-il pas la forme pure au fondement du Monde ? Une idée que Jean exprime dan son Evangile : &#8221; Au début était le Verbe &#8220;.</p>
<blockquote><p>&#8221; Dans sa manifestation primaire, la symétrie, qui décrit traditionnellement les formes des configurations de la matière, acquiert une existence propre et constitue la substance élémentaire (matière et rayonnement). Cette nouvelle perspective pour la vision de la physique quantique peut-être éclairée en faisant référence au rôle de l&#8217;éther dans la mise en évidence de la symétrie de l&#8217;espace-temps, dont le moment culminant est la constitution de la Relativité Restreinte. Ainsi les équations de Maxwell ont été conçues comme décrivant les vibrations de l&#8217;éther, mais la notion d&#8217;éther a été éliminée, comme superflue, lorsque les équations du champ électromagnétique apparurent dans une perspective nouvelle, où elles expriment l&#8217;invariance de l&#8217;espace-temps (équivalence des repères en relativité restreinte) et l&#8217;invariance de jauge. Dans ces développements, la physique relativiste classique peut être considéré comme concernant une substance porteuse des symétries de l&#8217;espace-temps et de jauge, la particule et le champ étant des degrés de liberté élémentaires, quant à la physique, elle a été créée dans ce moule par l&#8217;introduction de conditions de quantification agrémentées d&#8217;une interprétation du formalisme symbolique. Cependant, la notion de substance à quantifier devient superflue lorsque la symétrie est reconnue dans sa manifestation première et qu&#8217;elle devient elle-même la substance élémentaire, douée de complémentarité congéniale. &#8221;</p>
<p>A. Bohr and O. Ulfbeck. Reviews of Modern Physics. Vol. 67, p. 1-35, janvier 1995. Primary manifestation of symmetry. Origin of quantal indeterminacy.</p></blockquote>
<p>Le champ met l&#8217;interaction au devant de la scène. L&#8217;identité des corps eux-mêmes découle des propriétés du champ. Le champ n&#8217;est pas ce que crée la particule, c&#8217;est la particule qui devient la création du champ. Selon le mot de René Thom la matière apparaît alors comme une maladie de l&#8217;espace.</p>
<p>Ce rôle central du champ apparaît encore plus marqué dans la Théorie Quantique des Champs. Les particules y apparaissent comme des excitations quantifiées des champs. Création et annihilation de particules sont les événements qui constituent la vie des champs. En l&#8217;absence de particule tout champ se trouve dans un état dit &#8221; état de vide &#8221; du champ.</p>
<p>Ce vide qui n&#8217;est pas rien constitue un profond mystère, car à son propos se pose à nouveau la question de la réalité physique du champ.</p>
<p>Cet éther fuyant comme le mercure allait-on enfin se trouver en face de lui avec le vide quantique ? Ne faisant pas confiance aux épistémologues qui répètent sans cesse qu&#8217;il n&#8217;y a pas d&#8217;expérience cruciale, on a voulu voir l&#8217;effet du vide derrière l&#8217;émission spontanée de la lumière, derrière l&#8217;effet Casimir ou la constante cosmologique. Mais les explications ne sont jamais uniques et l&#8217;identification de grandeurs physiques rarement équivoque.</p>
<p>Reste alors au physicien du champ à renoncer au réalisme (pour le moment du moins), à se mortifier de la nature mathématique du champ, du vide quantique en particulier qui n&#8217;est pas défini dans l&#8217;espace physique mais dans un espace mathématique abstrait.</p>
<p>Lorsqu&#8217;il regarde l&#8217;Art du XXe siècle ce physicien s&#8217;étonne de voir tant de résonances entre l&#8217;univers de ses pensées et les langages des artistes. Comme lui, les artistes ont renoncé au référent pour se consacrer au langage. Le monde du sans objet a envahi l&#8217;art contemporain a la stupéfaction des foules qui n&#8217;en voit pas la raison ou la signification. A défaut de pouvoir percevoir des objets identifiables les critiques d&#8217;art parlent des oeuvres comme de champs. Champs de force pour Y. Michaud parlant de Pollock.</p>
<p>Champs de couleurs (color field) pour C. Greenberg parlant de Rothko ou de Barnett Newman. A l&#8217;absence d&#8217;objets dans le tableau (art informel) répond l&#8217;absence de limite du tableau qui en aurait fait un objet lui-même.</p>
<blockquote><p>&#8221; &#8230; Ils (les tableaux de Newman) ne se dégagent pas non plus de l&#8217;espace comme objets isolés ; en bref ce ne sont pratiquement pas des peintures de chevalet et pour cette raison, ils échappent à la notion d&#8217; &#8221; objet &#8221; (et d&#8217;objet de luxe) qui s&#8217;attache de plus en plus au tableau de chevalet. En définitive, les tableaux de Newman doivent être vus comme &#8221; champs &#8220;.</p>
<p>C. Greenberg ( 1946)</p></blockquote>
<p>Le physicien constate comme une connivence entre l&#8217;art contemporain et ses propres interrogations. Partout s&#8217;exprime le rôle du continu, la dialectique entre le matériel et l&#8217;immatériel, le règne du formalisme, l&#8217;exploitation de la géométrie, le jeu subtil des corrélations, le triomphe du global au dépens du local.</p>
<h2>Le concept de champ et la culture du XXe siècle</h2>
<p>L&#8217;histoire des expressions artistiques montre que l&#8217;on peut rarement prendre en flagrant délit un concept scientifique influençant ou inspirant directement le travail d&#8217;un artiste.</p>
<p>Les artistes n&#8217;illustrent pas la Science et s&#8217;en défendent, alors qu&#8217;ils ont abondamment illustré les mythologies ou les récits des religions. Mais la Science produit une vision du monde et un imaginaire scientifique propre qui n&#8217;ont jamais manqué de jouer un rôle dans la création artistique. Ceci apparaît dans les parallèles ou les affinités entre l&#8217;image du monde construite par les savants et les philosophes, à une époque donnée et la représentation du monde fournie par les écrivains et les artistes. Sans parler de la place que la Science ou l&#8217;Art attribuent à l&#8217;Homme dans la Nature. Sans parler d&#8217;une pratique de l&#8217;esthétique bien souvent commune aux artistes et aux savants. Bref Art et Science sont bien souvent comme &#8221; les deux yeux d&#8217;une même culture &#8221; et reflètent les grands caractères de cette culture (10).</p>
<p>Le philosophe russe A.F. Losev (1893-1988) historien de l&#8217;esthétique antique, a ainsi par exemple bien marqué ce qui distingue la culture antique de la nouvelle culture européenne.</p>
<p>La culture antique est une culture du cosmos sensible et matériel d&#8217;une société esclavagiste. Un cosmos visible considéré comme l&#8217;énorme corps d&#8217;un être vivant, humain dans sa totalité comme dans ses parties. Un cosmos animé et intelligent. L&#8217;Homme n&#8217;est qu&#8217;un élément de ce cosmos.</p>
<p>La nouvelle culture européenne est la culture bourgeoise fondée sur l&#8217;économie de la production des marchandises. L&#8217;individu apparaît ici au premier plan comme sujet, avec sa sensibilité propre et son pouvoir d&#8217;engendrement de toute objectivité. L&#8217;Homme est déclaré le roi de la Nature.</p>
<p>Science et Art ont parallèlement basculé d&#8217;une conception organique (hylozoïque) de la nature à une conception mécaniste. Du mouvement considéré comme un désir chez Aristote au mouvement exprimant l&#8217;action d&#8217;une force chez Newton. D&#8217;une vision du monde privilégiant la Puissance (Potentia) à une vision centrée autour de l&#8217;Acte. La science moderne a voulu se constituer comme une science de l&#8217;Acte et non pas comme une science du Possible.</p>
<p>A l&#8217;origine, dans la doctrine aristotélicienne, la puissance désigne une modalité de l&#8217;être, exprimant qu&#8217;une autre modalité, l&#8217;existence réalisée (l&#8217;acte), est précédée d&#8217;une possibilité d&#8217;être. La genèse de l&#8217;être est alors considérée comme un passage de la puissance à l&#8217;acte. Entre la doctrine de l&#8217;acte et de la puissance et celle de la matière et de la forme (hylémorphisme) il y a une relation profonde, puisque la matière serait puissance pure qui ne deviendrait acte que par l&#8217; &#8221; acquisition &#8221; d&#8217;une forme. Introduite pour justifier le mouvement, cette conception restera essentielle dans toutes les démarches ultérieures de la physique, physique moderne et physique contemporaine comprise. On peut même dire que c&#8217;est la manipulation du concept de puissance qui fait la force de la Physique.</p>
<p>La physique post-médiévale dans sa volonté anti-aristotélicienne, s&#8217;est longtemps voulue une physique des grandeurs actuelles, réalisées en acte. Mais à leur coup défendant les physiciens ont été amenés à réintroduire des grandeurs potentielles (sinon même virtuelles) et à les considérer au même titre que les grandeurs actuelles. L&#8217;introduction du concept de champ motivée par la volonté de rendre compte des interactions par propagation de proche en proche, aboutit en fait à une révolution conceptuelle majeure fruit de plusieurs siècles d&#8217;évolution opérant le retour à une physique aristotélicienne de la puissance ?</p>
<p>Le champ électromagnétique, le champ de gravitation, les champs des interactions faibles et fortes, les champs de jauge sont les fleurons de la physique contemporaine. La mécanique quantique elle-même introduit sans les nommer des champs du possible. Ne va-t-elle pas jusqu&#8217;à considérer ce champ du vide qui loin d&#8217;être rien est le champ de tous les possibles.</p>
<p>Le concept de champ qui peut paraître au départ un concept écran, &#8221; recours universel &#8221; ou &#8221; bouc émissaire &#8221; a trouvé dans la physique mathématique un statut opératoire par la rencontre entre le rôle &#8221; physique &#8221; dévolu au champ et la nature des mathématiques.</p>
<p>On peut effectivement se demander si la mathématique n&#8217;est pas précisément un langage qui permet de manipuler et de modéliser les &#8221; espaces de liberté &#8221; où s&#8217;incarne le possible des choses. La mathématique dans son autonomie est une exploration des possibles. Le problème de la physique est d&#8217;extraire l&#8217;acte unique de cet univers en puissance. Tout système physique réel peut être considéré comme issu de la &#8221; réduction &#8221; des systèmes physiques possibles. Tout le problème est de savoir si cette &#8221; réduction &#8221; relève seulement d&#8217;un modèle mathématique ou constitue un processus physique réel.</p>
<p>Kant avait tenu à distinguer la mathématique et la physique, le domaine des essences ou des possibles et le domaine de la nature et de l&#8217;existence.</p>
<p>L&#8217;apparition du concept de champ dans la seconde moitié du XIXe siècle introduit un concept médiateur entre l&#8217;essence et la nature.</p>
<p>Toute la culture du XXe siècle en sera affectée.</p>
<p>On ne peut pas ne pas remarquer que le concept de champ s&#8217;affirme dans la physique au même moment le concept d&#8217;inconscient commence à jouer un rôle essentiel dans la psychanalyse freudienne. On a souvent insisté sur le rôle que l&#8217;énergie joue dans les conceptions freudiennes. Mais il faut bien remarquer là que l&#8217;énergie, utilisée métaphoriquement ou non, est une énergie désincarnée. Ce n&#8217;est plus l&#8217;énergie thermodynamique mais une énergie en soi, assez proche de l&#8217;idée d&#8217;énergie dans le champ électromagnétique.</p>
<p>Freud parle d&#8217;énergie psychique, utilisée pour le refoulement créateur de conflits et susceptible d&#8217;être libérée quand le patient est guéri de ses symptômes. L&#8217;énergie est une caractéristique de l&#8217;inconscient perçu comme champ informe. Une image sans cesse présente à l&#8217;arrière plan des discours psychanalytiques et rendue possible par l&#8217;existence du concept de champ électromagnétique dans la culture du XXe siècle. Au point même que l&#8217;idée de champ s&#8217;étend aux événements perçus par la conscience et imprègne la formulation des corrélations entre événements considérées comme &#8221; interactions acausales &#8221; relevant de la conscience (ou de consciences). C&#8217;est le thème de la synchronicité jungienne. Que l&#8217;on ait pu rapprocher, au fameux colloque de Cordoue, les psychanalystes jungiens arborant la synchronicité et les physiciens en mal de corrélations EPR (Einstein Podolsy-Rosen), montre à soi seul la prégnance de l&#8217;idée de champ dans notre culture.</p>
<p>Entre le champ et la psyché, comme un même cadre conceptuel, ce qui a été remarqué depuis longtemps par des physiciens et des psychologues. Citons là pour concrétiser nos propos ce remarquable texte de W. Pauli, écrit à l&#8217;occasion des 80 ans de C.G. Jung, et où le physicien cite lui-même le grand psychologue W. James.</p>
<blockquote><p>&#8221; Au moment même où, au siècle dernier, se développait chez Carl Gustav Carus et Eduard von Hartmann, à partir d&#8217;indications esquissées par Kant et à travers le relais de Schelling, une philosophie de l&#8217;inconscient, on voyait naître en physique l&#8217;idée de champ, depuis les images concrètes de Faraday jusqu&#8217;aux lois du champ électromagnétique formulées par Maxwell. De même que la pensée théorique attribuait une réalité au champ électromagnétique, indépendamment de sa manifestation visible provoquée par des moyens appropriés (corps porteurs d&#8217;une charge électrique, limaille de fer, aiguille aimantée, etc.), de même l&#8217;inconscient était crédité d&#8217;une réalité, celle d&#8217;une couche marginale de &#8221; contenus &#8221; du psychisme qui, pour être subliminaux, n&#8217;en étaient pas moins susceptibles d&#8217;exercer dans certaines circonstances une influence considérable sur les processus perçus par la conscience. Cette comparaison entre un champ physique, un champ magnétique en particulier, et une couche psychique environnant la conscience mais échappant à toute saisie directe, fut effectivement développée dès 1902 par William James :</p>
<p style="padding-left: 30px;">&#8221; Le fait important que rappelle cette formulation : &#8220;le champ&#8221;, c&#8217;est l&#8217;indétermination de la marge. Pour n&#8217;être pas nettement perçu par l&#8217;attention consciente, son contenu n&#8217;en est pas moins là, et contribue à la fois à guider notre comportement et à déterminer le prochain déplacement de notre attention. Il s&#8217;étend autour de nous comme un &#8220;un champ magnétique&#8221;, à l&#8217;intérieur duquel notre centre énergétique tourne comme l&#8217;aiguille d&#8217;une boussole, quand la phase présente de la conscience évolue vers la phase suivante. Toute la réserve des souvenirs de notre passé est là, en suspension derrière la marge, prête au moindre contact à la franchir ; et la masse entière des facultés, des impulsions et des connaissances qui constituent notre personnalité empirique reste déployée en permanence derrière elle. A tous les instants de notre vie consciente, la ligne de démarcation entre ce qui est actualisé et ce qui reste seulement potentiel est d&#8217;un tracé si vague qu&#8217;il est toujours difficile de dire de certains contenus mentaux si nous en avons conscience ou non &#8220;.</p>
</blockquote>
<h2>Le concept de champ et l&#8217;art du XXe siècle</h2>
<p>Le foisonnement de la création artistique au XXe siècle, en particulier dans son premier tiers, comporte de la part des artistes la reconnaissance unanime des grands changements qui intervenaient dans la façon de voir le monde sous l&#8217;effet de la vulgarisation des concepts scientifiques nouveaux et de l&#8217;essor de nouvelles technologies.</p>
<p>A l&#8217;instar de physiciens qui, nous l&#8217;avons vu, abandonnent progressivement l&#8217;usage des images au profit d&#8217;un discours mathématique abstrait, les artistes sans avoir nécessairement assimilé les nouveautés scientifiques, la relativité en particulier, ne se satisfont plus d&#8217;un univers newtonien strictement mécanique. Un artiste comme Kandinsky suivait avec grand intérêt les transformations révolutionnaires de la conception physique du monde.</p>
<p>Le renoncement à la révélation d&#8217;un éther mécanique et substantiel et son remplacement par une abstraction (immatérielle), le champ, participe à la mise en place d&#8217;une vision immatérielle de l&#8217;univers, où viennent se couler bien des conceptions de l&#8217;univers psychique. Par delà le monde matériel toute une activité immatérielle est manifeste, une activité qui pénètre et imprègne le monde matériel lui-même. Les champs magnétiques, les rayons X, les ondes radio se jouent de la matière et s&#8217;y faufilent. Un énergétisme détaché de la matière envahit le monde physique tout comme il s&#8217;installe dans la considération des phénomènes psychiques. Les milieux artistiques sont sensibles à cet air du temps qui se retrouve chez le très populaire H. Bergson, avec son &#8221; élan vital &#8221; ou dans les conceptions théosophiques fort à la mode au début du siècle.</p>
<p>Les artistes étaient prêts pour une expression faite de signes et de symboles, d&#8217;autant plus que les développements de la linguistique, de la sémiotique et de l&#8217;anthropologie du mythe portaient en eux les germes d&#8217;un déplacement d&#8217;intérêt de l&#8217;objet vers la signification du signifiant vers le signifié, marquant ainsi une crise morale profonde que la première guerre mondiale propulsera à l&#8217;avant scène de la culture.</p>
<p>Dans son ouvrage, &#8221; la Poétique du Mythe &#8220;, E. Méletinski a analysé le rôle central que le mythe joue dans la culture du XXe siècle.</p>
<blockquote><p>&#8221; On ne dira jamais assez quel séisme moral a suivi la guerre de 1914&amp;endash;1918. La première guerre totale dans l&#8217;histoire de l&#8217;humanité. Une guerre extrême où l&#8217;on a cherché à s&#8217;exterminer mutuellement. L&#8217;ébranlement qui en est résulté n&#8217;a pas été seulement politique, mais aussi intellectuel et spirituel. Une vision du monde s&#8217;est effondrée. La vision du monde issue du XVIIIe siècle, le siècle des Lumières, et du XIXe siècle, le siècle du Réalisme. Deux siècles qui peuvent être considérés comme des siècles de &#8221; démythologisation de la culture &#8220;. Le XXe siècle va être un siècle de &#8221; remythologisation &#8220;.</p></blockquote>
<p>La crise historique engendrée par la guerre de 14, à moins que ce ne soit la crise, tout court, d&#8217;un certain capitalisme, va transformer le réalisme du XIXe siècle en un modernisme dont la composante essentielle sera la tendance à sortir des cadres sociaux-historiques et spatio-temporels. La mythologie, de par son caractère symbolique, se trouve être un langage naturel et commode pour traduire cette évasion hors du &#8221; Réel &#8220;. Evasion provoquée par la prise de conscience de la crise de la culture bourgeoise comme crise de la civilisation tout entière.</p>
<p>De Nietzsche à Freud et Jung, de Lévi-Bruhl à Cassirer, Eliade, Dumézil et Lévi-Strauss, l&#8217;anthropologie du XXe siècle se présente comme une mythologie . &#8221;</p>
<p>Le champ est un des grands Mythes du XXe siècle, avec son cortège d&#8217;analyses et métaphores, sa dialectique du réel et de l&#8217;irréel, sa contraposition du matériel et de l&#8217;immatériel.</p>
<p>Promu au rang de &#8221; matière première &#8221; le champ entraîne une vision holistique du monde qui imprègne de plus en plus toutes nos démarches intellectuelles avec comme correspondant social la globalisation historique entraînée par l&#8217;explosion des moyens de communication.</p>
<p>Mais le champ reste mystérieux pour le grand public souvent mal informé par une vulgarisation tout aussi mal à l&#8217;aise à son égard que le sont les physiciens eux-mêmes. Ce qui rend difficile une évaluation du rôle du concept de champ dans la création artistique, et revient souvent à une évaluation à posteriori par le critique, au gré de sa propre culture scientifique. K. Hayles a cherché à montrer comment les principaux concepts liés à la notion de champ ont qu&#8217;influencées les stratégies littéraires de certains écrivains du XXe siècle. Au titre de ces concepts, elle retient, l&#8217;inextricable liaison entre les choses, les événements et l&#8217;observateur qui appartiennent tous au même champ, ainsi que l&#8217;autoréférence du langage, qui ne peut assigner aux événements individuels qu&#8217;une autonomie illusoire.</p>
<p>Au coeur de la révolution implicite dans une conception par champ de la réalité, elle voit la reconnaissance des limites inhérentes au langage, du fait que celui-ci fait partie du champ qui est décrit.</p>
<p>Elle remarque que le Cours de Linguistique Générale de Ferdinand de Saussure (publication posthume en 1916) tout en faisant des propositions pour la langue semblables en esprit aux démarches de la physique et des mathématiques à la même époque, ne signifie pas que Saussure connut les articles d&#8217;Einstein de 1905 ou ait lu les Principia Mathematica de Russel. Elle constate simplement un &#8220;climat d&#8217;opinion&#8221; (11).</p>
<p>De même, elle ne prétend pas que les auteurs qu&#8217;elle étudie sont directement influencés par des connaissances scientifiques D.H. Lawrence ou Nabokov savaient très peu de science, alors que Pynchon en connaît sait beaucoup ou que Borges se régalait de théorie des ensembles. De la même manière le livre de Robert Pirsig, Traité du Zen et de l&#8217;entretien des motocyclettes, tire son inspiration beaucoup plus d&#8217;une réalité fluide et dynamique tirée du Zen que de la science moderne.</p>
<p>Mais K. Hayles se livre à une relecture de tous ces auteurs et y débusque des stratégies d&#8217;écriture liées au concept de champ, témoignage de l&#8217;air du temps. De la même manière, Andrei Nakov cherchant à replacer les démarches du peintre K. Malévitch dans l&#8217;atmosphère de son époque, commence par rappeler le rôle des idées liées à la &#8221; quatrième dimension &#8220;, et ‘l&#8217;influence de P.D. Ouspenski sur Malevitch.</p>
<p>Il note avec justesse la convergence d&#8217;un certain nombre d&#8217;idées pour constituer un esprit de l&#8217;époque, qui valorise signes et symboles au dépens de l&#8217;image réaliste. Une démarche qui nous l&#8217;avons vu s&#8217;installe dans la physique théorique.</p>
<blockquote><p>&#8221; La métaphore de la surface, utilisée en tant qu&#8217;image et symbole, est symptomatique d&#8217;un certain type de pensée qui, depuis le milieu du XIXe siècle, se fraye un chemin dans la réflexion scientifique. On trouve également ce type d&#8217;image dans la philosophie orientale, celle de l&#8217;Inde, en particulier, ainsi que chez les penseurs européens qui s&#8217;inspirent de cette philosophie. La surface évoque le dépassement physique du corps, sa réduction au concept non descriptif. Il s&#8217;agit d&#8217;une démarche cognitive qui se désintéresse de la matérialité du corps pour se contenter d&#8217;un symbole plastique à deux dimensions. L&#8217;apparence la plus synthétique du monde se trouve réduite à un signe quasi géométrique. Pour reprendre les paroles de Gauguin, ce n&#8217;est plus la figure qui est l&#8217;objet de la peinture, mais le &#8220;figuré&#8221;. &#8220;</p></blockquote>
<p>On trouverait facilement des correspondances à cette attitude dans la nouvelle catégorisation analytique à laquelle procèdent vers le milieu des années dix les linguistes formalistes : ne sont-ils pas alors en train de différencier à ce même moment le signifiant du signifié, la forme phonique ou graphique du mot de son sens ? La surface en tant que raccourci conceptuel marquera la pensé du XXe siècle aussi bien dans l&#8217;art que dans la science moléculaire et atomique. Ce concept d&#8217;une modernité dynamique par excellence est promu à un avenir (informatique, communication par l&#8217;image) dont nous sommes encore loin de mesurer l&#8217;impact sur notre système de perception, sur le mode de fonctionnement de notre logique dont il a changé les fondements mêmes .</p>
<p>Se désintéresser de la matérialité du corps pour se contenter d&#8217;un symbole, se désintéresser du signifiant pour privilégier le signifié, oublier l&#8217;éther pour s&#8217;intéresser aux équations du champ, voilà une démarche commune aux peintres, aux linguistes et aux physiciens en ce début du XXe siècle.</p>
<p>A. Nakov n&#8217;hésite pas alors à parler de champ à propos du Suprématisme.</p>
<blockquote><p>&#8221; &#8230; car l&#8217;espace suprématiste n&#8217;est pas le même que celui élaboré par la perspective traditionnelle de la Renaissance. Dans l&#8217;espace suprématiste de Malevitch, tel qu&#8217;il est défini entre 1915 et 1916 et élargi en 1918 par l&#8217;insistance sur sa qualité &#8221; infinie &#8220;, nous retrouvons la définition vectorielle qui est celle de la nouvelle conception physique du champ, &#8221; concept sans lequel il serait impossible de formuler la relativité générale &#8220;. (Einstein)</p>
<p>Le parallèle entre la conception du &#8221; champ &#8221; et celle de l&#8217;espace suprématiste est frappant. Elaboré de façon déductive (principe qui est aussi à la base du système conceptuel de Hinton-Ouspenski), le concept de champ se fraye lentement un chemin dans le domaine des recherches électromagnétiques conduites par Faraday et Maxwell dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Maxwell en fournit en 1873 une clarification théorique dans le Traité d&#8217;électricité et de magnétisme. Grâce à sa conception d&#8217;une nouvelle forme d&#8217;existence de la matière, Minkowski et Lorentz peuvent élaborer leurs idées du continuum spatio-temporel, idées qui permettent la révolution scientifique de notre siècle et ouvrent le chemin à Einstein, dont l&#8217;ouvrage le plus célèbre reste Le fondement de la théorie de la relativité restreinte et généralisée. Cette théorie, énoncée pour la première fois dans sa forme &#8221; restreinte &#8221; en 1905 (notons au passage que cette date marque également le début du fauvisme), reçut sa formulation &#8221; généralisée &#8221; en 1915 et l&#8217;ouvrage fut publié en 1916, dates qui coïncident justement avec l&#8217;apparition du suprématisme. Les qualités qui définissent le chemin de cette nouvelle pensée scientifique se rapprochent singulièrement des postulats philosophiques d&#8217;Ouspenski qu&#8217;on peut considérer, dans cette lumière comparative, comme le commentateur inspiré de cette nouvelle conception de la matière. Anticipé chez les anciens philosophes physiciens stoïciens, le concept du pneuma, qui pose l&#8217;existence d&#8217;une continuité de la matière, et du même coup implique la notion d&#8217;infini, conduit Faraday à envisager l&#8217;existence du champ électromagnétique comme une des formes de manifestation de la matière. Ce champ n&#8217;est pas défini par l&#8217;observation mais déduit, de même que ses &#8221; lignes de force &#8221; et ses &#8221; surfaces équipotentielles &#8220;, dont Maxwell (1831-1879) représente l&#8217;existence dynamique par des vecteurs. A l&#8217;ancienne conception atomiste du monde, basée sur le principe du vide négatif, est opposée une nouvelle vision dynamique appuyée sur le principe d&#8217;infinies transformations énergétiques (le vide créateur). Grâce au concept du champ, &#8221; le plus grand succès de l&#8217;homme dans la science &#8220;, Einstein sera à même d&#8217;abolir en 1916 la frontière qui sépare l&#8217;espace du temps en les rapportant à un dénominateur commun et en envisageant une logique transformationnelle qu&#8217;Ouspenski essayait au même moment de cerner sur le plan philosophique. Le fameux rêve de la quatrième dimension (logique) aboutissait en 1916 à une formule lapidaire qui ouvrait un nouvel âge mental dans l&#8217;histoire de l&#8217;humanité.</p>
<p>L&#8217;espace malévitchéen, qui se déclare à cette même époque, semble profondément marqué par le discours ouspenskien : on y trouve une nouvelle forme d&#8217;existence (non-objective) de l&#8217;espace vectoriel qui abolit l&#8217;ancienne perspective monoculaire basée sur l&#8217;observatoire directe. L&#8217;espace de Malevitch est déductible, c&#8217;est un espace qui n&#8217;implique pas une orientation autoritaire (le point de fuite), mais suppose une &#8221; libre navigation &#8221; offrant la possibilité de plusieurs choix de &#8221; tenseurs &#8221; (Maxwell) qui coexistent sans se contredire et qui, grâce à leur libre tension dynamique, définissent l&#8217;existence spatiale (matérielle) du champ. De même que le champ des sciences exactes, cet espace n&#8217;est pas posé avant la matière, mais existe de façon dynamique en tant que rapport spatio-temporel. Son existence n&#8217;est possible qu&#8217;à partir de formes non-objectives en mouvement. Dans le système suprématiste, la surface-plan est l&#8217;unité qui définit l&#8217;existence de l&#8217;espace, contrairement au système établi sous la Renaissance, où la construction de la boîte perspectivique précède l&#8217;existence des éléments picturaux qui doivent obligatoirement se placer dans les limites que la construction perspectivique leur assigne. Le système de connaissance subjective de Malevitch (parallèle aux postulats philosophiques d&#8217;Ouspenski) est à l&#8217;opposé de la connaissance objective prônée par la perspective monoculaire qui proscrit par avance toute conception &#8221; personnelle &#8221; (anamorphoses) de l&#8217;espace. Les anamorphoses furent de tout temps reléguées dans la catégorie pathologique des &#8221; anomalies &#8221; auxquelles une certaine critique aurait également voulu réduire les &#8221; anamorphoses &#8221; suprématistes. Le suprématisme suppose l&#8217;existence permanente d&#8217;un nouvel état dynamique de la matière et aboutit obligatoirement au concept de continuité (l&#8217;infini) qui implique en toutes lettres la notion du champ. Abolissant l&#8217;ancien pragmatisme de l&#8217;expérience physique, dont l&#8217;anecdote de &#8221; l&#8217;oeuf de Colomb &#8221; offre le meilleur exemple, Malevitch crée dans le domaine de la peinture un système de représentation plastique de cette quatrième dimension de la logique conceptuelle. Le refus de l&#8217;observation matérielle (convention représentative dans l&#8217;art) devient la condition obligatoire pour franchir le pas du stade supérieur de l&#8217;existence de la matière . &#8221;</p>
<p>Malévitch. Ecrits</p></blockquote>
<p>Nakov a du mal à exprimer clairement le rapport entre Suprématisme et concept de champ.. Mais l&#8217;essentiel est qu&#8217;il sent bien la complicité culturelle à l&#8217;oeuvre ici. Il reprendra cette argumentation en cherchant à la rendre encore plus suggestive.</p>
<blockquote><p>&#8221; &#8230; en partant d&#8217;une logique de la matérialité des couleurs, Exter développait dans ses peintures des années 1916-1917 un système de rapports dynamiques entre les formes, imbriquées dans une causalité énergétique, source du mouvement. Les lois de cette nouvelle peinture, mue par la dynamique de la couleur &#8211; facteur déterminant sur le plan des formes qui en sont la conséquence &#8211; sont au mieux reflétées dans un recueil de &#8221; constructions &#8221; de l&#8217;année 1916 au titre éloquent : Explosion, mouvement, poids.</p>
<p>En exploitant cette nouvelle métaphysique de la couleur, les peintres non-objectifs russes réalisent dans le domaine de l&#8217;art la contrepartie d&#8217;une révolution conceptuelle qui depuis plus d&#8217;un demi-siècle avait alimenté les innovations de la technique et celles de l&#8217;électrodynamique, en particulier en produisant le concept de champ électromagnétique. Sans s&#8217;appliquer à illustrer un concept scientifique, les peintres non-objectifs arrivaient de par la seule force de la nouvelle logique des virtualités dynamiques du matériau à cette nouvelle conception du monde qu&#8217;illustrent, dans le domaine de la science les inventions de Maxwell, Minkowski ou Einstein. Il n&#8217;est par ailleurs pas étonnant qu&#8217;au moment où les découvertes de la science entrent dans la vie de tous les jours (radio, lumière électrique, moteur à explosion), la réalité de leur principe soit prise au sérieux par l&#8217;art dont les fondements se trouvent à leur tour bouleversé par ce nouvel état de rapports entre les éléments. Et ce n&#8217;est certainement pas un hasard si en 1918, quand la peinture non-objective atteint le climat de sa deuxième phase, le sujet central de ses expériences est alimenté par la réflexion sur la force énergétique de la lumière. A ce moment, la peinture non-objective n&#8217;utilise plus la lumière comme une sorte de catalyseur de la représentation destiné à révéler les qualités d&#8217;un (autre) sujet à l&#8217;intérieur du tableau (nature morte, paysage, portrait, etc.) ; c&#8217;est la lumière en tant qu&#8217;objet, matériau formo-créateur, qui devient le sujet de la représentation picturale. A ce moment, les plans picturaux perdent leur valeur de molécules précises, ils cessent d&#8217;être les briques d&#8217;une construction, la couleur quitte les limites d&#8217;une forme géométriquement définie pour se transformer en flots de lumière. Tels des rayons cosmiques, ils traversent la composition picturale en impliquant en même temps la notion d&#8217;un espace infini et qui s&#8217;étend bien au-delà du champ du tableau. Ainsi ce champ devient ouvert. L&#8217;on remarquera les premiers pas dans cette direction dans certaines compositions futuristes de Ballà et Larionov, quand ces artistes étendent délibérément le champ du tableau sur son cadre (le cadre constitue ainsi le prolongement de la toile et non sa limite).</p>
<p>Cette tendance vers la dématérialisation du plan pictural marque aussi bien l&#8217;évolution de Malévitch que celle d&#8217;Exter, Popova et Rozanova, chez lesquels la notion de champ commence à prédominer sur celle de l&#8217;unité formelle précise (la forme non-objective). En utilisant toujours un langage métaphorique, -mais combien précis en même temps !- Malevitch dira dans son manifeste suprématiste de 1919 qu&#8217; &#8221; en ce moment le chemin de l&#8217;homme passe par l&#8217;espace. Le suprématisme, sémaphore de la couleur, se situe dans son abîme infini &#8220;. Et il insistera sur le &#8221; caractère philosophique &#8221; de ce &#8221; système de la couleur &#8220;. Si l&#8217;ambition de Malevitch était d&#8217;orienter la peinture à s&#8217;interroger sur les limites ontologiques, sur les frontières (philosophiques et existentielles) de son être, d&#8217;autres peintres à l&#8217;esprit beaucoup plus pragmatique se lancent à traiter les problèmes formels de la peinture non-objective avec une sorte de virtuosité illusionniste. Tel est le cas d&#8217;Alexandre Rodtchenko (1891-1956) qui, au cours de la seule année 1918, produit divers types de compositions non-objectives dont la différenciation stylistique résulte de l&#8217; &#8221; éclairage &#8220;, de l&#8217; &#8221; illumination &#8220;, de l&#8217; &#8221; effervescence &#8221; ou de l&#8217; &#8221; évanescence &#8221; de la lumière. Si, dans le cas de Rodtchenko, cette problématique s&#8217;apparente quelque peu à l&#8217;identification du droguiste, pour les descendants directs du suprématisme le rapport des plans picturaux &#8211; dont la rencontre dynamique devait au départ constituer une sorte d&#8217;ossature ou de grammaire des unités formelles du discours pictural &#8211; se transforme en 1918 en confrontation de champs énergétiques, en une sorte de brasier de rayons cosmiques dans lesquels la matérialité précise des plans disparaît au profit d&#8217;une mutation qualitative de la matière . &#8221;</p>
<p>A. Nakov, L&#8217;Avant garde russe</p></blockquote>
<p>Que la notion de champ, en envahissant l&#8217;espace ait bouleversé les conceptions de celui-ci établies depuis la Renaissance, voilà qui ne fait pas de doute. Mais elle a en même temps bouleversé la notion de vide, affirmant une présence là où l&#8217;on n&#8217;avait jusqu&#8217;à présent seulement constaté l&#8217;absence. Nous avons vu que sur les décombres de l&#8217;éther, la théorie quantique des champs à introduit le concept de &#8221; champ du vide &#8220;. Que le vide ne soit pas rien, est un des messages les plus forts de la théorie du champ. L&#8217;Occident avait déjà connu la notion de &#8221; vide plein &#8221; à travers la théologie négative de Plotin à Maître Eckhart, et la conception métaphysique du vide qui règne dans l&#8217;art des icônes (12).</p>
<p>De nouveau Malevitch va se trouver porteur d&#8217;une culture du champ sans son rapport au vide et au rien. Un rapport largement tributaire de sa perception de l&#8217;Icône.</p>
<p>Un physicien aujourd&#8217;hui ne peut pas ne pas sentir des analogies profondes entre des démarches d&#8217;apparence si diverses.</p>
<p>Dans les propos qu&#8217;il utilise pour caractériser la pensée de Malevitch, Bruno Duborgel, rend ces analogies frappantes.</p>
<blockquote><p>&#8221; Dans le miroir suprématiste (1923), par exemple, Malevitch liste la diversité &#8221; du Monde &#8221; et, d&#8217;une grande accolade, la rapporte à &#8221; égale zéro &#8220;, lui opposant l&#8217;énoncé de la seule Réalité, c&#8217;est-à-dire le Monde sans-objet désigné comme &#8221; essence des diversités. Le monde comme non-figuration &#8220;. Cette unique Réalité vivant est encore formulée en termes d&#8217; &#8221; excitation sans cause de l&#8217;Univers &#8221; et de &#8221; rythme &#8220;, d&#8217;excitation qui &#8221; est une flamme cosmique qui vit du non-figuratif &#8220;. &#8221; Ce que nous appelons la Réalité &#8220;, propose encore Malevitch, est l&#8217;infini qui n&#8217;a ni poids ni mesure, ni temps, ni espace, ni infini, ni relatif, et n&#8217;est jamais tracé pour devenir une forme. Elle ne peut être ni représentée ni connaissable. Il n&#8217;y a pas de connaissable et en même temps il existe ce &#8221; rien &#8221; éternel.</p>
<p>Rappelons, enfin, que ce monde sans objet, ce rien, vérité de l&#8217;être pour Malevitch, loin de correspondre au vide du néant selon la conception d&#8217;un pur nihilisme négatif, désigne l&#8217;absence d&#8217;objet comme plénitude d&#8217;une présence supra essentielle, comme &#8221; essence des diversités &#8221; et seule réalité vivante, comme néant positif et puissance d&#8217;engendrement de tout. Cette expérience malévitchéenne du dépouillement extrême de l&#8217;être, du néant ainsi entendu, de l&#8217;être abyssal, n&#8217;est pas sans présenter certaines correspondances avec d&#8217;autres exemples, tant occidentaux qu&#8217;orientaux, de l&#8217;expérience mystique. Et, avec la plupart des commentateurs, on en vient naturellement à suggérer des échos entre l&#8217;ontologie suprématiste de Malevitch et tels énoncés afférents au nihilisme russe, à la mystique de Lao-Tseu, à la relation de la &#8221; vacuité &#8221; et de l&#8217;être chez Maître Eckhart, à la pensée de Jacob Boehme, de Ruysbroeck, ou de Denys l&#8217;Aréopagite, de la théologie apophatique, de l&#8217;Hésychasme, etc. &#8221;</p>
<p>B. Duborgel, Malevitch. La question de l&#8217;icône</p></blockquote>
<p>Le passage que je souligne pourrait valablement figurer comme caractérisation du vide quantique dans un dictionnaire de philosophie&#8230; Mais le critique d&#8217;art se borne ici à renvoyer aux classiques de l&#8217;apophatisme. Et pourtant des artistes comme Malévitch, ou plus encore son ami Filonov, expriment dans la peinture les mêmes démarches qui, très peu de temps après, vont apparaître en théorie quantique des champs. Comme si le XXème siècle était travaillé par l&#8217;idée profonde d&#8217;exprimer l&#8217;engendrement. L&#8217;engendrement du Tout, y compris l&#8217;Univers. N&#8217;est-il pas le siècle où apparaît une nouvelle science, la cosmologie, qui cherche à restituer un scénario de la naissance de l&#8217;univers, où le champ est un acteur omniprésent.</p>
<p>Pour terminer donnons l&#8217;illustration du basculement de la notion de symétrie dans l&#8217;art moderne, parallèle au basculement effectué en théorie des champs où la symétrie nous l&#8217;avons vu devient essentielle et non pas accidentelle.</p>
<p>La symétrie est présentée pour elle-même et constitue le seul discours chez de nombreux peintres non-figuratifs. Il en va de même pour l&#8217;ordre ou le désordre.</p>
<p>La liste est longue des peintres qui cherchent, hors de toute figuration, à représenter des symétries pures, des rythmes purs, des topologies exemplaires.</p>
<p>De Piet Mondrian (1872-1944) et Theo Van Doesburg (1883-1931) à Richard Paul Lohse (1902-1989), Josef Albers (1888-1976), Max Bill (1908- ), Laszlo Moholy-Nagy (1895-1946) ou Victor Vasarely (1908 &#8211; ) et Vera Molnar (1924 &#8211; &#8230;).</p>
<p>Et ceci en dehors de tout esprit d&#8217;ornementation et de décoration, ce qui distingue en principe cette pratique de la géométrie picturale de celle en usage dans le monde musulman. Ces oeuvres évoquent plutôt une fonctionnalité sous jacente à tel point qu&#8217;on a pu les rapprocher des schémas de positionnement des transistors sur une puce électronique. Ainsi en 1990 le Museum of Modern Art de New York a présenté une exposition &#8221; Information Art-Diagramming microchips &#8221; au même moment où à Brême se déroulait une exposition analogue : &#8221; Mathematics, Reality and Aesthetics. A picture set on VLSI-Chip. Design &#8220;.</p>
<p>Ce qui est né de l&#8217;électricité retourne à l&#8217;électricité.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h2>Ouvrages cités dans le texte</h2>
<p>E. Cassirer &#8211; Philosophie des formes symboliques. Editions de Minuit, 1972.</p>
<p>F. de Mèredieu. Histoire matérielle et immatérielle de l&#8217;art moderne. Bordas, 1994.</p>
<p>A. Duborgel &#8211; Malevitch. La question de l&#8217;icône. Université de Saint-Etienne, 1997.</p>
<p>M. Emmer, ed. The visual mind. Art and mathematics. MIT Press, 1993.</p>
<p>B. Greenberg. Peinture à l&#8217;américaine. Dans &#8221; Art et Culture &#8220;. Macula,1988.</p>
<p>I. Hargittai, ed. Symmetry. Unifying human understanding. Pergamon Press, 1996.</p>
<p>K. Hayles. The Cosmic Web. Scientific field models and literary strategies in the 20th century. Cornell University Press. 1984.</p>
<p>L.D. Henderson. The Fourth Dimension and non-Geometry in Modern Art. Princeton University Press, 1983.</p>
<p>L.D. Henderson. Duchamp in context. Science and technology in the large glass and related works. Princeton University Press, 1998.</p>
<p>S.M. Kosslyn and O. Koenig. Wet mind. The new cognitive neuroscience. The Free Press. 1992.</p>
<p>S. Leduc. La Biologie synthétique. (L&#8217;ouvrage de S. Leduc est disponible sur le web, dans le cadre d&#8217;une exposition sur &#8221; L&#8217;Origine des formes &#8220;. http://www.peiresc.org )</p>
<p>M. Loi, ed. Mathématiques et art. Hermann, 1995.</p>
<p>K. Malevitch &#8211; Ecrits, présentés par A. Nakov. Paris. Editions Ivrea, 1996.</p>
<p>L. Manovich &#8211; The Engineering of Vision from Constructivism to Computers. Thesis. MIT 1993.</p>
<p>E. Meletinski &#8211; La poétique du mythe. Moscou, 1976.</p>
<p>A. Nakov &#8211; L&#8217;avant-garde russe. F. Hazan, 1984.</p>
<p>E. Panofsky. Architecture gothique et pensée scolastique. Editions de Minuit, 1967.</p>
<p>E. Panofsky. La perspective comme forme symbolique. Editions de Minuit, 1975.</p>
<p>W. Pauli &#8211; Physique moderne et philosophie. Albin Michel, 1999.</p>
<p>L. Shlain &#8211; Art and Physics. New York. William Morrow and Co., 1991. (http://www.artandphysics.com )</p>
<p>R. Thom &#8211; Esquisse d&#8217;une sémiophysique. Paris, Inter Éditions, 1998.</p>
<p>A. Wilden &#8211; System and Structure. Tavistock Publications, 1980.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h2>NOTES :</h2>
<p>(1) Si le courant électrique peut sembler un phénomène continu, il a toujours été interprété comme une mise en mouvement de charges électriques discrètes, image confortée par la découverte de l&#8217;électron ( 1897 ).</p>
<p>(2) Nous nous limiterons dans cette étude à l&#8217;examen des arts plastiques et n&#8217;envisagerons pas le cas de la musique. En fait la musique au XXème siècle va être profondément concernée par la révolution technique et conceptuelle introduite par la notion générale de champ. Le passage de la note au son, de l&#8217;atomisme musical à la musique spectrale, traduit le passage à une description des phénomènes physiques, ici les phénomènes acoustiques ou électroacoustiques, à l&#8217;aide d&#8217;outils mathématiques caractéristiques des champs. Traitement conceptuel d&#8217;une information continue, même si cela aboutit en fin de compte à une discrétisation forcée par digitalisation.</p>
<p>(3) Dans son ouvrage récent (1998) L.D. Henderson présente un tableau richement documenté de l&#8217;environnement scientifique et technologique d&#8217;avant la guerre de 1914. Les ondes électromagnétiques ( avec la Tour Eiffel comme symbole), les rayons X, la réalité atomique, constituent les éléments de la découverte d&#8217;un monde invisible qui vient prêter main forte à une atmosphère occultiste largement répandue. Mais que des artistes comme Marcel Duchamp ou Alfred Jarry réagissent fortement à cet environnement présente un caractère plus anecdotique que fondamental, et ne manifeste pas en soi un véritable changement dans la vision du monde.</p>
<p>(4) Ceci doit être nuancé par l&#8217;examen des doctrines atomistiques de la pensée indienne et de la pensée chinoise.</p>
<p>On trouve des doctrines atomistiques dans le Jainisme et le Bouddhisme. Mais l&#8217;atomisme qui eût le plus d&#8217;influence sur la pensée indienne est celui du système philosophique hindouiste du Vaisesika, aussi ancien sans doute que l&#8217;atomisme grec. On y trouve une doctrine de quatre classes d&#8217;atomes ayant des propriétés spécifiques correspondant à la terre, le feu, l&#8217;eau et l&#8217;air. Il existe un cinquième élément, considéré comme non matériel et envahissant tout l&#8217;univers : l&#8217;éther (akasa). L&#8217;éther, quoique non matériel, joue un rôle dans la formation des corps macroscopiques à partir des atomes.</p>
<p>Quant à la pensée chinoise, elle n&#8217;a pas connu de véritable atomisme, quoique le système du I Ching taoiste soit une forme chinoise d&#8217;atomisme, une combinatoire savante que J. Needham considère comme une image miroir de la société bureaucratique chinoise. La société humaine comme l&#8217;image de la nature se présentent sous forme d&#8217;un tableau où toute chose a sa position et se trouve reliée aux autres choses par des canaux appropriés. Il n&#8217;y a pas plus idéologique, dans ses fondements comme dans son emploi, que l&#8217;atomisme !</p>
<p>(5) Il s&#8217;y exprime un Atomisme Logique formulé au début du siècle par Russel et Wittgenstein. Dans le Tractatus Logico-Philosophicus, ce dernier exprime ainsi la thèse d&#8217;atomicité : &#8221; Toute affirmation sur des complexes peut être résolue en affirmations portant sur les parties composantes, et en énoncés qui décrivent complètement les complexes. &#8221;</p>
<p>(6) Malgré sa dangereuse soumission au dogme atomiste où l&#8217;entraîne la Biologie Moléculaire.</p>
<p>(7) Cette insuffisance de l&#8217;Atomisme est clairement analysée par E. Cassirer dans la &#8221; Philosophie des formes symboliques &#8221; (T. 3, p. 500 ) :</p>
<p>Trois grands noms, ceux d&#8217;Aristote, de Descartes et de Leibniz peuvent résumer le progrès de la théorie générale de la nature et de sa forme logique.</p>
<p style="padding-left: 30px;">La physique aristotélicienne est le premier exemple d&#8217;une science authentique de la nature. Sans doute pourrait-on penser que ce titre de gloire revient avec plus de droit aux fondateurs de l&#8217;atomisme qu&#8217;à lui. Mais quoique la théorie atomique ait créé avec les concepts d&#8217;atome et &#8221; d&#8217;espace vide &#8221; une conception absolument fondamentale et un cadre méthodologique pour toute explication future de la nature, remplir ce cadre lui demeurait interdit.</p>
<p style="padding-left: 30px;">Car, sous sa forme antique, elle ne pouvait pas maîtriser le problème véritable et fondamental de la nature, celui du devenir. L&#8217;atomisme résout le problème du corps, en ramenant toutes les &#8221; propriétés &#8221; sensibles à des déterminations purement géométriques, à la forme, à la position et à l&#8217;ordre des atomes. Mais il ne possède pas d&#8217;instrument général de pensée pour représenter le changement- de principe à partir duquel expliquer et déterminer légalement l&#8217;action réciproque des atomes.</p>
<p>(8) La pensée du continu chez Aristote va de pair avec une conception dynamique du monde qui s&#8217;oppose à la conception atomistique sur le sujet des formes. A la donnée des formes a priori comme constituants élémentaires du monde, Aristote oppose une conception de la création des formes par le mouvement. Conception qui a connu au XX ème siècle des développements scientifiques majeurs dans le cadre de la théorie des systèmes dynamiques (mécanique) qui a mis en évidence des mécanisme d&#8217;apparition des formes. Alors que ces progrès datent des années 50, il est curieux de constater l&#8217;existence de précurseurs dans les années 10. C&#8217;est le cas de Stéphane Leduc dans &#8221; La Biologie Synthétique &#8221; (1917). Mais c&#8217;est aussi le cas du génial peintre de l&#8217;avant garde russe Pavel Filonov (1883-1941). Ce fait ne semble pas avoir été apprécié jusqu&#8217;à présent. L&#8217;originalité de Filonov est de prôner et mettre en oeuvre une stratégie d&#8217;apparition des formes par un travail atomistique intense. Il reproche aux cubistes de se satisfaire de formes connues d&#8217;avance, quitte à les déformer. Opposant la loi d&#8217;évolution au canon géométrique, il considère, avec N. Berdiaev, que de ce point de vue Picasso marque non pas une nouvelle étape de l&#8217;esthétique occidentale mais en quelque sorte une apogée finale !</p>
<p>(9) Cf ; à ce sujet le livre de Florence de Mèredieu (1994 ).</p>
<p>(10) De ce point de vue les démonstrations d&#8217; E. Panofsky tentant de relier l&#8217;architecture gothique et la pensée scholastique, ou de présenter la perspective comme une manifestation symbolique, sont exemplaires. ( Panofsky. 1968, 1975 ).</p>
<p>(11) Climat d&#8217;opinion, esprit du temps (Zeitgeist), habitudes mentales (Panofsky ), constituent autant d&#8217;expressions de la croyance en une unité des mentalités à une époque donnée. Unité difficile à établir, mais constituant l&#8217;hypothèse essentielle de toutes les grandes catégorisation de l&#8217;histoire culturelle. La renaissance, le baroque, le clacissisme, le romantisme, le réalisme sont des catégories fondées sur l&#8217;idée de mentalités communes. Conception contestée par les points de vue post modernistes.</p>
<p>(12) Sur le site web d&#8217;Albert Ribas (http://inicia.asp/de/aribas/home.html) auteur d&#8217;un ouvrage d&#8217;histoire du concept de vide de l&#8217;antiquité à l&#8217;époque moderne, une rubrique est consacrée à l&#8217;art et le vide. Elle renvoie essentiellement à des peintres du XX ème siècle. Malévich, Rothko, Newman, Soulages, Pollock, Mondrian.</p>
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		<title>L&#8217;art et la science</title>
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		<pubDate>Sat, 20 Apr 2013 14:52:02 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[admin]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Art et Science au 21ème siècle]]></category>

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		<description><![CDATA[Propos préliminaires sur les Rapports entre l&#8217;Art et la Science S&#8217;il semble logique et vraisemblable que l&#8217;Art et la Science entretiennent des rapports étroits comme constituants d&#8217;une même culture, la mise en évidence de ces rapports est en général délicate, ce qui entraîne même souvent la négation de ces rapports. Il semble pourtant que l&#8217;Art...]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<h2>Propos préliminaires sur les Rapports entre l&#8217;Art et la Science</h2>
<p>S&#8217;il semble logique et vraisemblable que l&#8217;Art et la Science entretiennent des rapports étroits comme constituants d&#8217;une même culture, la mise en évidence de ces rapports est en général délicate, ce qui entraîne même souvent la négation de ces rapports.</p>
<p>Il semble pourtant que l&#8217;Art soit constamment à la recherche expressive d&#8217;une vision du monde à l&#8217;intérieur duquel la Science se déploie. On a plusieurs fois cru discerner le rôle pionnier des artistes dans la sensibilisation à une forme de pensée particulière qui se met à l&#8217;oeuvre à l&#8217;intérieur de la création scientifique.</p>
<p>De ce point de vue il est particulièrement instructif d&#8217;étudier l&#8217;art de la Renaissance et l&#8217;art moderne abstrait, en cherchant plutôt des correspondances globales que des correspondances locales point par point.</p>
<p>L&#8217;image communément répandue de la science est probablement tout aussi fausse et mutilée que l&#8217;image communément répandue de l&#8217;art.</p>
<p>A la science on attribue rigueur, respect des faits, précision de la pensée, puissance de l&#8217;analyse, bref &#8220;objectivité&#8221;.</p>
<p>A l&#8217;art, indifférence à la logique, incontrôlable subjectivité, &#8220;flou artistique&#8221;, mais puissance de la synthèse et force de l&#8217;expression.</p>
<p>Cependant les relations entre les arts et les savoirs scientifiques ou techniques passent par bien des voies diverses, et dans les deux sens. On sait vaguement qu&#8217;il y a des liaisons, des influences, des homologies, mais on ne les a jamais étudiées de près, notamment au niveau de la création.</p>
<p>L&#8217;autre interrogation majeure qui justifie une réflexion, porte sur le clivage traditionnel entre arts et sciences, dont les effets dans la vie sociale et culturelle, dans les représentations comme dans les institutions, sont nombreux et puissants.</p>
<p>Une réflexion sur ce partage parfois considéré comme définitif, semble indispensable aujourd&#8217;hui : il importe qu&#8217;une telle réflexion, pour ne pas rester spéculative, s&#8217;étaye sur les conclusions ou les indications d&#8217;une recherche méthodique.</p>
<p>Quelque nombreux que soient aujourd&#8221;hui les &#8220;échanges&#8221; entre savants et artistes, ils restent d&#8217;abord à décrire : ils se font de manière anecdotique, sauf en de rares cas et ils n&#8217;ont encore conduit qu&#8217;à peu de tentatives d&#8217;élaboration théorique ou d&#8217;association institutionnelle, même si certains secteurs sont sur ce point moins en retard que d&#8217;autres.</p>
<h3>Le paysage et la science comme prises de possession de la nature</h3>
<p>Le problème du &#8220;paysage&#8221; est à lui seul, parmi bien d&#8217;autres, révélateur de la communauté des démarches de l&#8217;art et de la science.</p>
<p>L&#8217;histoire de l&#8217;art comme celle de la science sont faites de changement de points de vue et d&#8217;attitudes. Y compris le changement majeur qui consiste à regarder l&#8217;art comme Art et la science comme Science. L&#8217;apparition du paysage, tout comme celle de la perspective, témoigne dans l&#8217;histoire de la culture européenne d&#8217;un renversement total de point de vue sur le monde qui se manifeste tout autant dans le développement de la science. C&#8217;est l&#8217;homme qui regarde la nature et non plus la nature qui regarde l&#8217;homme.</p>
<p>La nouvelle culture qui émerge de la maturation du Moyen-Age n&#8217;usurpe pas son nom d&#8217;Humanisme car elle déplace le sens des rapports, entre l&#8217;homme et la nature. C&#8217;est l&#8217;homme qui regarde la nature et non pas la nature qui prend l&#8217;homme en charge.</p>
<p>Dans cette culture, bourgeoise et capitaliste, l&#8217;individu apparaît au premier plan, comme sujet, avec son pouvoir, sa sensibilité propre, son statut générateur de toute objectivité. Le sujet se sent au-dessus de l&#8217;objet, l&#8217;homme est déclaré le roi de la nature. Ceci n&#8217;existe pas dans la culture antique. La personnalité n&#8217;y a pas cette signification colossale et absolutisée qu&#8217;elle prend dans la nouvelle culture européenne.</p>
<p>La prise de possession de la nature à travers la conception du paysage et de la peinture, comme fenêtre sur le monde, participe de ce même changement d&#8217;attitude qui va caractériser la science moderne.</p>
<p>A l&#8217;ordre des choses succède l&#8217;ordre imposé par l&#8217;homme. La nature propose, mais l&#8217;homme dispose.</p>
<p>Aux critères de vérité correspondant à la logique des choses succèdent des critères de vérité liés à l&#8217;efficacité de l&#8217;action. &#8220;C&#8217;est vrai parce que cela marche&#8221; devient la devise de la science. &#8220;C&#8217;est vrai parce que c&#8217;est expressif&#8221; devient la devise de l&#8217;art. En art comme en science, l&#8217;ontologie cède le pas au fonctionnalisme, avec une dérive incessante vers l&#8217;objet de consommation.</p>
<p>On consomme du paysage ou de l&#8217;art contemporain comme on consomme de l&#8217;informatique et des médicaments.</p>
<p>Statut commun de l&#8217;Art et de la Science, qui modèle d&#8217;une manière analogue ces deux domaines de la culture.</p>
<p>Statut commun qui se manifeste dans l&#8217;entrecroisement des conceptions de l&#8217;esthétique et de celles de l&#8217;épistémologie. On voit bien que l&#8217;enjeu est le même et exprime toujours la tension entre la représentation et la réalité. De fait, la plupart des concepts centraux de l&#8217;esthétique, comme ceux de réalisme ou d&#8217;image, sont les concepts essentiels de l&#8217;épistémologie. On pourrait bien concevoir un dictionnaire à deux registres, où chaque entrée verrait produire un discours sur l&#8217;art et un discours sur la science. Pourquoi les cloisons sont maintenues étanches? Il faut les briser.</p>
<h3>Matière et Forme</h3>
<p>Une des problématiques communes à l&#8217;art et à la science est celle des rapports entre la matière et la forme. Si la matière est le support nécessaire de la forme et de l&#8217;information, la théorie esthétique classique de Kant à Hegel et Cassirer, assume la disparition finale du matériau dans la transmission du message. La beauté devient abstraite, indépendamment du support. C&#8217;est cette voie là qui a été suivie au XXème siècle par la théorie mathématique de l&#8217;information et les conceptions théoriques de l&#8217;informatique. En ramenant tout à un jeu de zéros et de uns, l&#8217;informatique exprime souvent le même idéal que l&#8217;art abstrait. S&#8217;abstraire du support matériel explicite. L&#8217;art contemporain bat en brèche cette prétention en traitant le matériau indépendamment de la forme. Ne peut-on être frappé de voir de nos jours, sous l&#8217;influence des théories quantiques, la théorie classique de l&#8217;information battre en retraite devant un slogan provocateur : &#8220;L&#8217;information est physique&#8221;. Ces révolutions parallèles de l&#8217;art et de la science révèlent les rythmes profonds qui les sous-tendent en commun.</p>
<p>Simon DINER (+ 2013)</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Colloque La pensée numérique</title>
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		<pubDate>Sun, 24 Mar 2013 18:56:58 +0000</pubDate>
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				<category><![CDATA[Art et Science au 21ème siècle]]></category>

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		<description><![CDATA[&#160; Actes du Colloque de Peyresq 7 &#8211; 10 septembre 1999 Carlos Alvarez, Jean Dhombres, Jean-Claude Pont (éd.) &#160; Association Peyresq Foyer d&#8217;Humanisme Responsables : Carlos Alvarez (Mexico), Jean Dhombres (Paris), Jean-Claude Pont (Genève) et l&#8217;équipe de la revue Sciences et Techniques en Perspective Rédacteurs : Ian Lacki (Genève), Marco Panza (Paris), Paolo Freguglia (Pise),...]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>&nbsp;</p>
<h2>Actes du Colloque de Peyresq 7 &#8211; 10 septembre 1999</h2>
<h2>Carlos Alvarez, Jean Dhombres, Jean-Claude Pont (éd.)</h2>
<p>&nbsp;</p>
<p>Association Peyresq Foyer d&#8217;Humanisme</p>
<p>Responsables : Carlos Alvarez (Mexico), Jean Dhombres (Paris), Jean-Claude Pont (Genève) et l&#8217;équipe de la revue Sciences et Techniques en Perspective</p>
<p>Rédacteurs : Ian Lacki (Genève), Marco Panza (Paris), Paolo Freguglia (Pise), Vincent Jullien (Brest), François Loget (Caen), Antoni Malet (Barcelone), Rafaël Martinez (Mexico), Patricia Radelet-de Grave (Louvain-la-Neuve)</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<h3><a title="La Pensée Numérique" href="http://www.peiresc.org/la-pensee-numerique/">Voir les actes du colloque sur la pensée numérique</a></h3>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Sémiotique du vide</title>
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		<pubDate>Thu, 21 Mar 2013 19:47:10 +0000</pubDate>
		<dc:creator><![CDATA[admin]]></dc:creator>
				<category><![CDATA[Art et Science au 21ème siècle]]></category>

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		<description><![CDATA[Art, sens commun et physique théorique. Simon DINER (+ 2013) «La théorie des probabilités n’est autre que le sens commun fait calcul » Pierre Simon de Laplace Vous avez dit le vide. Le vide appartient au sens commun ou bien encore à la physique naïve[1]. Cet article voudrait montrer comment les constructions de la physique...]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<h2>Art, sens commun et physique théorique.</h2>
<p>Simon DINER (+ 2013)</p>
<blockquote><p>«La théorie des probabilités n’est autre que le sens commun fait calcul »</p>
<p>Pierre Simon de Laplace</p></blockquote>
<h2>Vous avez dit le vide.</h2>
<p>Le vide appartient au sens commun ou bien encore à la physique naïve[1]. Cet article voudrait montrer comment les constructions de la physique du XX ème siècle éclairent les démarches parfois « somnambuliques » du sens commun, et s’éclairent en retour de la logique du bon sens. En définitive cet aller et retour jette une lueur intéressante sur les démarches de l’esprit cognitif et sur la construction du sens et de l’expression. Que les pratiques artistiques prennent au passage un jour nouveau n’étonnera que les naïfs qui veulent encore à tout prix séparer l’art de la science. Tout ceci se coule dans le moule du langage de l’information en évitant bien sûr de confondre déluge de signaux et information, ce qui ne peut se faire qu’en préservant le caractère contextuel de celle ci.</p>
<p>Ce texte se développe sur deux niveaux. Un niveau principal qui cherche délibérément à rester « naïf ». Un niveau de notes « infrapaginales » qui concentrent les technicités sous-jacentes. Une lecture à deux voies.</p>
<h2>350 ans après Pascal, 2500 ans après Démocrite, que peut-on encore dire du vide ?</h2>
<p>Le mot vide semble dans son emploi ambigu et labile renvoyer à une catégorie conceptuelle assez bien définie sans pour autant représenter toujours la même chose. Là se trouve sans doute la cause de ces renversements paradoxaux du discours, qui en voulant envisager la chose, laisse entendre selon le cas, que le Vide est vide ou le Vide est plein. Au cours des siècles les philosophes et les savants ont donné le nom de vide à bien des choses différentes, tout en cherchant parfois un autre terme comme l’éther ou la quintessence pour désigner le vide lorsqu’il est plein[2].</p>
<p>Bornons nous à quelques citations.</p>
<blockquote><p>« Mais le vulgaire entend par vide une extension où ne se trouve aucun corps sensible ; comme il pense que tout l’être est corporel, là où il n’y a rien c’est le vide&#8230;..</p>
<p>Il faut expliquer une fois de plus que le vide séparé des choses que prônent certaines théories n’existe pas ».</p>
<p>Aristote. Physique. Livre IV. 214 b</p>
<p>« Tout corps doit nécessairement être en quelque chose. La chose en laquelle il est, doit différer de ce qui l’occupe et la remplit ; cette chose doit être incorporelle et comme impalpable. Cette substance qui est ainsi constituée qu’elle puisse recevoir un corps en elle même et être occupée par lui, nous disons qu’elle est vide. Il est nécessaire qu’il existe une substance du vide ».</p>
<p>Cleomedes. (1 er siècle av. J.C. )</p>
<p>Du mouvement circulaire des corps célestes</p>
<p>« Que le vide ne puisse être cela paraît. En effet, s’il existait il serait une substance ou un accident. Mais le vide n’est pas une substance incorporelle, car il serait âme ou intelligence. Il n’est pas non plus une substance qui soit corps, car il occuperait un lieu. Enfin il n’est pas accident, car aucun accident ne peut exister séparé d’une substance, et le vide est une dimension séparée. Il n’est donc rien du tout, ce que j’accorde avec Aristote&#8230;.</p>
<p>Roger Bacon. (XIII éme siècle)</p>
<p>Science de la quintessence</p>
<p>« M. Newton prouve d’une manière très vraisemblable, qu’outre le milieu aérien particulier dans lequel nous vivons et nous respirons, il y en a un autre plus répandu et plus universel qu’il appelle milieu éthéré. Ce milieu est beaucoup plus rare et subtil que l’air, et par ce moyen il passe librement à travers les pores et les autres interstices des autres milieux et se répand dans tous les corps. Cet auteur pense que c’est par l’intervention de ce milieu que sont produits la plupart des grands phénomènes de la nature ».</p>
<p>Encyclopédie de Diderot et d’Alembert</p>
<p>Article « Milieu éthéré » 1757</p>
<p>« L’éther est une substance matérielle incomparablement plus fine que les corps visibles que l’on suppose exister dans les parties de l’espace qui semblent vides&#8230;.. L’éther est différent de la matière ordinaire. ».</p>
<p>J.C. Maxwell</p>
<p>Article « Ether » dans Encyclopedia Britannica.1879</p>
<p>« Peut nous importe que l’éther existe réellement, c’est l’affaire des métaphysiciens ; l’essentiel pour nous c’est que tout se passe comme s’il existait et que cette hypothèse est commode pour l’explication des phénomènes. Après tout, avons nous d’autres raisons de croire à l’existence des objets matériels ? Ce n’est là aussi qu’une hypothèse commode ; seulement elle ne cessera jamais de l’être, tandis qu’un jour viendra sans doute où l’éther sera rejeté comme inutile ».</p>
<p>H. Poincaré</p>
<p>La science et l’hypothèse. 1902</p>
<p>« Une réflexion plus attentive nous apprend pourtant que cette négation de l’éther n’est pas nécessairement exigée par le principe de relativité restreinte&#8230;. Nier l’éther, signifie en dernier lieu qu’il faut supposer que l’espace vide ne possède aucune propriété physique. Or les faits fondamentaux de la mécanique ne se trouvent pas en accord avec cette conception&#8230;.D’après la théorie de la relativité générale, l’espace est doué de propriétés physiques ; dans ce sens par conséquent un éther existe ».</p>
<p>A. Einstein</p>
<p>L’éther et la théorie de la relativité. Conférence.1920</p></blockquote>
<h2>Mais si le vide n’est rien, comment peut-il être plein ?</h2>
<p>C’est que le vide n’est pas le rien ou le néant. Le concept de vide contient un élément essentiel de relativité. Comme le disait Descartes, reprenant « Hermès Trismégiste », lorsque nous disons qu’un lieu est vide, il est constant que nous ne voulons pas dire qu’il n’y a rien du tout en ce lieu ou en cet espace, mais seulement qu’il n’y a rien de ce que nous présumons y devoir être. Le concept de vide exprime l’attente déçue d’un évènement.</p>
<h2>Le vide n’est donc pas ce qui reste lorsque l’on a tout enlevé ?</h2>
<p>Non pas. Les reformulations multiséculaires, tout comme les conceptions modernes, indiquent que le vide a toujours été considéré au sens où le langage dit d’un discours qu’il est vide, c.a.d. ne contient pas d’information.</p>
<p>Le plat pays qui est le mien, chante Jacques Brel.</p>
<h2>Le vide c’est l’absence d’information ?</h2>
<p>Exactement. Or, comme le montre la théorie moderne de l’information, l’information c’est avant tout la surprise. Le vide c’est donc l’absence de surprise. Le fait qu’une bouteille soit pleine est une (bonne) surprise. Normalement une bouteille est vide. La présence de quelque chose est une surprise. En général il n’y a rien.</p>
<p>De ce point de vue le vide semble désigner tout ce qui se trouve dans une situation banale, normale. La normalité signifie l’absence de caractères distinctifs ou d’évènements exceptionnels. A ce titre le vide est absence de forme et de nouveauté, absence de dissymétrie et d’inhomogénéité, absence de figure et d’image. Dans le taoisme chinois, le vide est clairement caractérisé par l’indifférenciation, ce qui lui confère un rôle fonctionnel, car c’est grâce à lui que le plein du réel peut se manifester.</p>
<p>Le concept de vide, tout comme celui de normalité, renvoie en permanence à une situation considérée comme la plus naturelle, la plus fréquente, la plus probable dans les circonstances données. Le normal face au pathologique !</p>
<p>Que ce soit le vide des atomistes ou le vide des cosmologistes, on désigne ainsi toujours ce qui est le plus probable, considérant la matière ou l’univers comme ce qui est le plus improbable. C’est bien ainsi que l’entend Siger de Brabant au XIII ème siècle quand il s’étonne : « Pourquoi y a –t-il quelque chose plutôt que rien ? », considérant le quelque chose comme anormal par rapport au rien. C’est bien ce que pensait Aristote, pour qui la matière (hylé) est vide de forme et inaccessible, mais partout présente, potentiellement en attente de forme, et de ce fait plus probable dans le monde que le vide (rien) ou la forme. La hylé c’est son vide à lui, en attente d’informa(tion). Le vide-rien n’existe pas.</p>
<p>Dans chaque situation, un degré zéro définit une normalité que le langage métaphorise comme le vide .</p>
<h2>Y a-t-il donc un vide pour chaque système physique ?</h2>
<p>Bien sûr.</p>
<p>La théorie quantique se conforme à ce point de vue en appelant vide, l’état fondamental de tout système microphysique, en particulier lorsqu’il s’agit de champs. Le vide quantique c’est l’état sans excitations. Mais ce n’est qu’un simple état de « repos » du système et il n’est surtout pas un « rien ». Car le message central de la théorie quantique est dans l’impossibilité d’existence d’un état à énergie nulle, ce qui éliminerait le hasard par l’immobilité absolue.</p>
<p>La physique quantique ramène l’étude de tout objet quantique, les champs en particulier, à la genèse d’excitations à partir d’un vide quantique convenablement défini, considéré comme origine. Toute la théorie quantique des champs passe son temps à définir et à redéfinir le vide lors du changement des conditions physiques (modification des conditions matérielles et des types d’interactions). C’est une chronique des changements de vide, dont le célèbre effet Casimir est le paradigme universel. La physique quantique met pleinement en lumière le rôle fonctionnel du vide quantique, comme source théorique des manifestations du réel.</p>
<p>Ainsi un atome d’hydrogène isolé, sans interactions, est associé par la mécanique quantique à l’état le plus fréquent, le plus probable. L’état fondamental disent les physiciens, qui l’opposent aux états excités plus riches en énergie. L’état fondamental, c’est le vide. Il est vide d’excitations. Or ce sont précisément les excitations qui sont les seules sources de notre information expérimentale sur l’atome d’hydrogène. Rappelons que c’est parce qu’il reproduisait avec exactitude toutes les raies du spectre de l’hydrogène que Schrödinger a cru au miracle de son équation, et les autres avec lui.</p>
<p>Notons là que le physicien puise dans son stock d’images du sens commun pour nommer un objet mathématique qu’il vient de construire. Son discours est révélateur.</p>
<p>Ecoutons le parler d’état fondamental (ground state en anglais, Grundsatz en allemand ). C’est l’état correspondant au minimum d’énergie du système, le niveau d’énergie fondamental.</p>
<p>On le voit jouer là avec l’idée de fondement tout comme avec celle de fond. Il construit une base sur laquelle il va s’appuyer, un fond sur lequel les phénomènes vont se déployer.</p>
<p>Certains physiciens ont même commis le lapsus de désigner cet état de vide comme l’état normal.</p>
<p>L’intérêt de la mécanique quantique est de démonter explicitement le mécanisme de construction du vide comme mécanisme fondamental de la représentation du réel. Une stratégie cognitive. C’est pour cela que nous allons nous y attarder.</p>
<p>&nbsp;</p>
<h2>Le vide est une référence cognitive ou perceptive ?</h2>
<p>Tout à fait.</p>
<p>La musique va nous fournir des exemples intéressants.</p>
<p>Il serait faux de croire que les silences musicaux jouent le rôle de vide. Il n’en est rien, car les silences constituent des informations très importantes. Dans le développement de la phrase musicale ils constituent comme les sons autant de surprises essentielles.</p>
<p>Par contre, le son obtenu lorsque l’on attaque la corde d’un violon avec l’archet est un son fondamental, par référence aux sons obtenus si de plus on effleure de l’autre main la corde au point moitié, tiers, quart&#8230; On obtient ainsi des sons très doux que l’on appelle les sons harmoniques et qui sont les « excitations » du son fondamental, jouant ici le rôle de vide. Tout comme pour l’atome d’hydrogène.</p>
<p>Il y a donc autant de vides que de sons fondamentaux.</p>
<p>Mais plus étonnant encore la musique cherche à construire des vides universels. C’est à dire des phénomènes sonores dont la régularité périodique exclut toute surprise pour l’auditeur mais lui permet de prendre appui pour évaluer les sonorités.</p>
<p>C’est le cas du diapason. Un son (le la 435 par exemple) qui sert de référence aux autres sons. L’histoire et la notion de diapason sont suffisamment complexes pour illustrer la complexité de la notion de vide en musique. Sans parler de la basse continue en musique baroque ou du lancinant fond sonore créé par le tanpura dans la musique traditionnelle indienne.</p>
<p>On voit sans équivoque que la notion de vide s’assimile aisément à celle de fond, et que la relation vide-objet/phénomène est tout à fait identique à la fameuse relation fond-figure mise en avant par la psychologie gestaltiste. Il s’agit dans les deux cas de la même stratégie de représentation de la réalité perçue, avec toutes les ambiguïtés qui s’y rattachent. Le vide comme le fond sont des constructions mentales. Nous y reviendrons longuement.</p>
<h2>Ainsi le vide n’est pas ce que l’on croît d’ordinaire. En particulier lorsque l’on dit que la nature a horreur du vide.</h2>
<p>Bien sûr que non. Le vide est un concept désignant quelque chose qui n’apporte pas d’information par lui même, mais permet de situer ou de donner un sens à des objets ou des évènements. Vide ou espace vide jouent le même rôle.</p>
<h2>Le vide est neutre en quelque sorte ?</h2>
<p>Voilà une des grandes idées derrière le concept de vide. Le vide est neutre. Tout comme le zéro, il se tient entre les choses. Neutre pour bien faire référence et permettre de distinguer les choses. Pensez au rôle décisif que joue le zéro en mathématique. C’est à juste titre que la servante du professeur Cosinus, s’étonnait, à la vue d’une équation au tableau noir, qu’il faille écrire tant de choses pour finir par les déclarer égales à zéro. Mais il aurait été trop long de lui expliquer qu’il ne faut pas confondre le neutre et le rien.</p>
<h2>Si le vide se tient entre les choses c’est donc en quelque sorte un médiateur ?</h2>
<p>Tout à fait.</p>
<p>Un médiateur c’est ce qui concilie les oppositions. Le vide, sous des noms divers, l’éther ou la quintessence, se manifeste toujours comme un médiateur. Conciliateur et intermédiaire. Révélateur sans doute. C’est le rôle que les alchimistes attribuaient à la quintessence, dont ils faisaient dépendre les transformations chimiques entre les éléments. Transformer le mercure en or ne se fait pas sans intermédiaire.</p>
<h2>Les alchimistes n’ont pas trouvé la quintessence, mais la science moderne n’a-t-elle pas identifié le vide ?</h2>
<p>Pascal en effet pensait l’avoir trouvé. Le vide des pots de confiture, de nos lampes électriques et de nos tubes de télévision semble lui donner raison. Et pourtant dans ce vide là il y a de la lumière. Il faut bien que cette lumière s’appuie sur quelque chose pour se propager. A moins de s’appuyer sur elle même&#8230;..</p>
<h2>Est ce là l’idée de l’éther ?</h2>
<p>Oui. Mais ce quelque chose appelé éther, et qui serait comme un « milieu du vide » n’a reçu ni modèle satisfaisant, ni confirmation expérimentale. Et cela malgré les efforts des plus grands savants du XIX ème siècle, qui ont créé la science de l’électromagnétisme. Pour en finir, Einstein, avec la théorie de la relativité restreinte, a mis à mort cet éther là. Ce qui ne l’a pas empêché de refaire surface avec obstination sous des jours nouveaux.</p>
<h2>Tout comme le rêve des alchimistes, le rêve de la science moderne s’écroule-t-il donc ?</h2>
<p>Oui. Ni la quintessence, ni l’éther n’ont pu être saisi comme substance. Tout comme l’échec de la recherche de la quintessence a poussé l’alchimie hors du domaine opératoire vers une activité spéculative, l’échec de la mise en évidence de l’éther a poussé la science su XX ème siècle vers une démarche de plus en plus spéculative et abstraite, fondée sur les mathématiques. Comme si les équations en savaient plus que nous.</p>
<h2>Que dites vous là ! La science contemporaine n’a-t-elle pas mis la main sur les atomes, les molécules et les particules élémentaires ?</h2>
<p>Bien sûr. Elle a prouvé l’existence des atomes et des particules. Elle montre et voit les atomes. Mais en fait elle ne sait pas vraiment ce qu’elle voit sous le nom d’atome. On a pu dire que « l’atome d’hydrogène c’est l’équation de Schrödinger de l’atome d’hydrogène ». Ce n’est pas une boutade.</p>
<h2>Expliquez vous.</h2>
<p>La mécanique quantique pratique à sa manière une politique de la « terre brûlée » en adoptant une stratégie de la « boîte noire »[3].</p>
<p>La physique quantique expérimentale montre que tout système microphysique se comporte comme une espèce de caméléon. Selon les circonstances, selon la manière dont on l’interroge il présente des propriétés laissant penser tantôt qu’il est une particule tantôt qu’il est une onde. En fait il n’est ni l’une ni l’autre, ni d’ailleurs les deux à la fois. Il est un quelque chose, on ne sait pas quoi. On peut seulement en décrire les réponses aux sollicitations extérieures sans expliquer l’origine de ces réponses. Cette situation de boite noire est mise en forme mathématiquement par la mécanique quantique, qui a pour vertu essentielle d’apaiser cette contradiction entre les ondes et les particules en introduisant un objet mathématique caractéristique de la boite noire : l’état[4]. L’histoire du système physique va se réduire à la spécification d’états. L’état fondamental ou état vide et les états excités.</p>
<p>C’est l’état qui contient toute l’information disponible sur le système microphysique dans la mécanique quantique[5].</p>
<p>C’est autour de cette notion centrale d’état que se concentre toute la vertu cognitive de la mécanique quantique.</p>
<p>En particulier le vide quantique est un état et non pas une substance.</p>
<h2>Qu’est ce que le vide quantique ?</h2>
<p>Plus précisément on réserve le nom de vide quantique à l’état fondamental (vide) d’un système quantique particulier comme le champ électromagnétique ou tout autre champ. En l’absence de lumière il semble subsister quelque chose que l’on caractérise mathématiquement par « l’état vide du champ électromagnétique quantifié ». Le vide quantique[6].</p>
<h2>Le vide quantique n’est pas une substance.</h2>
<p>Effectivement c’est un concept mathématique dans une théorie abstraite, la théorie quantique des champs. Mais à force de l’évoquer les physiciens se laissent prendre au jeu de rêver d’une substance qu’ils ne peuvent surprendre en flagrant délit.</p>
<p>Cette substance imaginaire serait responsable de bien des phénomènes de la nature. Depuis l’émission de la lumière (par frottement de la matière contre le vide) jusqu’à l’apparition de l’univers tout entier (émergeant du vide immense réservoir d’énergie et de particules).</p>
<h2>Est ce un fantasme ?</h2>
<p>Oui et non. Interrogez les psychanalystes.</p>
<p>C’est sans doute un bouc émissaire conceptuel. Le vide quantique permet d’exprimer les propriétés de la matière et des interactions en recourrant à un médiateur mathématique, faute sans doute de pouvoir le faire directement.</p>
<p>Ecoutons Louis de Broglie, celui par lequel le scandale est arrivé. Toutes les particules matérielles, électrons, neutrons, atomes, molécules&#8230;..l&#8217;homme, sont accompagnés d&#8217;un phénomène ondulatoire (l&#8217;onde de de Broglie). Autour de chaque particule il ne peut y avoir le vide. Mais quoi donc alors?.</p>
<p>De Broglie se méfie des formalismes de la théorie quantique des champs:</p>
<blockquote><p>« Il faudrait être bien naïf pour penser que toutes ces petites jongleries avec des symboles &#8220;démontrent&#8221; l&#8217;existence des corpuscules ou encore qu&#8217;elles nous apprennent ce qu&#8217;est un corpuscule dans la réalité physique. Elles nous montrent simplement que le formalisme de la seconde quantification des bosons est compatible avec l&#8217;existence des particules. C&#8217;est là une condition qui est nécessaire pour que cette théorie soit acceptable, mais qui à mon avis n&#8217;est pas suffisante pour en faire une théorie des bosons vraiment complète et satisfaisante du point de vue physique. »</p></blockquote>
<p>Et pourtant il cède au charmes subtils de cette théorie et se plait à imaginer un substratum universel ou un milieu subquantique caché&#8230;&#8230;.tout en hésitant entre un &#8220;vide&#8221; milieu matériel et un &#8220;vide&#8221; état quantique, reflet de potentialités.</p>
<blockquote><p>« Ces constatations ont amené la Physique quantique contemporaine à devenir de plus en plus consciente du fait que ce que nous nommons le vide n&#8217;est pas du tout un milieu dénué de propriétés physiques, mais bien plutôt une sorte d&#8217;immense réservoir ( d&#8217;énergie, a-t-il écrit puis barré sur son manuscrit) d&#8217;où peuvent émerger au niveau microphysique des unités ou des paires corpusculaires et où aussi ces unités et ces paires disparaissant du niveau microphysique peuvent s&#8217;engloutir.</p>
<p>Si cette conception est exacte ( et il semble bien aujourd&#8217;hui qu&#8217;elle le soit) il y aurait trois niveaux de la réalité physique.</p>
<p>1° le niveau macrophysique des phénomènes macroscopiques directement observables à notre échelle qui est le domaine propre de la Physique dite &#8220;classique&#8221;;</p>
<p>2° le niveau microphysique ou quantique qui est celui des molécules, des atomes, des noyaux ou plus généralement des particules élémentaires, qui est le domaine propre de la Physique quantique;</p>
<p>3° enfin le niveau le plus profond, hypomicrophysique ou subquantique pourrait on dire, constitué par ce &#8221; vide&#8221; réservoir immense d&#8217;énergie sous jacente dont nous ignorons encore presque tout. Les mots nous trahissent pour désigner ce niveau profond de la réalité: le mot vide ne convient pas du tout car rien ne serait plus plein que ce vide. L&#8217;expression &#8220;substratum universel&#8221; ( ou une autre de ce genre ) serait meilleure.</p>
<p>J&#8217;emploierai cependant habituellement le mot vide couramment usité, mais vous devez imaginer qu&#8217;il doit être mis entre guillemets (&#8220;le vide&#8221;).</p>
<p>Nous ne savons pas si, quand un boson apparaît au niveau microphysique sortant du &#8220;vide&#8221;, il existait déjà dans ce substratum à l&#8217;état préformé, ou s&#8217;il est &#8220;créé&#8221; au moment de son apparition. Nous ne savons pas davantage si, quand un boson disparaît du niveau microphysique pour s&#8217;engloutir dans le &#8220;vide&#8221;, il subsiste dans ce substratum dans un état indécelable ou s&#8217;il est &#8220;détruit&#8221; au moment de sa disparition. »</p>
<p>Cours professé à la Sorbonne durant l&#8217;année scolaire 1957-1958. (Inédit)</p>
<p>« On est évidemment amené à penser que toute particule, même quand elle nous paraît isolée, est en contact avec un milieu subquantique caché qui constitue une sorte d&#8217;invisible thermostat&#8230;..La particule échangerait ainsi continuellement de l&#8217;énergie et de la quantité de mouvement avec ce milieu subquantique&#8230;&#8230;&#8230;</p>
<p>Dès qu&#8217;on a admis l&#8217;existence d&#8217;un &#8220;milieu subquantique&#8221; caché, on est amené à se demander quelle est la nature de ce milieu. Il a certainement une nature très complexe. En effet, il doit d&#8217;abord ne pas pouvoir servir de milieu de référence universel, ce qui serait en opposition avec la théorie de la Relativité. De plus nous verrons qu&#8217;il se comporte non pas comme un thermostat unique, mais plutôt comme un ensemble de thermostats dont les températures seraient reliées aux énergies propres des diverses sortes de particules&#8230;&#8230; ».</p>
<p>La réinterprétation de la mécanique ondulatoire. 1971 [5]</blockquote>
<p>Chaque particule emporte son vide propre. Il n&#8217;y aurait pas de Vide unique, mais des phénomènes particulaires que l&#8217;on représente comme particule et vide associé. Il y&#8217;a gros à parier que la réalité est très proche d&#8217;une telle conception&#8230;&#8230;</p>
<p>Et de plus il y&#8217;a un phénomène ondulatoire! C&#8217;est bien là à nouveau le type de défi à l&#8217;imagination que présentait l&#8217;éther.</p>
<p>L’austérité de la mécanique quantique n’empêche pas les physiciens de rêver.</p>
<h2>Est ce donc une fiction commode ?</h2>
<p>Dur à dire. En tout cas c’est ce qu’aurait pensé Poincaré.</p>
<p>Et pourtant toute la technologie récente, qui sera la technologie quantique du XXI ème siècle ne cesse d’invoquer « l’igénièrerie du vide ». Sans oublier les sommes importantes dépensées par la NASA pour tenter « d’extraire de l’énergie du vide ».</p>
<p>Les alchimistes franciscains recherchaient la quintessence comme un remède à la faim et à la misère dans le monde. Nous utilisons « le vide » comme un recours universel pour tout ce que nous ne savons pas expliquer.</p>
<p>Matthews, correspondant scientifique du Sunday Telegraph, exprime une opinion que bien des physiciens partagent :</p>
<blockquote><p>« Chaque fois que vous allumez la lumière, vous assistez à un phénomène dont les physiciens pensent qu&#8217;il pourrait être la clef du big-bang&#8230;&#8230;..</p>
<p>Solution du cauchemar du cosmologiste, explication de la gravitation et remède à la crise mondiale de l&#8217;énergie?</p>
<p>Le danger est de voir le Vide devenir la réponse de tout un chacun pour tout. Mais il semble que ce soit un pari sûr de voir vraisemblablement les théoriciens du vide rencontrer quelques grandes surprises dans les années à venir.</p>
<p>Les philosophes avaient raison: la nature a horreur du vide. Il se peut bien que les savants du prochain siècle en soient amoureux. »</p>
<p>New Scientist. February 1995</p></blockquote>
<h2>Le vide quantique reflète-t-il une conception universelle du vide?</h2>
<p>Certainement. Car il semble bien que la notion de vide soit une catégorie assez bien définie de la connaissance. Catégorie que le vide quantique illustre parfaitement. Le vide quantique apparaît en effet comme une construction abstraite destinée à permettre une interprétation « d’objets » des évènements du champ d’observation, en distinguant ce qui semble normal de ce qui s’avère exceptionnel. Une façon de « chosifier » les évènements. Pour pouvoir jouer ce rôle de révélateur et de médiateur il doit comporter une information propre aussi réduite que possible. La seule information fournie par le vide se présente comme un « bruit de fond » ( les fluctuations du vide). La seule manifestation propre du vide c’est le bruit de fond. Elle révèle l’existence de ce fond qui sert de médiateur entre partenaires, de référence aux phénomènes. Le vide a cette qualité de neutralité informationnelle, cette discrétion propre nécessaire pour pouvoir participer à tout phénomène expressif. C’est le support même de l’expression.</p>
<p>L’expression est d’une manière générale la traduction d’une différence. Nous ne percevons que des différences comme l’a si bien exprimé Gregory Bateson dans sa conférence « Form, substance and difference » (1970) . Le vide est une construction qui permet l’expression des différences. La mécanique quantique représente les excitations comme des différences par au vide pris comme référence. De même la musique est une architecture des différences (ou des rapports) et s’emploie à les représenter au moyen de sons de référence. Selon le mot de Bateson, l’information est une différence qui fait la différence. Le vide (tout comme l’espace) est un concept nécessaire à la plupart des représentations (expressives) du monde.</p>
<p>De par sa généralité le concept de vide se prête à la métaphorisation au même titre que celui de corps. Le vide comme le corps sont des métaphores du fondement (fond). Ils font partie de ces métaphores qui permettent la formulation des grands principes de la physique et des grands principes de l’activité connaissante du sujet humain.</p>
<h2>Etonnant. La physique contemporaine utilise le vide comme métaphore.</h2>
<p>La physique a toujours été une grande consommatrice de métaphores, ne fut ce que par son utilisation systématique de l’analogie dans l’activité de modélisation, en particulier dans la culture cybernétique contemporaine.</p>
<p>La métaphore est le carrefour d’un transfert d’idées véhiculées par les mots et rendant le langage opératoire. Comme telle elle est essentielle dans tous les processus de formation de modèles qui font avancer la connaissance (scientifique). Lorsque Maxwell considère un champ électrique comme un fluide ou un atome comme une boule de billard, lorsque Bohr considère l’atome comme un petit système solaire, ils ne se bornent pas à utiliser des images pour mieux représenter. Ils transfèrent d’un domaine à un autre tout un ensemble de concepts qui vont enrichir la connaissance.</p>
<p>Des métaphores prenant appui sur Dieu et la Nature sont historiquement liées à la formulation de certains des principes les plus généraux de la physique moderne. La sagesse de Dieu, la simplicité de la nature, sont des sources de métaphores à l’origine de l’expression des principes de conservation chez Leibniz ou du principe de moindre action chez Maupertuis. Simplicité et conservation (symétrie et conservation) , principes variationnels sont l’âme fertile de la physique.</p>
<p>Au XI ème siècle le grand philosophe juif Maïmonide remarquait déjà que l’homme ne se figure l’existence qu’à travers la conscience du corps et qu’il applique cela tout naturellement à Dieu. Il le regrettait évidemment. Nous devons constater le rôle scientifique considérable joué par les métaphores du corps en particulier dans les problématiques de l’espace, du vide et de l’éther. Mais la notion de corps ne va pas de soi, pas plus que celle d’espace ou de vide. Ce que nous pouvons dire du corps peut en général se dire du vide. Le corps se présente tantôt comme une réalité objective, une chose, une substance, tantôt comme un signe, une représentation, une image. La psychanalyse freudienne va jusqu’à considérer le corps comme une fiction, à l’entrecroisement du fantasme, de l’inconscient et de l’imaginaire. Le corps devient alors une véritable construction à l’intérieur d’un système signifiant abstrait. N’en est-il pas de même du Vide dans le physique contemporaine, où la mécanique quantique raconte une fiction dans un espace mathématique abstrait (l’espace de Hilbert). Entre le Sensorium de Dieu chez Newton et le Vide Quantique, n’est ce pas le même fantasme qui est à l’œuvre.</p>
<blockquote><p>Je ne manipule pas l’espace, je ne joue pas avec lui,<br />
Je le déclare<br />
Barnett Newman</p></blockquote>
<h2>Le vide comme métaphore de la figure et du fond.</h2>
<p>Le physicien contemporain, spécialiste de mécanique quantique, jette alors un regard étonné et gourmand sur les pratiques de la représentation artistique, qui lui révèlent les caractères de sa propre pratique. Il découvre que toutes les expressions artistiques ont recours à la construction de fonds et que la problématique figure-fond mise à l’honneur par la psychologie gestaltiste est récurrente dans bien des domaines. Avec chez de très nombreux artistes ou critiques le sentiment profond que le vide et le fond sont un même combat pour l’expressivité.</p>
<p>Le physicien sait bien qu’il partage avec l’artiste la recherche de la représentation avec le dilemme commun du réalisme et de la mimésis. Qu’est ce que la théorie physique saisit du réel ? Il perçoit bien que le vide quantique est une construction mathématique. Il découvre en y réfléchissant qu’il n’y a pas de fonds dans la nature. Il n’y a que des arrière- plans sauf les jours de grand brouillard ou dans les situations de brouillage informationnel.</p>
<p>Le fait que le fond soit une construction mentale a été révélé par la considération systématique des instabilités fond-figure chez les gestaltistes. Le fond comme le vide est introduit par le créateur pour satisfaire aux exigences cognitives du cerveau humain. Introduire ou reconnaître un fond signifie avant tout que l’on est en position de représentation et non pas en situation de mimésis. Le fond comme le vide affirment l’aspect fonctionnel de l’œuvre au dépens de l’aspect ressemblance. Et ceci dans tous les domaines où la notion de fond est pertinente, en peinture, en musique, en littérature même.</p>
<p>Le physicien reconnaît là une doctrine plus générale de la physique, où à strictement parler l’espace n’existe pas en lui même mais s’avère comme un moyen perceptif ou mathématique pour traduire l’existence des objets et leurs interactions. C’est là une des grandes leçons de la relativité générale qui montre la non indépendance de la matière et de l’espace, la non autonomie de l’espace. La matière dit à l’espace comment se courber. En l’absence de matière l’espace est plat, vide disons nous. C’est la situation normale. La présence de matière est pathologique. « La matière est une maladie de l’espace » dit joliment René Thom.</p>
<p>Schopenhauer a très bien perçu le caractère conventionnel de l’espace (vide) comme intermédiaire imperceptible mais nécessaire à la représentation des choses :</p>
<blockquote><p>« La preuve la plus convaincante et aussi la plus simple de l’idéalité de l ‘espace est que nous ne pouvons pas faire abstraction de l’espace, contrairement à tout le reste. Nous ne pouvons que le vider. Tout, tout, nous pouvons tout éliminer de l’espace par la pensée, le faire disparaître, nous pouvons également très bien concevoir que l’espace entre les étoiles fixes soit absolument vide, et ainsi de suite. Il n’y a que l’espace même dont nous ne puissions d’aucune manière nous débarrasser. Quoique nous fassions, où que nous nous postions, il s’y trouve et n’a de fin nulle part, car il est à la base de toutes nos représentations, il en est la condition première »</p>
<p>Parerga und Paralipomena</p>
<p>II è partie. Leipzig. 5 vol. t.5, p57</p></blockquote>
<p>Ce texte est cité et traduit par Pierre Schneider dans la monumentale étude qu’il consacre au fond en peinture : « Petite histoire de l’infini en peinture ». [6]
<p>Notre physicien lit cet ouvrage avec un intérêt passionné, notant au passage toutes les similitudes entre le vide et le fond. Les clins d’œil sont incessants et il s’amuse à voir l’auteur se débattre avec succès dans tous les pièges de la langue, et toutes les difficultés qu’il y a à jongler avec les termes vide et rien.</p>
<p>Il reconnaît d’emblée que le fond est une création artificielle qui rend l’image visible :</p>
<blockquote><p>« J’appelle fond ce qu’il y a quand il n’y a plus rien derrière. Rien, c’est à dire le vide, et si l’on pousse plus avant, le support – mur, toile, feuille de papier, plaque de métal ou de pierre. Le support sert de fond, il n’est pas le fond&#8230;&#8230;</p></blockquote>
<p>Le fond c’est nous qui l’apportons, c’est l’image qui le greffe sur la pierre ou sur la toile aveugle, qu’elle transforme ainsi en support faute de quoi elle demeure invisible » (p.14).</p>
<p>Le fond c’est le rien de l’image, et c’est ce rien là qui rend l’image visible. Mais cette image est loin d’être illusionniste, elle s’affirme image.</p>
<blockquote><p>« L’image ne se confond plus, ne saurait plus être confondue avec son support matériel. Entre elle et lui s’insère comme en peinture, ce vide que l’homme transporte avec lui où qu’il aille et que j’appelle fond » (p.22 ).</p></blockquote>
<p>Le fond pour ne pas confondre. Le vide pour distinguer les phénomènes et les particules. Le vide et le fond pour bien marquer la distinction entre l’œuvre et le modèle.</p>
<blockquote><p>« Il (le peintre) sait que sa tâche, qu’il le veuille ou non, sera d’abord de montrer ce qui l’en (du modèle) sépare – le vide, le fond, l’Abgrund&#8230;&#8230; » (p. 23 ).<br />
« &#8230;.s’interjecte entre les figures et le support, ce vide énigmatique que j’ai nommé fond. » (p. 20 ).</p></blockquote>
<p>Dans un carnet utilisé en 1858 et 1859, Degas note : « Il faut que je pense aux figures avant tout, ou au moins que je les étudie en pensant seulement aux fonds ».</p>
<blockquote><p>« Tout ce qui entre dans la composition des images relève soit des figures soit du fond. L’arrière plan est une figure qui se veut aussi grande que le fond afin de se substituer à lui et l’empêcher ainsi d’envahir le champ pictural&#8230;.Le fond perdu (Abgrund), modalité du fond (Grund) s’en distingue par sa profondeur illimitée&#8230;.</p>
<p>Ces fluctuations du rapport des figures et du fond composent une histoire de la conscience (et, en creux, de l’inconscient). » (p.16 ).</p></blockquote>
<p>L’arrière plan est un faux fond. Faux vide et vrai vide. Instabilité du vide. Echange entre figures et fonds dans les illusions gestaltistes.</p>
<blockquote><p>Tout vient du fond et y retourne<br />
Joan Miro</p></blockquote>
<h2>Le fond comme vide créateur en peinture.<br />
Vous pensez sans doute tout d’abord à l’icône orthodoxe ?</h2>
<p>Le fond joue dans la peinture d’icônes un rôle considérable. Il est l’objet de tous les soins du peintre depuis la préparation de la tablette de bois avec ses enduits divers, jusqu’aux dorures et aux différentes applications métalliques, y compris éventuellement la couverture presque totale de l’icône par une châsse en argent ciselé.</p>
<p>Entre le fond et le vide la peinture d’icônes établit une correspondance métaphysique éblouissante. D’autant plus évidente que la théologie orthodoxe a partie liée avec l’apophatisme, qui prend racine chez Plotin et Pseudo Denys l’Aréopagite. Une théologie négative qui s’épanouit chez Maxime le Confesseur, Jean de Damas, le défenseur des icônes, et Grégoire Palamas, l’initiateur de l’hésychasme. Une théologie négative qui donne aux fonds dans l’icône des privilèges incomparables que Malevitch traduira a sa façon par ses tableaux manifestes du Carré Noir et du Carré Rouge. Avec cette attitude extrême de certains iconographes qui voudraient exprimer « le vide de l’icône » en prétendant avoir réalisé une icône dans un support en bois recouvert d’une feuille d’or.</p>
<p>Car le fond d’or dans l’icône est un vide rayonnant fondamental. Les traités d’iconographie le dénomment lumière. Il est à la fois mur et lumière, pour marquer la limite de l’inaccessible et la médiation lumineuse entre la divinité et le monde. Un éther lumineux impalpable et présent. Tout comme l’iconostase dans l’église orthodoxe.</p>
<p>Le prince Troubetskoi, fameux pour ses études de l’iconographie, écrit justement dans « Deux mondes dans l’iconographie russe » (1916) [7] :</p>
<blockquote><p>« Et voici sans doute le fil conducteur : la mystique de l’iconographie est avant tout une mystique du soleil au sens spirituel le plus haut&#8230;.Si belles que puissent être les autres couleurs du ciel, c’est l’or du soleil à son zénith qui symbolise « la lumière des lumières » « le miracle des miracles »&#8230;</p></blockquote>
<p>Seul, Dieu qui resplendit comme le soleil est la source de la lumière royale ; les autres couleurs qui l’entourent expriment la vraie nature de la création, le ciel et la terre glorifiés qui constituent le temple vivant du Seigneur, le temple « non créé de main d’homme ».</p>
<p>Dans ce même texte, Evgeni Troubetskoi tente d’expliquer la représentation courante de la Sophia – Sagesse de Dieu-, sur un fond très sombre, voire noir :</p>
<blockquote><p>« Nous voyons dans ces icônes Sophia assise sur un trône, sur le fond bleu foncé d’un ciel nocturne étoilé&#8230;..Toute la Sagesse a créé le monde, chante-t-on dans les cantiques d’église. Cela signifie que la Sagesse, c’est précisément ce dessein créateur de Dieu, par lequel toute la création céleste comme terrestre vient à l’être à partir du non-être, à partir des ténèbres nocturnes&#8230;&#8230;</p></blockquote>
<p>La représentation de Sophia dans l’icône novgorodienne se présente comme un commentaire iconographique du début de l’Evangile selon Saint Jean. Les mots « Au début était le Verbe » par un évangile sur l’autel. L’image du Christ directement sous l’évangile renvoie à « Et le Verbe était Dieu ». Dans l’icône Sophia est mise en relation directement avec le Verbe « par lequel tout est advenu ». Quant à l’obscurité nocturne elle fait allusion au verbe et à la lumière qui brille dans l’obscurité, sans que celle ci s’en saisisse. »</p>
<p>La lumière de Dieu et le monde jaillissent des ténèbres comme la lumière et les particules jaillissent du vide.</p>
<p>Remarquons d’ailleurs que les fonds noirs sont fréquents dans l’icône ajoutant à leur signification et à leur mystère un effet dramatique certain. Quant aux fonds rouges dans les icônes de Saint Georges terrassant le dragon ou du prophète Elie sur son char, ils sont trop connus pour qu’il soit besoin de les rappeler ici.</p>
<p>Revenons au fond noir en peinture comme représentation du vide d’où surgit la création, les figures en particulier. Effet dramatique et puissance symbolique s’allient pour tenter de nombreux peintres, notamment à la Renaissance. Qu’à l’époque de la mimésis perspectiviste de nombreux peintres aient eu recours aux fonds noirs (espaces vides) est révélateur de la puissance expressive du fond. Les portraits, essentiellement de profil, surgissent du fond noir qui les porte et les crée.</p>
<p>Le fond noir crée un effet d’apparition que recherche effectivement toute stratégie de renforcement de l’expressivité des figures par la mise en place d’un vide. On rêve d’une exposition qui réunirait ces amoureux du fond noir[7]. Piero della Francesca et le portrait de Sigismondo Pandolfo Malatesta au Louvre. Lorenzo Lotto et son portrait de femme du Musée de Dijon, ou la Madone à l’enfant avec saint Flavien et Saint Onophrius de la Galerie Borghèse à Rome, ou bien encore le Mari et sa femme du Musée de l’Ermitage. Que dire d’Antonello da Massina et de son Condottiere du Louvre ! Et de Domenico Ghirlandaio et de son portrait de Giovanna Tornabuoni de la collection Thyssen à Madrid. Sans parler de Raphaël&#8230;.. et de Dürer.</p>
<p>Eloge du noir. Eloge du vide.</p>
<h2>Le concept de fond ne déborde-t-il pas largement le domaine de la peinture ?</h2>
<p>Bien sûr, car c’est au même titre que le vide un concept très général. Le fond comme le vide opèrent dans la description du monde un découpage simplificateur. Ils participent de la stratégie cognitiviste de reconnaissance d’objets. Ils sont tous les deux relatifs et dépendent du type d’attention que nous portons aux évènements.</p>
<p>Différents auteurs ont tenté d’examiner le rapport fond-figure dans d’autres domaines que celui de la peinture, et d’étendre la théorie de la gestalt à la musique ou à la poésie, voire à la littérature. Ainsi un théoricien de la poésie comme Reuven Tsur a essayé de montrer que les aspects esthétiques parmi les plus intéressants concernant le rythme poétique, les figures de la rime et la forme des stances, ne pouvaient être compris qu’en ayant recours à la théorie de la gestalt. Dans un article récent il s’intéresse plus particulièrement à la relation figure-fond : « Metaphore and figure-ground relationship. Comparisons from poetry, music and the visual arts » [8]. Cette relation figure-fond ne lui paraît pas générale en littérature ou en musique. Il cherche à la concrétiser en examinant différentes interprétations de la Sonate au clair de lune de Beethoven. Mais il met surtout en relief la manipulation de l’arrière plan en musique et non pas tant celle du fond. L’arrière plan n’est pas le fond, ni en musique, ni en peinture, ni en littérature.</p>
<p>Par contre il discute les propositions d’un autre linguiste, Margaret Freeman, qui a étudié la manière dont on perçoit le temps à travers ses différentes métaphores, en s’appuyant sur la poésie d’Emily Dickinson. Le temps peut être perçu comme une figure par rapport à un fond, ainsi lorsque l’on parle du temps comme d’un remède. « Le temps guérit tous les maux ». Mais lorsque l’on dit que « L’amour subit l’épreuve du temps », le temps est le fond sur lequel s’éprouve l’amour. En fait le physicien voit bien là comme pour le vide, la distinction entre le temps évènementiel, irréversible et riche en information, et la durée-le temps cinématique, vide d’information. La distinction entre ce qui constitue un phénomène, un évènement, et ce qui se coule dans la banalité et la normalité.</p>
<p>Donnons encore un exemple pour illustrer la manière dont notre conscience perçoit le monde en y distinguant le normal et la pathologique.</p>
<p>Le peintre russe Wroubel, maître de la peinture fantastique à la fin du XIX ème siècle, écrit à un ami à propos de son oeuvre « L’huître perlière » :</p>
<blockquote><p>« Si tu imagine de peindre quelque chose de fantastique- tableau ou portrait- commence toujours par un morceau quelconque que tu peindras d’une manière tout à fait réaliste. Dans un portrait, cela peut être un anneau sur un doigt, un mégot, un bouton, un détail quelconque peu remarquable, qu’il faut cependant réaliser avec toutes les minuties, directement d’après nature. C’est comme le diapason pour le chant choral &#8211; sans un tel morceau, toute ta fantaisie sera chose fade et pensive – mais pas du tout fantastique. »</p></blockquote>
<p>Le réalisme comme un diapason pictural permettant de faire ressortir le fantastique. Le réalisme, c’est la normalité. Le fantastique, c’est l’anormal.</p>
<p>Tout comme l’étude de l’imaginaire, l’étude du fantastique définit un champ très riche pour la sémiotique. Une apparente logique conduit la plupart des théoriciens à définir le fantastique par opposition à la notion de réalité. Roger Caillois parlait « d‘une irruption insolite presque insupportable dans le monde du réel ». Et Gérard Prévot écrivait dans son journal : « Le fantastique naît du vide » [9], alors que le philosophe Clément Rosset déclare : « le vertige fantastique n’est pas la sensation d’un manque mais la découverte que le réel est lui même le rien ». [10].</p>
<p>La banalité du réel le désigne comme le fond (vide) du fantastique.</p>
<h2>Le savant comme l’artiste ont en définitive recours aux mêmes procédés pour catégoriser et représenter le monde.</h2>
<p>Cela traduit-il une profonde unité du monde ?</p>
<p>On ne peut pas se prononcer sur la réalité du monde et sur l’existence d’une réalité unique sous jacente. Mais on peut chercher à déceler dans le mode de fonctionnement des systèmes symboliques l’unité des discours à travers lesquels nous représentons le monde.</p>
<p>Le physicien sait bien que toute la théorie physique s’articule autour de principes extrémaux et de principes d’invariance. Les principes extrémaux mettent en jeu des concepts informationnels, comme l’entropie par exemple. Le physicien quanticien devrait toujours avoir présent à l’esprit que les états qu’il construit, l’état vide en particulier, sont les états les plus probables et résultent de propriétés d’invariance adiabatique.</p>
<p>Les principes que le physicien utilise pour organiser le monde sont forcément des principes généraux qui gouvernent le fonctionnement de la perception et de la connaissance. Cette organisation est sans doute optimale et répond à certains critères de simplicité. On ne peut pas ne pas être frappé par le grand courant d’idées contemporain qui cherche à réunir dans une même formulation quantitative les concepts de complexité, de calculabilité, de simplicité, de compression des données&#8230;[8].Une activité qui trouve à s’exprimer dans l’analyse d’image et dans la vision artificielle. Présentés comme nous l’avons fait, les concepts de vide et de fond, s’insèrent naturellement dans cette perspective, où l’homme cherche à séparer le monde en objets riches d’information et en objets pauvres, à opposer le désordre à l’ordre, à repérer l’inexprimable face à l’exprimable. Un effort naturel de catégorisation dans un univers complexe qui se prête avec plus ou moins de bonheur à cet emprisonnement dans les modèles cognitifs.</p>
<p>Le vide et le fond relèvent de cette stratégie.</p>
<p>Mais comme le dirait Schéhérazade, laissons cette histoire pour une autre nuit&#8230;&#8230;</p>
<h2></h2>
<h2>Références bibliographiques</h2>
<p>1. D. KAHNEMAN, P. SLOVIC and A. TVERSKY, eds. Judgment under uncertainty : heuristics and biases. Cambridge U.P. 1982.</p>
<p>2. B. SMITH and R. CASATI. Philosophical Psychology. 7/2, 225-244, 1994. Naive physics: An essay in ontology.</p>
[ http://ontology.buffalo.edu/smith//articles/naivephysics.html ]
<p>3. J. PETITOT, F.J. VARELA, B. PACHOUD et J.M. ROY, eds. Naturalizing phenomenology. Issues in contemporary phenomenology and cognitive science. Stanford U. P. . 1999.</p>
<p>4. S. DINER. L’art et l’électricité. Deuxième époque : l’art et le champ. M. MENU, ed. L’art et l’électricité. Editions de Physique. 2002.</p>
<p>5. L. DE BROGLIE. La réinterprétation de la mécanique ondulatoire. GauthierVillars. 1971.</p>
<p>6. P. SCHNEIDER. Petite histoire de l’infini en peinture. Hazan. 2001.</p>
<p>7. E. TROUBETZKOI. Deux mondes dans l’iconographie russe.(1916).</p>
<p>Dans « Trois études sur l’icône » Ymca-Press/ O.E.I.L.. 1986.</p>
<p>8. R. TSUR. Metaphor and figure-ground relationship. Comparisons from poetry, music and the visual arts.</p>
[ http://www.tau.ac.il/~tsurxx/Figure-ground+sound.html ]
<p>9. G. PREVOT. Fragments d’un journal.(Extraits). Dans le recueil : »L’Invité de la Lorelei ». Fleuve Noir. « Bibliothèque du fantastique ». 1999. (p. 629 ).</p>
<p>10. C. ROSSET. Le réel et son double. Folio Essais. Gallimard. 1976. (p. 124 ).</p>
<p>11. N. CHATER. Psychological Review. 103, 566-581, 1996. Reconciling simplicity and likelihood principles in perceptual organization.</p>
<p>12. N. CHATER. Quarterly Journal of Experimental Psychology. 52A, 272-302, 1999. The search for simplicity: a fundamental cognitive principle.</p>
<p>13. P.A. VAN DER HELM. Psychological Bulletin. 126, 770-800, 2000. Simplicity versus likelihood in visual perception: From surprisals to precisals.</p>
<p>14. P. GRUNWALD. Minimum description length and maximum probability. Kluwer. 2002.</p>
<p>&nbsp;</p>
[1] Sens commun. Physique naïve.</p>
<p>Les développements récents de la psychologie (théorie de la gestalt, psychologie cognitive) et de l’intelligence artificielle (robotique) ont focalisé l’intérêt sur l’étude de la structure du sens commun, c.a.d. du comportement naturel en l’absence de tout appareil théorique. W. Köhler, un des fondateurs de la psychologie de la gestalt, déclarait qu’il n’y a qu’un seul point de départ pour la psychologie, tout comme pour les autres sciences : le monde tel que nous le trouvons de façon naïve et non critique. Il considérait même la physique de l’homme naïf comme bien plus importante d’un point de vue purement biologique que la physique théorique.</p>
<p>Cet intérêt pour la perception pure envahit toute la philosophie au XX ème siècle, de Mach et de la Gestalt à la phénoménologie ( Husserl, Merleau Ponty). Consciemment ou inconsciemment, la physique théorique entretient des passerelles entre ses propres discours et le discours phénoménologique. De la relativité einsteinienne aux théories bayesiennes de la perception du réel, une mathématisation du bon sens est à l’œuvre. Tout en confirmant le jugement de Laplace, la science sait néanmoins qu’il faut souvent se méfier du sens commun, comme l’ont si bien montré Kahneman et Tversky en ce qui concerne le jugement en situation d’incertitude [1]. Nous verrons dans cet article le rapport que la mécanique quantique entretient avec le sens commun.</p>
<p>Smith et Casati [2] ont tenté d’établir certaines des caractéristiques de la physique naïve :</p>
<p>le monde du sens commun est avant tout un monde d’objets</p>
<p>c’est un monde où nous savons distinguer ce qui est « normal » et ce qui à un certain degré est « anormal »</p>
<p>les gestaltistes comme les phénoménologues ont toujours insisté sur l’optimalité des objets percus (économie de pensée de Mach)</p>
<p>le sens commun considère les objets et les évènements/processus comme deux catégories très différentes même si elles interagissent</p>
<p>le monde est organisé d’une manière causale</p>
<p>nous percevons le vide entre les choses et le considérons comme un milieu où se déplacent les objets</p>
<p>La physique quantique sous son appareil mathématique satisfait peu ou prou à ces traits de caractère de la physique naïve. Elle est atomiste, elle sait définir le normal et l’anormal, elle se fonde sur des principes d’optimalité, elle oppose en les contraignant à fusionner les images corpusculaires et les images ondulatoires, elle garantit la causalité et construit son vide.</p>
<p>C’est en ce sens que la mécanique quantique participe au mouvement dit de « naturalisation de la phénoménologie » [3].</p>
[2] Pour le grand public, 2500 ans d’histoire du vide se résument en disant que l’intuition initiale des atomistes, en butte à l’obscurantisme aristotélicien et scholastique, a fini par triompher, sous les coups de boutoir de Torricelli et de Pascal et la mise en évidence des atomes et des particules élémentaires.</p>
<p>L’histoire des idées en dispose autrement en montrant que face à l’atomisme antique s’élabore progressivement une pensée du continu pour laquelle le vide est plein. D’Aristote et des Stoïciens, en passant par Descartes, Huyghens, Faraday, Maxwell et Einstein, l’approche continuiste gagnera en puissance, jusqu’à s’épanouir dans le notion moderne de champ [4].</p>
[3] BOITE NOIRE</p>
<p>Dénomination conventionnelle d&#8217;un système dont la composition et les phénomènes internes sont inconnus pour un observateur externe, qui n&#8217;a accès qu&#8217;à des actions externes (entrées, causes) et des réponses externes (sorties, effets). Tout ce que l&#8217;on sait du comportement du système doit (peut) alors être obtenu en étudiant les diverses réactions du système lorsque l&#8217;on modifie les entrées.</p>
<p>La boîte noire fait partie d&#8217;une démarche caractéristique de la cybernétique, où la structure des systèmes, même lorsqu&#8217;elle est connue, est trop complexe pour que l&#8217;on puisse déduire le comportement de la prise en compte des parties constitutives et de leurs interactions.</p>
<p>Cette démarche est très générale. Elle se retrouve dans l&#8217;étude des systèmes électriques complexes, où l&#8217;on ne s&#8217;intéresse qu&#8217;aux relations entre les entrées et les sorties. Elle domine la psychologie behavioriste qui se refuse à caractériser les processus internes du cerveau (le pourrait-elle?) et se borne à caractériser le comportement par les relations entre les stimuli et les réponses. La Mécanique Quantique ne procède pas autrement à propos des systèmes de la microphysique.</p>
[4] ETAT</p>
<p>L&#8217;état d&#8217;un système physique est une caractérisation de ce système par l&#8217;information que l&#8217;on possède sur lui. Ce n&#8217;est en général pas une caractérisation descriptive des différentes parties du système. C&#8217;est en ce sens que l&#8217;état ne décrit pas l&#8217;être du système. C&#8217;est une caractérisation fonctionnelle du système, permettant d&#8217;en calculer l&#8217;évolution et les comportements face aux actions qui s&#8217;exercent sur lui.</p>
<p>L&#8217;état, est en général la caractéristique qui intervient dans les équations différentielles fondamentales de la théorie. L&#8217;état est le minimum d&#8217;information nécessaire pour calculer l&#8217;évolution ou prévoir les réactions.. C&#8217;est à la fois la mémoire du système et son potentiel futur. L&#8217;état contient donc tout ce qu&#8217;il faut savoir du passé pour prévoir l&#8217;avenir. C&#8217;est un ensemble de variables suffisamment riche en information sur le système.</p>
<p>Un changement d&#8217;état correspond à un changement de notre information sur le système. L&#8217;état concentre ce que le système a été et ce qu&#8217;il peut être.</p>
<p>Ainsi en Mécanique Classique, l&#8217;état d&#8217;un système de particules est défini par l&#8217;ensemble des positions et des vitesses des particules à chaque instant. C&#8217;est cet ensemble qui évolue selon les équations de Newton. Seul le présent immédiat intervient, l&#8217;évolution passée plus lointaine s&#8217;est dissoute dans l&#8217;état du moment, mais son information demeure tout en se transformant.</p>
<p>En Mécanique Quantique, l&#8217;état d&#8217;un système est défini par une fonction d&#8217;onde qui, en l&#8217;absence d&#8217;observation, évolue selon l&#8217;équation de Schrödinger. Mais en présence d&#8217;une observation ou d&#8217;une mesure, l&#8217;état est modifié, car l&#8217;on acquiert de l&#8217;information. Cette modification n&#8217;est pas nécessairement une modification physique réelle du système.</p>
<p>La notion d&#8217;état en M.Q. est caractéristique d&#8217;une démarche qui considère le système physique comme une boîte noire et se limite à donner une caractérisation qui permette de calculer des résultats d&#8217;observations possibles lorsque le système est soumis à certaines actions extérieures.</p>
<p>En M.Q. l’état ou la fonction d’onde (représenté par le symbole y ) n’est pas un attribut* du système mais l’attribut d’une procédure (préparation*). Un système physique tout seul n’a pas d’état. On pourrait être tenté de dire qu’un système préparé par une procédure y « se trouve dans un état y ». Cependant cette phrase apparemment innocente conduit à des paradoxes chaque fois que l’on effectue une mesure et que l’état est réduit.</p>
<p>La propriété principale d’un état en mécanique quantique est d’appartenir à un espace vectoriel, un espace de Hilbert et de satisfaire de ce fait au principe de superposition des états. L’état participe à une prise en compte des possibilités du système et constitue l’instrument de base du calcul de probabilité quantique.</p>
<p>Sans altérer l’esprit de ce qui vient d’être dit il faut faire remarquer que la formulation de la mécanique quantique requiert en toute rigueur mathématique l’emploi en plus de la notion de fonction celle de distribution, et par là même en plus de la notion d’espace de Hilbert celle d’ « espace de Hilbert équipé » (rigged Hilbert space). Lors de la formulation initiale de la mécanique quantique ces notions n’existaient pas et Dirac a du y suppléer en utilisant la notion étrange de fonction d. Ceci a suscité et suscite toujours vis à vis des exposés traditionnels un sentiment de malaise de la part des mathématiciens.</p>
[5] MECANIQUE QUANTIQUE ( M.Q.)</p>
<p>Le comportement des particules élémentaires ( électron, proton, neutron&#8230;&#8230;), des atomes et des molécules, ne peut pas être en général décrit par la mécanique classique et la théorie électromagnétique classique. Une nouvelle théorie est nécessaire pour décrire ce que l&#8217;on désigne par physique quantique en l&#8217;opposant à la physique classique. C&#8217;est la Mécanique Quantique.</p>
<p>Ce qui change dans le passage des théories classiques aux théories quantiques, ce ne sont pas tant les lois et les équations, que la conception même des propriétés observables.</p>
<p>Si la position dans l&#8217;espace et la vitesse d&#8217;un corps semblent naturellement définis en mécanique classique, et constituent des propriétés de ce corps, attachées au corps en l&#8217;absence d&#8217;observation, il n&#8217;en est plus de même en M.Q. Il n&#8217;y a plus que des propriétés observables (observables), définies dans le cadre des conditions d&#8217;observation (et de mesure). Ces propriétés ne sont plus de simples données sensibles que l&#8217;on se borne à enregistrer telles quelles, mais sont le résultat d&#8217;une action expérimentale exercée sur le système. Ceci provient de ce que la Mécanique Quantique repose avant tout sur une distinction entre un domaine microscopique (l&#8217;objet quantique) et un domaine macroscopique auquel appartiennent les résultats des expériences (observations) effectuées sur l&#8217;objet quantique microscopique.</p>
<p>La Mécanique Quantique est une doctrine des observations macroscopiques sur des objets microscopiques.</p>
<p>Mais il ne faut pas penser que la M.Q. a été construite par un examen détaillé des dispositifs expérimentaux. Elle résulte comme toujours d&#8217;un coup de force théorique qui instaure une certaine cohérence mathématique. Le rapport à l&#8217;expérience ne vient souvent que bien plus tard. En fait la M.Q. a été bâtie sur des expériences de pensée dont la réalisation commence à peine. Aussi la M.Q. nomme observables des quantités physiques observables en droit mais pas nécessairement observables en fait.</p>
<p>La Mécanique Quantique ne révèle pas la structure du système physique, mais la structure de l&#8217;ensemble des actions et des réponses possibles.</p>
<p>La M.Q. se présente comme une &#8221; boîte noire&#8221;, permettant le calcul des sorties (résultats des observations) correspondant à des entrées ( conditions expérimentales, préparation du système). A la différence d’une boîte noire classique les sorties ne sont pas libres mais médiatisées par la mesure.</p>
<p>Toute la polémique géante sur l&#8217;interprétation de la M.Q. porte en définitive sur le statut et le contenu de cette boîte noire. Bohr et l&#8217;Ecole de Copenhague prétendent que l&#8217;on ne pourra jamais ouvrir la boîte et qu&#8217;il n&#8217;y a aucune réalité au delà de ce que raconte la M.Q. Bien des physiciens contemporains espèrent au contraire que l&#8217;on pourra ouvrir la boîte, mais pensent que l&#8217;on y trouvera un être nouveau non descriptible par la mécanique classique. Le problème est de savoir si la boîte noire est dans la Nature ou dans notre tête</p>
<p>Dans ces conditions, la M.Q. formalise mathématiquement deux faits fondamentaux de la connaissance de la Nature:</p>
<p>Il existe des classes distinctes de propriétés qui ne sont pas observables à l&#8217;aide du même dispositif expérimental.</p>
<p>Ainsi, par exemple, la propriété position et la propriété vitesse appartiennent à deux classes d&#8217;observables non-compatibles, dites aussi complémentaires.</p>
<p>A une même interrogation expérimentale sur un système, correspondent en général de nombreuses réponses possibles, qui apparaissent au hasard et peuvent être affectées de probabilités.</p>
<p>Mais il n&#8217;est pas facile de dire, sans ouvrir la boîte noire, si le Hasard est dans le système ou n&#8217;apparaît que lors de l&#8217;interaction du système avec le dispositif expérimental.</p>
<p>La Mécanique Quantique décrit non pas l&#8217;être du système mais son état.</p>
<p>Description mathématique abstraite qui permet de calculer, connaissant l&#8217;état, les probabilités des réponses du système aux actions expérimentales. Mais l&#8217;existence de classe d&#8217;observables non compatibles donne au calcul des probabilités de la M.Q. une structure mathématique différente de celle du calcul classique des probabilités. Cette structure prend en compte un troisième fait fondamental de la connaissance de la Nature:</p>
<p>Les observables non-compatibles ne sont pas indépendantes.</p>
<p>Il y&#8217;a entre la position et la vitesse un lien physique profond.</p>
<p>C&#8217;est cette non indépendance qui se manifeste dans les fameuses relations d&#8217;incertitude de Heisenberg. Elle implique que les observables non-compatibles ne sont pas (avant la mesure) des attributs classiques de l’objet physique.</p>
<p>L’appareil mathématique de la mécanique quantique s’adapte parfaitement à l’ensemble des contraintes expérimentales. Ce n’est pas une description de fait du comportement du système microphysique mais une « spéculation » sur les états de possibilité du système, formalisée par la représentation des états comme vecteurs d’un espace vectoriel , où l’addition des états ( principe de superposition des états) joue le rôle central d’addition des possibilités (probabilités quantiques*), tant que les conditions physiques le permettent (cohérence, décohérence). La mécanique quantique se coule dans le formalisme des espaces vectoriels avec toute sa richesse ( dualité et action des opérateurs linéaires). Cette structure de la boite noire introduit ce que l’on peut considérer comme un réalisme structural</p>
<p>L&#8217;interprétation physique de cette dépendance est à nouveau délicate en l&#8217;absence d&#8217;ouverture de la boîte noire. On peut cependant rapprocher cette propriété de l&#8217;apparition pour les objets quantiques de phénomènes en tout point semblables à ceux produits par des ondes classiques ( interférence, diffraction&#8230;&#8230;), révélant le caractère complexe des &#8220;propriétés&#8221; de l&#8217;objet. On est en présence là de la manifestation du &#8220;dualisme onde-corpuscule&#8221;, lien indissoluble entre des propriétés corpusculaires et des propriétés ondulatoires, inscrit mathématiquement dans la M.Q. à travers la transformation de Fourier* qui relie entre elles la distribution de probabilité de la position et celle du moment. Toute l’information sur la distribution de probabilité du moment est contenue dans la distribution de probabilité de la position. La M.Q. calcule les phénomènes optiques observés pour les particules à l&#8217;aide de la représentation mathématique de l&#8217;état, appelée pour cette raison fonction d&#8217;onde. Les interférences apparaissent du fait que l&#8217;addition de deux états donne encore un état possible du système ( Superposition des états en M.Q.).</p>
<p>Les phénomènes &#8220;ondulatoires&#8221; de la physique quantique peuvent aussi être interprétés comme la manifestation d&#8217;une onde associée à toute particule: l&#8217;onde de de Broglie. Mais cette onde n&#8217;a jamais été surprise expérimentalement ( pas plus que l&#8217;onde électromagnétique) et appartient jusqu&#8217;à nouvel ordre à l&#8217;univers qui se trouve à l&#8217;intérieur de la boîte noire.</p>
<p>La non-indépendance des observables non-compatibles a de multiples conséquences, dont la plus importante pour cet article est que l&#8217;on ne peut surprendre un système quantique dans une situation où toutes les réponses aux interrogations du physicien aient des valeurs certaines et à fortiori désespérément nulles.</p>
<p>On ne peut donc pas totalement réduire le hasard quantique. Si l&#8217;on comprime le hasard dans une classe d&#8217;observables, il se déchaîne dans la classe complémentaire. C&#8217;est ce qui exclut le repos absolu et le vide absolu.</p>
<p>La Mécanique Quantique a permis non seulement d&#8217;interpréter d&#8217;immenses zones de la physique, de la chimie ou même de la biologie, mais elle conduit à des applications multiples qui constituent le fondement des technologies de la fin du XX ème siècle. Il apparaît une Technologie Quantique à laquelle la conception du Vide Quantique apporte sa contribution.</p>
[6] VIDE QUANTIQUE</p>
<p>Une des grandes leçons de la Mécanique Quantique est que l&#8217;on ne peut surprendre un système microphysique dans une situation où toutes les interrogations possibles du physicien recevraient des réponses certaines, où à chaque question il n&#8217;y aurait qu&#8217;une seule réponse toujours identique à elle-même. Il n&#8217;est donc pas pensable qu&#8217;un système microphysique affiche zéro avec certitude et obstination pour toutes les observations.</p>
<p>Le Rien n&#8217;existe pas en Mécanique Quantique. Il n&#8217;y a pas de repos absolu ou de vide absolu.</p>
<p>Ainsi à la place d&#8217;un oscillateur harmonique, qui en mécanique classique peut totalement s&#8217;immobiliser ( le repos du pendule ), la M.Q. introduit un oscillateur harmonique quantique, avec un état de plus basse énergie non nulle manifestant un certain &#8220;résidu d&#8217;activité&#8221;. L&#8217;état de &#8220;repos&#8221; contient encore de l&#8217;énergie. On parle alors des &#8220;vibrations de point zéro&#8221;. L&#8217;effet de ces vibrations est expérimentalement observé dans le comportement des solides au voisinage du zéro absolu de température. Au zéro absolu (T= -273° C) il y a encore un &#8220;mouvement fluctuant résiduel&#8221;.</p>
<p>C&#8217;est par le biais de la représentation des champs en théorie quantique, comme assemblées d&#8217;oscillateurs harmoniques quantiques, que s&#8217;introduit la notion de vide quantique aux propriétés fluctuantes.</p>
<p>La Mécanique Quantique et les théories quantiques nomment &#8221; Vide Quantique&#8221; tout état d&#8217;un système microphysique où l&#8217;observable du nombre de corpuscules (particules ou quanta) prend des valeurs toujours nulles et où l&#8217;observable correspondant aux propriétés complémentaires ( les caractéristiques du champ par exemple) prend des valeurs dont seule la moyenne est nulle.</p>
<p>Dans un &#8220;état de vide quantique&#8221; on ne peut détecter de corpuscules, mais l&#8217;observable du champ prend des valeurs qui fluctuent autour d&#8217;une valeur moyenne nulle. C&#8217;est un état de vide de corpuscules mais il y&#8217;a toujours un champ présent.</p>
<p>Le Vide Quantique est un état et non pas une substance. Mais ce n&#8217;est pas un état de Rien. C&#8217;est l&#8217;état de référence à énergie minimale pour le calcul des excitations.</p>
<p>Dans le cas du champ électromagnétique, l&#8217;observation des fluctuations du champ dans un état de vide quantique ( absence de quanta), &#8220;les fluctuations du Vide&#8221; est impossible expérimentalement par principe. Si cette observation était possible, on se mettrait en contradiction avec la Relativité Restreinte en exhibant là un repère privilégié. Cependant un certain nombre d&#8217;effets expérimentaux peuvent être interprétés et calculés au moyen des fluctuations du vide: l&#8217;émission spontanée, l&#8217;inhibition de l&#8217;émission spontanée dans une cavité, l&#8217;effet Casimir et ses multiples manifestations, l&#8217;effet Lamb. Mais en l&#8217;absence d&#8217;observation expérimentale directe et en présence d&#8217;autres explications pour ces mêmes effets, on peut douter de la réalité physique des fluctuations du Vide. Elles ne seraient en définitive que des &#8220;Comme si&#8221;. Si non e vero, e ben trovato. On n&#8217;est pas prêt de remplir le Vide avec du Vide Quantique.</p>
<p>Chaque théorie de champ quantique introduit son propre &#8220;Vide Quantique&#8221; et leur réunion constitue un vide quantique général. On peut se demander s&#8217;il existe un Vide Quantique unique résultant de l&#8217;Unification éventuelle de toutes les théories de champ.</p>
<p>&nbsp;</p>
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